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Ramer vers la terre de liberté

 

Nestor Turcotte

L’auteur a été deux fois candidat du Parti québécois dans la circonscription de Matane.

 

Matane - L’équipage s’affole une fois de plus. Sur les ponts, dans toutes les directions, il cherche quelqu’un, un sauveur, un guide, qui  mènerait le navire à bon port. Les matelots, pour une bonne part, affaiblis par la dure traversée, vieillis, aux cheveux gris pour les uns, aux cheveux blancs pour les autres, aspirent à mouiller en fin en face de la Terre promise tant de fois annoncée.

Le capitaine est bien là, mais l’équipage hésite, en bonne partie, à le suivre, à accepter les derniers paramètres d’un long parcours sinueux, imprécis. Il en a assez de ramer sous la gouverne d’un chef qui cherche sa route, pointe un horizon flou, s’amuse à foncer dans le brouillard, s’acharne à brandir le miroir aux alouettes, à écrire des généralités tant de fois répétées, des objectifs aussi lointains qu’imprécis.

Sur la mer houleuse, parfois terrifiante, un homme, au regard infiniment triste, les larmes aux yeux, la gorge serrée, annonce aux vieux routiers des mers comme aux jeunes moussaillons fraîchement montés à bord, que, dans les circonstances, il va quitter le navire, en pleine contestation. Il a décelé du mécontentement au sein de l’équipage. Il craint la mutinerie. Il sait que son autorité est minée. Son rêve s’effondre devant lui : il ne pourra pas, tout comme ses prédécesseurs,  fouler la terre promise.

Il descend maintenant du bateau, par l’échelle déployée. Les uns pleurent. D’autres restent bouche bée. Certains esquissent un sourire en coin. D’autres regrettent sans le manifester. La culpabilité monte dans les cœurs. Ils ne savent plus. Ont-ils, oui ou non, posé le bon geste dans les circonstances? Que faire maintenant? Regretter ou applaudir? Rire ou laisser tomber les larmes? Se congratuler ou verser dans l’embrasement du moment?

Le dernier des capitaines de ce bateau bicéphale a bien compris que, lui non plus, ne pourra conduire cette embarcation à l’équipage déréglé. Il sait qu’il ne peut plus rien. Il sait que celui qui viendra lui succéder ne pourra pas faire mieux que lui. Il sait, au fond, que ce navire MSA-RIN n’aurait jamais dû prendre la mer avec cet équipage aussi disparate qu’idéologiquement éloigné. Il sait que les longs détours, sur la mer déchaînée, ont choqué ceux qui auraient voulu ramer en ligne droite. Il sait que la ligne droite aurait découragé les moins armés, les moins engagés, les plus frileux. Il sait tout cela. Il sait qu’il a fait tout ce qu’il a pu pour réconcilier l’inconciliable. Et il part, triste, blessé, découragé.

Il est rentré, il y a quelques jours, près de la joyeuse flambée de son foyer de Verchères, face à ce grand fleuve, source de son inspiration. L’équipage se cherche déjà un nouveau capitaine. Et, sur le pont, les envolées verbales reprennent, tout cela rapporté à la une des quotidiens du pays en état de choc. Aucun matelot de l’équipée ne peut se passer de la soupe quotidienne des affrontements stériles, des joutes verbales démesurées.

Toute révolution politique a besoin de deux éléments fondamentaux : des mots pour le dire, des moyens pour le faire. Les mots pour le dire sombrent présentement et depuis toujours dans le vague et l’imprécision. Les moyens sont désordonnés et incohérents à cause de l’imprécision dans l’expression. Les matelots demandent rien de moins qu’une date butoir pour espérer arriver à temps à bon port. Ils aimeraient ramer en ligne droite. Ils ont eu des capitaines, depuis si longtemps, qui les font ramer pour le plaisir de les voir ramer..

Le prochain capitaine des péquistes (confédéralistes ou indépendantistes) doit cesser de se croire «roi» sur son navire. Il doit regarder, tout droit, avec toutes les difficultés que cela comporte, vers la terre de liberté. Il n’a pas à chercher dans toutes les directions. La seule qui peut lui convenir, c’est la ligne droite. Ainsi, les rameurs ne seront pas seulement enthousiasmés par leur travail quotidien, mais ils multiplieront, par leur ténacité, le nombre de nouveaux adhérents venus les aider.

L’équipage foulera-t-elle, dans les prochaines années, le terre de liberté envisagée? Il ne peut l’espérer qu’en travaillant, sans cesse, sous l’égide d’un capitaine déterminé, au vocabulaire franc, à l’expression correcte et démasquée. Le dernier chef de bord venait tout juste de trouver ces mots détachés de toute ambiguïté : indépendance nationale. Le chef qui reprendra la barre devra les reprendre pour continuer. Sinon, le bateau risque bien, lors de la prochaine tempête, de tout simplement couler.

 

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