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LA RÉPONSE DU VENDREDI SAINT

Le «Tout-Puissant incapable» ?

 Ce texte a été publié dans LE DEVOIR, vendredi, 25 mars 2005

Nestor Turcotte

Matane

 L’auteur est philosophe et théologien

 Il y a quelques années, on avait demandé à des étudiants des classes terminales d’un lycée de Stockholm d’exprimer, à l’aide d’un dessin, ce que le mot «Dieu» voulait dire pour eux. Un des grands quotidiens de la ville publia les résultats de l’enquête et retint l’un des dessins qui semblait rejoindre le point de vue d’une large majorité. Pour exprimer sa vision de Dieu, le jeune homme avait tout simplement dessiné un visage, très beau, calme et serein, souriant, au milieu d’un tapis de nuages bleutés. Un visage impassible du Bouddha. En bas de la page : la terre, remplie de ravages, de cadavres et de gens affamés.  En légende, cette petite phrase : «Pour moi, Dieu, c’est le Tout-Puissant incapable.»   

C’est le cri terrible de Camus : «Comment pourrais-je chanter les louanges de l’Auteur d’une création dans laquelle tant d’enfants innocents sont immolés?» Dieu n’est pas possible dans ce monde si mal-en-point. L’athéisme contemporain est la solution, même au prix d’une métamorphose qui étonne parfois. Dieu est non seulement devenu inutile pour l’athéisme, mais Dieu est pointé du doigt comme le grand coupable des maux de ce monde. Pourquoi naître et vivre, sans raison, dans un monde où pourrissent les inégalités, où l’absurde intégral se lit sur ces millions d’êtres humains qui ne sont nés que pour pâtir et crever dans le plus parfait anonymat? Le coupable étant difficilement repérable, on se tourne vers le Dieu en qui on ne croit pas pour l’accuser d’être l’Auteur de ce monde si absurde. Les Sans-Dieu accusent Celui en qui ils ne croient pas d’être l’auteur du mal qu’ils ne peuvent expliquer. Contradiction?

Devant le mal, toutes les réponses, ne faisant référence qu’à la pensée théologique ou philosophique ne font pas le poids. Il semble que les mots ne suffisent pas à régler cette question aussi grave. Devant la maladie, la mort, la souffrance d’un être cher, tous les systèmes politiques, dialectiques ou philosophiques ne font pas sécher les larmes de la mère qui pleure la perte de son enfant. Tout naturellement, elle réclame qu’on lui redonne son enfant. La mort ne peut trouver son sens que dans la continuité dans une autre vie. Personne ne se résigne à retourner au néant.

Devant le scandale de la souffrance, de la maladie et de la mort, il y a une réponse qui scandalise. Quelqu’un répond. Ici, c’est un geste divin. Ici, les hommes ne se livrent plus; c’est Dieu qui se livre, en donnant la Croix de son Fils. Un certain Vendredi !

Dieu n’a que faire de nos idées sur le mal. Il le prend sur lui, pose un geste, un acte. Une Passion. Cette réponse est silencieuse et mystérieuse. Elle peut scandaliser, mais c’est la réponse de Dieu. Et c’est la seule valable pour qui cherche encore une solution au scandale du mal.

Depuis toujours, les hommes ont cherché dans trois directions différentes. D’abord la voie de l’apaisement. Le désespoir de l’humanité face à la souffrance et à la mort viendrait de l’ignorance collée à la condition humaine. Repoussons l’ignorance économique et politique, et tous les maux humains tomberont d’eux-mêmes. Certains régimes totalitaires, au nom d’une idéologie particulière, ont sacrifié des millions d’êtres pour guérir l’humanité de son ignorance. Pour enrayer le raz de marée du mal, rien d’autre qu’un raz de marée de mal encore plus grand. Guérir en multipliant la souffrance d’un plus grand nombre, afin qu’un petit nombre arrive à s’en sortir.  La clé de cet esthétisme de l’apaisement : sacrifier des personnes à un ordre, à une nécessité historique. Les goulags et les camps nazis confirment l’inhumanité de cette voie.

D’autres, rejetant la voie de l’apaisement, prennent la voie de l’absurde. «Il y a peut-être une harmonie, il y a peut-être une solution, un ordre, pensent-ils, mais je ne le comprendrai jamais. Je rends mes cartes et je désespère..» C’est la voie empruntée malheureusement  par une large majorité actuelle d’êtres humains. On sombre alors dans le désespoir, la voie du néant, la nausée et le mépris. Au nom de l’épanouissement humain, on camoufle une révolte qui, en bout de piste, non seulement n’élucide pas la question posée, mais détruit celui qui se la pose.

Enfin, - et les adeptes de cette voie se multiplient – il y a ceux qui, insatisfaits des voies de l’apaisement et de l’absurde, optent pour la fuite. Ce monde du mal perpétuel est illusion. La sagesse consiste à le quitter, à le fuir. Il n’y aucune issue possible au mal. Le sage est celui qui s’en va. Solution : évasion! Le monde va mal, soit ! Mais Dieu n’y est pour rien. Le monde suit son cours, victime d’un développement nécessaire. On n’y peut rien. Pour s’extirper du monde dans lequel chacun est plongé, il s’agit de le voir comme une illusion, un avatar. Collectivement, il n’y a rien à faire. Le pessimisme est la vertu de tous. L’évasion du monde, la seule solution.

Tout autre est la voie des grandes traditions chrétiennes. Le monde a vraiment été voulu par Dieu. Il est le fruit d’une intention divine. Ce monde est bon, mais blessé. Il a besoin d’être restauré. Métamorphosé. Ce monde-ci est l’œuvre du Créateur. Il est déjà régénéré par le Christ souffrant et Ressuscité et il attend sa pleine réalisation, œuvre de l’Esprit, lorsque les temps seront accomplis.

Les réponses humaines face au mal ne font pas le poids face à la réponse de Dieu. « A cette question terrible, la plus ancienne de l’humanité, Dieu seul directement interpellé et mis en demeure, était en état de répondre, et l’interrogatoire était si énorme que seul le Fils de Dieu pouvait y répondre en fournissant non pas une explication, mais une présence, suivant cette parole de l’Évangile : «Je ne suis pas venu expliquer, dissiper les doutes par une explication, mais remplir. » C’est-à-dire remplacer par ma présence le besoin d’explication. Le Fils de Dieu n’est pas venu pour détruire la souffrance mais pour souffrir avec nous. Il n’est pas venu pour détruire la Croix, mais pour s’étendre dessus. De tous les privilèges spécifiques de l’humanité, c’est celui-là que Dieu a choisi pour lui-même.» (Paul Claudel).

Voilà la réponse de Dieu au scandale du mal. Pas une théorie. Pas une solution. Mais une Passion. Dieu n’est nullement plus grand que dans cet abaissement, cette humiliation. Dieu n’est nullement plus grand que dans ce don. Dieu n’est nulle part plus puissant que dans cette impuissance. Dieu n’est nullement plus divin que dans cette humanité qu’il assume. Il est totalement Amour, dans tout son être, en faisant descendre le Très-Haut, dans le Très-bas.

La Croix reste un scandale pour tout homme qui ne cherche qu’en lui-même, la solution aux maux de l’humanité. Le Vendredi-Saint nous rappelle ce grand mystère. Au scandale du mal, Dieu répond par le scandale de son Fils en croix. Ce scandale n’a pas fini de faire parler de lui.

En ce 60e anniversaire du camp d’Auschwitz, je laisse, en terminant, la parole à Elie Wiesel, qui, un jour, a résumé ce mystère de la souffrance de Dieu qui prend corps dans les humains qui souffrent. Dans un de ses livres il raconte : «Les S.S. pendirent deux juifs et un adolescent devant les hommes du camp rassemblés. Les hommes moururent rapidement. L’agonie de l’adolescent dura une demi-heure. «Où est Dieu, où est-il»? demanda alors quelqu’un derrière moi. Comme l’adolescent se débattait encore au bout de la corde, j’entendis l’homme appeler à nouveau : «Où est Dieu maintenant?» Et alors j’entendis une voie répondre en moi : «Où est-il? Il est ici&ldots;Il est pendu au gibet&ldots;»

Devant la souffrance humaine, chacun cherche Dieu. Il ne faut pas chercher Dieu hors de ce monde pour l’accuser : à chaque fois que la souffrance des hommes frappent un être humain en pleine figure, le Visage du crucifié vient de lui apparaître. C’est à chacun de nous de le faire descendre de la Croix. La joie pascale commence dans le combat des hommes pour plus d’amour et de fraternité.

 

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