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La maison divisée

Nestor Turcotte

L’auteur habite Matane et est philosophe.

 

La maison péquiste a un nouveau maître. Il avait déjà été désigné par les sondages, des le début de la simulacre de course à la chefferie depuis quelques mois lancée. On le dit jeune, mais, il ne faut pas l’oublier, il aura quarante ans, le 14 avril 2006. Il porte maintenant sur ses épaules le pays à réaliser. Il est difficile de l’imaginer dans sa forme future puisqu’il a tenu à ne pas nous en parler pendant qu’il cherchait à prendre les clés de la demeure convoitée.

Ayant axé sa campagne sur des rencontres presque uniquement jeunes,  - les cégeps et les universités -  saura-t-il maintenant retrouver la voie qui le mènera dans les labours des défricheurs, les grands oubliés de la présente course achevée? Comment fera-t-il pour renouer avec ceux qu’il a spontanément et délibérément boudés pendant ces longs mois de cette course effrénée? Monsieur B., il faut plus que la jeunesse pour faire le pays. Il faut les anciens qui ont oeuvré et que le temps a oublié.

La maison, dont il a les clés en mains, est, de toute évidence, une demeure fortement divisée. Les fondations de l’habitation ont craqué et, de toutes parts, s’infiltrent des eaux dormantes, des odeurs nauséabondes, des rejets incontrôlés. Le sous-sol, où travaillaient toujours les anciens dont on a si peu parlé, a été soudainement envahi par une horde de jeunes. Ils sont 20,000 nouvellement recrutés et ont environ seize ans, selon les chiffres avancés. Ils ont cette carte, ce permis d’entrer, qui leur permet d’avoir un mot à dire sur l’aménagement de lieux visités. Ce constat étonne les anciens. Ils restent bouche bée et se demandent où est le sérieux de cette opération sans conviction mesurée. Bon nombre d’entre eux ont déjà décidé de déchirer leur carte de membre prise en des temps où l’adhésion avait quelque chose de sérieux et de fortement engagée, de  déménager leurs pénates et de recommencer sur autre terrain, tout juste à côté.

Le premier étage de la maison présente un aspect désolant. Les lieux affichent les traces de combats acharnés. Les meubles sont maculés, brisés, grafignés. Quelques retardataires, hébétés, n’arrivent pas à expliquer ce qui a bien pu se passer. Sur les murs, des messages chiffrés, des lettres gravées. Des mots pas très beaux à répéter. Dans les fenêtres, des regards médusés, qui interrogent les nouveaux locataires nouvellement arrivés. Est-ce ainsi que vous ferez lorsque le pays triomphera un soir de grande clarté? Est-ce ainsi que vous agirez, le contour du pays dessiné? Est-ce ainsi que vous parlerez et agirez envers nous, le jour de la libération arrivée? Est-ce ainsi qu’on sera traité lorsque le traité final sera signé? Perplexité et anxiété se lisent sur ces vieux regards stupéfiés!

En haut, dans les chambres à coucher, certains fêtent encore leur victoire bien calculée. Ils jacassent, dressent des bilans, échafaudent des stratégies, essaient d’imaginer des scénarios, prolongent des discussions jadis amorcées. D’autres personnes, non loin, armées du cellulaire obligé, appellent pour consoler, invitent au resserrement des forces dispersées, promettent de ne plus recommencer un tel vaudeville, plusieurs fois dénoncé, par les observateurs les plus sérieux et chevronnés.

Chez les autres habitants des condominiums du pays à changer, les jacasseries aussi se sont multipliées. Ils écrivent, ce matin, dans leurs journaux, des choses pas tellement belles à répéter, reproduites sur les sites Internet que chacun peut trouver. Ils excusent l’inexpérience des nouveaux arrivés, les fanfaronnades des juvéniles encore sous le choc d’une victoire artificiellement créée.

La langue de bois redevient la langue parlée et les beaux discours de jadis, semblent s’étioler. Le calme, tout à coup, est déjà revenu dans la maison échancrée. Le nouveau chef reprend un discours tant de fois répété. On le croyait plein de renouveau et rempli d’audace tel qu’annoncé : il est conservateur et même apeuré devant la tache qu’il commence à mesurer.

Cette fois-ci, on croyait que le chef nouvellement nommé, était tout fait sérieux et prêt à affronter. Déjà, quelques minutes à peine après sa victoire proclamée, ses beaux discours se sont métamorphosés. Ceux qui voyaient poindre la révolution amorcée, ont vite déchanté. Le pays dont il avait si peu parlé, n’était, dans les faits, qu’un dessin imaginé. Le peuple n’est pas prêt, répète-il déjà, à faire le saut vers le pays rêvé. Le jeune propriétaire a déjà établi le lit dans lequel il s’apprête à se coucher. Il faut attendre les conditions gagnantes dont on a déjà parlées.

Et dire que l’on croyait à un nouveau leader prêt à tout faire pour bâtir la demeure entièrement à réaménager. L’opportuniste est à nouveau né: il faudra encore patienter et prendre un certain temps pour la déloger. Ou bâtir l’espoir dans une nouvelle maison à créer.

L’évidence grève les yeux : il faut préparer le leader du pays à réaliser. Il ne peut surgir de l’émotion d’une collectivité, le temps d’une soirée. Il faut longuement le faire mûrir dans le terreau des ancêtres bien enracinés. Sinon, le premier vent, la tempête plus ou moins annoncée, aura vite déraciné de son trône, le sauveur qui n’avait que le nom, tel que je vous l’avais annoncé.

Le pays à faire, dont le poète a parlé,  n’est pas pour demain, soyez-en assuré. Une fois de plus, le peuple a été leurré. Par la faute d’une pensée imprécise et aux multiples facettes interprétées. À cause des mots et des discours feutrés. Il tarde à venir l’éclaireur éclairé. Il nous reste à le trouver pour que personne ne le fasse taire, à peine arrivé. Et comme la maison est fortement ébranlée, il faut tout mettre à terre et &ldots; recommencer.

Où sont les ouvriers qui auront encore le courage de mettre la main à la cognée?

 

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