La
transmission de la foi aux jeunes qui sont «hors de lÉglise»
Nestor
Turcott
Avis
Le
diocèse de Rimouski est en «Chantier». Chaque
catholique est appelé à livrer sa pensée sur
lÉglise en général, sur
lÉglise diocésaine en particulier. A cause de sa
longueur, le texte qui suit na pas été lu devant
les commissaires itinérants de la Commission formée
à cet effet.
Il a
été cependant envoyé par internet à
lÉvêque du diocèse, Mgr. Bertrand Blanchet,
à Mgr.Gilles Ouellet, évêque émérite
du diocèse, au Vicaire général, aux
prêtres et aux communautés religieuses, à
certains organismes religieux de la région, aux journalistes
locaux, à un certain nombre de laïcs du
diocèse, aux évêques du Québec, et à
certaines personnes qui vivent hors Québec
Présentation
Les jeunes
baptisés ne sont plus à léglise et ils se
sentent hors de lÉglise. Personne
ne sait trop pourquoi les jeunes ne viennent plus à
léglise et pourquoi ils se sentent en dehors de cette
Église dans laquelle ils ont tous été baptisés.
Le mal est
profond. Beaucoup plus profond quon pourrait le penser. La
présente réflexion vise essentiellement à
chercher quelques causes qui pourraient expliquer une telle
désaffection. Elle nengage que celui qui a eu le
courage de lécrire jusquau bout. Elle se veut la
plus objective possible et ne vise en aucune façon à
blesser qui que ce soit. Si, en la lisant, quelquun se sentait
mal à laise, à cause de la verdeur des propos
tenus, lauteur sen excuse immédiatement.
Fidèle
aux maîtres quil a fréquentés dans sa
jeunesse et sa vie professionnelle, lauteur de ces lignes
est un admirateur inconditionnel de Sertillanges, Zundel, Varillon,
Maritain, Péguy, Claudel et Léon Bloy. Celui-ci
écrivait un jour :
«Si on supprime du même coup les vérités
dangereuses à proclamer et les vérités
désagréables à entendre, je
naperçois pas un troisième groupe».
Lauteur de cette réflexion a essayé durant
toute sa vie déviter le plus possible dentrer dans
ce qui pourrait être ce «potentiel» troisième
groupe. Il est donc inévitable que ses propos heurtent
certaines personnes. En cela, il ny peut rien. Il fait sienne
la devise de lÉvangéliste : cela est ou cela
nest pas. Le reste vient du Malin.
Bonne lecture !
Nestor Turcotte
143 Champlain
Matane (QC) G4W 2V1
Tél : 418.566.2110
Internet :
aristote@ma.cgocable.ca
Préliminaires
Pie XI, dès 1932, parlait de «crise
sans précédent» dans lhistoire humaine.
Léchec présent de ce monde moderne tel quil
sétait constitué depuis le XVIIIe siècle,
- et même dans une certaine mesure depuis la Renaissance -
appelle une profonde réflexion de notre part,
particulièrement si nous nous réclamons encore de ce
titre de catholique, souvent mal compris, presque inutilisé,
même par ceux qui président (?) à la
récitation du Credo, à la messe dominicale.
La crise est partout. Elle
sinfiltre dans le monde économique, politique, familial.
La crise est dans le monde de léducation, dans toutes
les institutions. Elle est surtout dans les murs. Elle atteint
un degré sans précédent dans lhistoire.
Toutes les traditions et disciplines morales sont rejetées. Le
plus grave, cest quil ny a plus aucune conviction
morale unanimement admise parmi les hommes. La plupart des hommes
nont plus aucune conscience de ce qui est bien et de ce qui est
mal. Et chacun peut allonger cette liste non exhaustive.
Mais, par dessus tout, - nous
verrons quelle est la clef de tout le reste - la crise est
intellectuelle et doctrinale. Tout est habituellement et
continuellement discuté ou mis en doute. Il ny a plus
aucune certitude unanimement admise par tous. Lhistoire nous
rapporte, particulièrement dans lÉglise,
quil y a eu des doctrines qui se sont opposées. Mais il
y a toujours eu un certain nombre de convictions fondamentales que
personne naurait songé à discuter et sur
lesquelles reposaient à la fois la vie morale, lordre
social et toute la civilisation. Notre époque a tout
simplement jeté à terre toutes ces convictions.
Lhumanité est devenue une tour de Babel parce que les
hommes nont plus aucun terrain dentente, qui leur
permettrait de se rejoindre sur un certain nombre de
réalités. LÉglise elle-même a
été victime de cette crise qui touche lensemble
de lhumanité. Il ne se passe pas une journée, une
semaine, un mois, sans quun quelconque théologien, un
prêtre, un agent de pastorale, quelquun en autorité
dans la hiérarchie, ne viennent ébranler
lédifice cohérent des articles du Credo.
Il nest pas possible de
parler de tout cela sans diagnostiquer les causes du mal
qui atteignent aussi profondément notre civilisation et
notre Église. On na pas souvent le courage
danalyser en profondeur ces questions. Cest ce que nous
allons essayer de faire tout de suite. Voir, comment la crise
doctrinale est la clef qui explique tout le reste. Une
civilisation, quon le veille ou non, est une manière de
vivre des hommes. Elle dépend entièrement de
lidée que le hommes se font de leur nature humaine, du
sens de leur vie et de leur destinée, autrement dit de la
conception philosophique et religieuse quils se font
deux-mêmes et qui inspirent ensuite tout leur agir personnel.
Chaque partie de lhistoire a
toujours reposé sur des conceptions philosophiques et
religieuses qui lont imprégnée. Le Moyen
Âge, par exemple, a été marqué par une
conception chrétienne de lhomme et de sa destinée.
La Renaissance est le résultat de certaines idées
véhiculées par ceux quon appelle les humanistes.
Le XVIIe siècle est le résultat du Jansénisme et
de la philosophie de Descartes. Le XVIIIe siècle est issu des
philosophes encyclopédistes, comme Voltaire et Rousseau, pour
ne nommer que ceux-là. Les XIXe et XXe
siècle ont été largement marqués par les
courants marxistes et une multitude de philosophies
généralement empreintes dathéisme.
Plusieurs de ces doctrines, on le sait bien, qui ont inspiré
la civilisation actuelle, contiennent de graves erreurs au sujet de
la nature et de la destinée de lhomme. Peu de gens
sy arrêtent, et lÉglise ne fait souvent que
les dénoncer, sans prendre le temps de les étudier et
de les approfondir.
Le monde actuel, dans son ensemble,
est merveilleux et marqué par des découvertes
scientifiques étonnantes qui ont contribué au
développement des civilisations. Mais ce beau monde, qui soit
dit en passant est excellent et véhicule souvent de hautes
valeurs humaines, est infiltré par des erreurs philosophiques
et religieuses qui ne cadrent pas avec la nature humaine tout court,
non plus quavec lÉglise et sa doctrine,
évidemment. Ne pas comprendre ces courants de pensée,
les ignorer surtout, ne peut quengendrer des formes nouvelles
de déviations dans linterprétation de la
pensée chrétienne. On ne guérit pas un
organisme atteint dinfection sans supprimer le foyer
dinfection. On narrête pas une locomotive
lancée et brisant tout sur son chemin sans couper la vapeur.
On ne répare pas le toit dune maison dont les fondations
sécroulent : il faut dabord refaire les fondations.
Le problème de lheure
est de retrouver justement les principes philosophiques et
religieux conformes à la vérité sur lhomme.
Le problème de lheure est de retrouver le sens de la
vie humaine et de sa destinée et de faire naître une
civilisation nouvelle basée sur des principes
authentiques et vrais et, par conséquent, rejeter
les faux principes qui entravent lépanouissement
de lhomme: si on ne va pas jusque-là, lensemble de
notre travail est voué à léchec, tout
particulièrement celui de lévangélisation.
Cest un travail qui sera long
et difficile, et, cest parce que, selon moi, on na pas
pris le temps de sarrêter à ce problème
fondamental, que nos actions et nos gestes
dévangélisation semblent tourner à vide.
Mais il faut faire ce travail difficile, sans quoi, nous risquons de
laisser à nos enfants, un héritage intellectuel et
religieux indigne de personnes réfléchies et
engagées dans le déroulement de notre histoire humaine.
Très humblement, je veux donner maintenant ma vision des
choses. Si celle-ci peut aider une seule personne à
entreprendre une réflexion personnelle ou collective, celle-ci
naurai pas été vaine.
1. Le
désordre moderne
Le principe fondamental sur lequel
le monde actuel a pris naissance au XVIIIe et XIXe siècle est
la revendication dune indépendance absolue de lhomme.
Cet homme nouveau veut être le maître absolu, ne
dépendre de personne et ne se soumettre à rien.
Lhomme, selon ce nouvel humanisme, ne veut admettre aucun
absolu, sauf labsolu de lui-même, et en ce sens,
il propose un progrès indéfini pour lhomme.
Lhomme nouveau, selon le nouvel humanisme, se veut capable de
parvenir à la perfection et au bonheur par ses seules forces
et par les seules ressources de sa liberté illimitée.
Il ne veut obéir quà lui-même.
a)
la liberté de pensée
La première manifestation de
cette nouvelle religion est la liberté de pensée.
Lhomme moderne nadmet plus quune
vérité puisse exister indépendante de lui. Il ne
veut plus que sa pensée se soumette à la
réalité, celle qui simpose à lui et qui
doit être connue telle quelle est. Il ne veut plus
être soumis à cet impératif de la
réalité qui lui permettrait daffirmer ensuite ce
qui est vrai et ce qui est faux. Lhomme moderne est devenu le
seul maître de sa pensée. Il lui plaît
daffirmer ce quil veut, sans se soucier sil est sur
le sentier de la vérité ou sil fréquente
les ornières de lerreur. Il ne veut se soumettre à
rien dautre que son propre mouvement intérieur.
Cette liberté de
pensée prend sa source dans une philosophie qui a fortement
marqué la psychologie de nos contemporains,
particulièrement les jeunes, qui ont fréquenté
nos institutions collégiales et universitaires. Cette
philosophie a aussi marqué bien des démarches dans
lÉglise hiérarchique au point quelle
sest embourbée dans le fatras des rapports et des
comités, qui lui ont fait oublier la réalité qui
est en face delle. Cette philosophie se nomme lidéalisme.
Ce courant de pensée,
faut-il le rappeler, ramène tout à la pensée et
à son développement autonome : ce nest
plus une réalité indépendante de la pensée
qui tient la pensée sous sa dépendance pour être
connue telle quelle est, cest-à-dire dans la
vérité et sans lerreur; la
réalité, cest la pensée qui se construit
elle-même en ne dépendant que delle-même.
En termes simples, la vérité nest
plus la conformité au réel, mais elle est la
construction élaborée dans lesprit. Lhomme
moderne est constamment à la poursuite dun ordre
idéal et théorique, dune construction abstraite
qui nest quune vue de lesprit où la réalité est
oubliée. Lhomme moderne construit des cadres
artificiels qui nont dexistence que sur le papier et ne
correspondent en rien au réel.
La conséquence la plus grave
dune telle attitude est la disparition de toute certitude
unanimement admise par tous les hommes et pouvant constituer le
fondement commun de la vie. Les hommes ne sont plus soumis
maintenant au réel. Ils sont étiquetés en
systèmes, en écoles, en partis, en idéologies
qui sopposent les uns aux autres et qui nont aucun
principe commun qui les rassemble.
Ces étiquettes ont envahi
même lÉglise. Les progressistes (?) traitent les
autres de traditionalistes. Les libéraux accusent les
conservateurs dintégrisme. Les féministes
accusent leurs opposants de sexisme. Les théologiens
avant-gardistes parlent de leurs prédécesseurs comme
des théologiens rétrogrades. Le Moyen Âge est une
époque de noirceur alors que la nôtre en est une de
clarté éblouissante. Saint-Thomas dAquin
nest plus à la mode parce quil vient de cette
époque de ténèbres. Et jen passe !
Bref, si la vérité nexiste pas
indépendamment de ceux qui en parlent, si la
vérité ne simpose pas à tous et nest
pas la même pour tous, si chacun pense à son gré,
les pensées des hommes nont donc plus aucune base
commune qui leur permette de faire certaines choses en commun.
Cest lhumanité, cest lÉglise,
livrée à la guerre des clans, des groupes, des idéologies.
Mais il y a plus. Si la
vérité nest plus la règle des
pensées, chacun pensera donc selon ses intérêts,
ses cupidités, ses sentiments, ses passions, ses instincts, en
fait, selon létat de ses nerfs et de ses glandes. Et on
voit, si on réfléchit bien, comment cette philosophie idéaliste,
conduit à faire de la pensée un simple produit de
lorganisme, et conduit donc fatalement au matérialisme philosophique.
b)
le refus de se soumettre
à la loi morale
À cette liberté de
pensée de lhomme moderne, sajoute le refus de se
soumettre à une loi morale qui ne serait pas luvre
uniquement de sa propre conscience. Lhomme moderne,
à cause de ces pré-requis idéalistes, veut
être lauteur et le maître de sa propre morale. Il
ne veut pas dautres référentiels que le sien propre.
Les conséquences dune
telle approche sont évidemment fort importantes. La
disparition de toute règle morale unanimement admise qui
constitue une loi universelle des murs est fort grave. Chacun
est maintenant lauteur et le maître de SA propre morale.
Chacun la bâtira au gré de ses penchants, de ses
désirs, de ses intérêts, même de ses vices.
Il en résulte ce que nous voyons maintenant : le
dérèglement général des murs, la
disparition de la conscience du mal, et forcément, la
fin de la distinction entre ce qui est bien et ce qui est mal.
Lopposition des intérêts conduit à un monde
où lhomme devient un loup pour lhomme. Cest
ce que la «civilisation» (?) actuelle vit. Cest ce
que nos jeunes vivent, et comment pourrait-il en être
autrement? Cest ce quon leur a enseigné au
secondaire et au collégial. Cest le message transmis par
un très grand nombre denseignants, pas toujours
préparés à accomplir cette tâche, victimes
souvent des aménagements dhoraires sur lesquels ils
navaient aucune emprise.
c)
la liberté religieuse
La revendication de la
liberté absolue, voire illimitée de lhomme
moderne, sétend surtout au domaine religieux. Lhomme
ne veut plus admettre qu il dépend de Dieu, quil
na rien par lui-même et que tout lui vient de son Créateur.
Lhomme moderne se
considère plus libre parce quil na pas de compte
à rendre à personne. Il se considère libre de
navoir pas de religion. Si par contre, il en a une,
ce nest pas celle quon lui a enseignée, mais bien
celle quil a choisie librement, et qui correspond à
ses sentiments.
La religion cesse dêtre
une question de vérité pour devenir une question de
sentiment. Chacun vit un cheminement qui lui est totalement
personnel, et il nest pas rare de voir des membres de la
hiérarchie accepter une telle philosophie. Le sentiment
religieux remplace lauthentique religion, et le «je me
sens bien dans ce que je vis» remplace le «ce qui est».
On aime la religion ou on ne laime pas. On aime Dieu ou pas,
comme on aime la crème glacée ou pas, la musique rock
ou la musique rap, etc.
Dieu alors nest plus la
Réalité première dont toutes choses tirent son existence.
Dieu nest plus celui qui donne lêtre à tout
être, qui donne à lhomme dêtre ce
quil est et qui ne pourrait pas être, si cet Être,
qui est lAbsolu, ne lui donnait pas dêtre
constamment ce quil est.
Dieu devient un
«idéal» personnel que chacun invente, que
lesprit humain crée à partir de ses sentiments
religieux. Ce nest plus Dieu qui crée lhomme,
cest lhomme qui &ldots;crée ou invente son
propre Dieu, selon ses goûts, ses tendances, ses choix,
et&ldots;ses amis!
Cette attitude sur le plan
religieux a évidemment de graves conséquences. Elle est
la clef qui explique tout le reste, qui explique tous les
comportements «religieux» de lhomme moderne. La
revendication dindépendance absolue de lhomme
vient de ce que lhomme refuse sa condition de créature,
condition qui fait quil ne peut exister que dans ce lien de
dépendance avec le Créateur, quen
dépendance de Dieu qui lui donne son existence.
Pourquoi y a-t-il une
vérité, par exemple, qui ne dépend pas de nous
? Cest parce que ce nest pas nous qui avons
créé les choses. Dieu a créé toutes
choses, et il nous faut les connaître pour enrichir notre
intelligence de cette connaissance. Reconnaître toutes choses,
telles quelles sont, cest se soumettre à la
réalité telle quelle sort des mains du
Créateur. Le refus de dépendre de Dieu entraîne
logiquement le refus de la vérité et, par
conséquent, lautonomie absolue de lintelligence,
la liberté de pensée. Le refus de dépendre
dun Dieu créateur conduit à une forme quelconque
de pensée idéaliste dont nous avons
démontré rapidement les méfaits.
De même, pourquoi y a-t-il
une loi morale qui ne dépend pas de nous, et qui donc,
forcément, simpose à nous? Parce que nous ne
nous sommes pas créés nous-mêmes, mais nous
sommes tels que Dieu nous a créés, avec une nature
humaine qui ne peut atteindre sa perfection et son bonheur que
suivant des voies déterminées, parce quelle est
telle que Dieu la faite. Le bien ne nous est
accessible quen passant par des chemins qui résultent de
notre nature humaine qui est elle-même luvre de
Dieu. La soumission à la loi morale est ainsi soumission
à Dieu qui en est lauteur, et le refus de dépendre
de Dieu engendre logiquement le refus de toute morale absolue.
Toute notre jeunesse
québécoise, depuis plus de vingt ans, a
été élevée, dans les collèges et
les universités, dans une perspective où Dieu,
Créateur de toutes choses et de tous les êtres, est
complètement absent. Le monde moderne dans lequel cette
jeunesse baigne est, à toute fin pratique, un monde sans Dieu,
un monde qui nest pas réglé par la
vérité et par la loi de Dieu. Toute la crise dans
laquelle nous vivons présentement nest que
leffondrement de ce monde sans Dieu, du monde de lorgueil
humain, qui a prétendu se passer de Dieu et de sa Loi, croyant
parvenir seul, indépendamment de Dieu, à sa perfection
et son bonheur. Toutes les constructions de nos esprits orgueilleux
se sont heurtées et se sont brisées contre
luvre de Dieu, car, elle seule luvre de Dieu
est ce qui est. Les constructions de nos esprits vaniteux
nexistent que dans notre esprit; cette philosophie
idéaliste ne peut pas exister, puisque Dieu seul fait exister
le monde et tous les êtres tels quils sont dans la réalité.
Certes, cet orgueil humain, - et la
corruption et la dégénérescence qui en
résultent - nest pas lapanage de notre monde
moderne. On la retrouve au cours de tous les siècles. Mais ce
qui est nouveau présentement, cest que cette
revendication dindépendance absolue est devenue le
principe directeur de toute la civilisation actuelle. Les maux
quune telle philosophie idéaliste ont engendrés
ont été portés à leur paroxysme à
notre époque. Et cela, malgré les progrès
scientifique et technique, malgré lintensification des
relations humaines, malgré les moyens de communication
de plus en plus rapides et sophistiqués qui encerclent tout
lenvironnement humain.
Il ne faut pas avoir peur de dire
et de montrer à la jeunesse actuelle les méfaits de ces
philosophies idéalistes qui conduisent toutes au
matérialisme philosophique, à savoir laffirmation
que le monde dans lequel on est le seul être et quil
ny en pas dautres. Il ne faut pas avoir peur, - et
cest par là que doit recommencer notre travail
dévangélisation - de démontrer que le
fondement premier de la vie des civilisations, cest LA
LOI DE DIEU qui simpose à lhomme.
Encore une fois, si lhomme est son maître absolu,
sil ny a pour lui ni vérité ni loi
supérieure qui simposent à lui, lhomme sera
la proie de ses cupidités, de ses passions et de son orgueil. Il
ne suffit donc pas de parler à la jeunesse actuelle de
«forces morales» qui sont en eux, ou de «forces
spirituelles» qui les habitent. Ce serait verser encore dans la
philosophie idéaliste. Comme ces forces pourraient toujours
avoir leurs sources dans lhomme lui-même, il faut leur
montrer que tout ce qui est dans lhomme a sa source dans celui
seul qui donne lêtre et qui le donne à jamais,
puisquil est le SEUL ÊTRE QUI NE DÉPEND
DAUCUN ÊTRE POUR ÊTRE, et qui donne donc à
tous ceux qui ne sont pas lÊtre, le soin
dêtre, parce quil est celui de qui dépend
tout être.
Lhumanisme absolu a pris
plusieurs formes dans lhistoire. La forme la plus
marquante, qui a pris racine au Siècle des Lumières,
(XVIIIe siècle) fut centrée sur lindividu qui
revendiquait une indépendance ou une souveraineté
absolue. La société alors nétait vue que
comme un contrat (Le contrat social de Rousseau) librement
consenti par lui seul et où lui seul faisait loi. De là
sont nées des sociétés tiraillées
constamment entre les tendances et les intérêts
contraires des individus et où la notion de bien commun a
totalement disparue. On semble revenir présentement à
cette première tendance, après léchec du
collectivisme dont je vais parler brièvement.
Aux XIXe et XXe siècles,
lhomme étant incapable dassurer sa
souveraineté sest fait happer par de multiples formes de
collectivisme. Lhumanisme absolu sest alors incarné
dans des régimes totalitaires dont on ne mesure pas encore
toutes répercussions sur lavenir. Le collectivisme
sest attribué pendant ces deux siècles une
indépendance ou une souveraineté absolue et sest
proclamé indépendant de toute vérité et
toute loi supérieure qui simposerait à elle.
Lindividu, dans un tel système, nétait
alors quun simple instrument de la puissance collective.
Les deux systèmes se sont
avérés un échec total. Il évident
quil faut une LOI SUPÉRIEURE à
lindividu et à lÉtat. Il faut une loi
supérieure à lhomme pour déterminer les
droits et devoirs réciproques de lindividu qui
simposent à lun et à lautre, sinon :
ou bien lindividu est souverain et fait de lÉtat
le jouet de ses caprices, de ses intérêts et de ses
passions, ou bien lÉtat est souverain absolu et traite
lindividu comme un simple instrument de sa puissance.
Nous sommes, à ce stade-ci,
fixés sur le principe premier qui donne la clé de la
compréhension de tout le monde moderne et donc de son
échec et de son malheur. Le monde moderne est un monde en
état de révolte qui a rejeté les fondements sur
lesquels toute lhumanité sétait
édifiée depuis des siècles. La civilisation
actuelle est une civilisation matérialiste, pris au sens
philosophique du terme, à savoir quelle vit comme
étant celle qui peut se passer de lAbsolu et qui, dans
les faits, se proclame elle-même lAbsolu quelle
rejette. Elle vit à partir de ses constructions de
lesprit, invente des chimères et cultive le monde de ses
sentiments qui la font être plus ou moins bien dans sa peau.
LÉglise enseignante
néchappe pas à cela. Elle élabore des
plans, collige des informations, monte des dossiers, imagine ce que
ça pourrait être, dépose des rapports, fait des
Synodes diocésains, des chantiers, des rencontres
multiples, etc. qui ne font quadditionner les constructions de
lesprit, mais séloigne tout aussi vite ensuite de
la réalité quelle ne peut plus ou ne veut plus affronter.
La réalité, cest
que notre Église nest plus vue à partir de ce
quelle est, réalité mystique et surnaturelle,
mais à partir de ce quon pense quelle pourrait
être, à partir de nos propres constructions
desprit. Or, la réalité est tout autre.
LÉglise et la civilisation en générale,
est déconnectée de la réalité. La
réalité, cest que lhomme nouveau vit sans
Dieu, puisquil nen a pas besoin. Il sest
lui-même proclamé ce quil renie. Cest
là, selon nous, le point de départ de notre
réflexion. Il sagit, - et le travail sera long et
difficile&ldots;.serait-il jamais terminé? - de
démontrer à ce monde quil dépend pour
être dun Être qui le fait être et sans qui il
naurait pas lexistence. La foi sera, par la suite,
daccueillir, si on le veut bien, Celui qui est venu nous dire
qui est cet Être qui réalise mon être et qui
minvite à entrer en relation avec lui.
2. Les jeunes et les
philosophies idéalistes
Il important, à ce stade de
cette réflexion, de sarrêter sur la cause dun
tel désordre dans lÉglise insérée
dans cette société contemporaine frappée par le
malheur et par langoisse dune philosophie qui
léloigne de la réalité et qui
lenferme sur lui-même. En connaissant la cause,
peut-être arrivera-t-on à supprimer le mal qui nous
gangrène tous. Cette cause, qui touche lensemble des
hommes et des femmes de notre époque et qui touche
évidemment même notre Église, ne peut venir que
dune attitude de lesprit.
Tous les jeunes du Québec,
depuis les vingt-cinq ou trente dernières années, ont
subi linfluence dune philosophie idéaliste qui a
déformé en eux la structure mentale même de
lêtre humain. Cette philosophie a fait de tels ravages
dans la pensée des jeunes quil nous est impossible
den mesurer toutes les répercussions dans un avenir
immédiat. Je me dois dy revenir, tellement cest important.
La philosophie idéaliste
enseignée depuis plusieurs décennies, et qui sest
infiltrée partout et a pris forme dans les intelligences de
nos jeunes, est cette attitude dorgueil de lhomme qui
veut tout tirer des constructions de son propre esprit, qui veut tout
réduire à ses idées et tout régenter
daprès ses idées, qui refuse de se soumettre au
réel et aux conditions que le réel impose à la
vie. Certains de nos contemporains ont tendance à dire que
cest la philosophie matérialiste qui a conduit les
jeunes et les hommes en général à labandon
de la foi, à toute référence à Dieu. Ils
ont raison en partie, mais ils ont surtout grandement tort!
Le matérialisme moderne
existe bel et bien et a conduit lhomme actuel à vivre
sans Dieu. Mais le matérialisme actuel ne peut sexpliquer
que par les philosophies idéalistes. Le matérialisme
actuel ne peut se comprendre que si on comprend bien la pensée
idéaliste qui a tout fait chavirer. Il est important, selon
nous, de bien comprendre ce processus. Ne pas sy arrêter,
cest une fois de plus passer outre sur le fond du
problème et oublier de chercher la cause dun tel
désordre. Essayons donc de préciser notre pensée
sur ce sujet et de voir comment le courant idéaliste a
déformé la pensée de lhomme contemporain.
a)
Idéalisme et matérialisme
La philosophie idéaliste que
lon a enseignée dans les cours de philosophie depuis
plusieurs années dans nos collèges du Québec
nadmet que ce qui est intérieur à la pensée.
Cest là la suprême réalité. Elle
apparaît sous cet angle comme un pur spiritualisme. Mais
cette philosophie mène tout droit au matérialisme et
détruit dans le cur humain la notion même de
«pirituel». On perçoit cela en filigrane dans les
nouveaux programmes denseignement «spirituel» au
secondaire et au primaire. Au niveau collégial, on sent que
cela a été fait depuis longtemps.
Si lon admet avec le sens
commun que la pensée est connaissance dune
réalité, elle est aussi présence en nous de la
réalité connue, car la réalité connue est
bien dune certaine manière présente en nous dans
la connaissance que nous en avons (par exemple, la personne à
qui nous pensons est bien dune certaine manière
présente en nous dans notre pensée). Cette
présence de la réalité connue dans la
pensée qui la connaît nest pas une présence
matérielle, cest une présence immatérielle,
et ainsi nous découvrons
le caractère immatériel ou spirituel de la pensée.
Écrire et affirmer cela semble banal à toute notre
génération qui a été formée par la
philosophie réaliste aristotélicienne et reprise par
tous les philosophes réalistes du Moyen Âge,
particulièrement celle de Thomas dAquin.
Mais, il faut bien ladmettre,
cette découverte du spirituel dans lhomme
devient une entreprise irréalisable si la pensée
nest plus la connaissance de la réalité, mais un
simple produit de lactivité intellectuelle. Au
Québec, et ailleurs dans le monde, lenseignement
de la philosophie est tombée dans ce terrible travers. La
vérité nest plus connue comme une
réalité qui simpose à nous, mais comme une construction
de lesprit. Chacun ne pense plus en fonction du
réel, ne définit plus les choses daprès ce
qui est réel, mais définit et pense au gré de
ses intérêts, des ses cupidités, de ses
sentiments, de ses instincts, de ses passions. La pensée
nest plus ce qui est en concordance avec le réel, mais
un produit du cerveau, comme la bile est le produit du foie.
La philosophie idéaliste
conduit, comme on peut le soupçonner, directement au
matérialisme. Nous en parlerons un peu plus loin. Mais pire
encore, lidéalisme philosophique conduit non seulement
au matérialisme philosophique, mais mène au
pragmatisme, cest-à-dire à la philosophie qui
supprime toute connaissance spéculative pour ne plus
reconnaître que la pensée qui mène à laction.
Rien de plus normal. Sil ny a plus de vérité
à connaître, il ny a plus forcément
quà ne chercher que lutilité,
lintérêt, la réussite,
lefficacité. Tous les problèmes ne sont plus que
des problèmes daction et de succès. Lhomme
ne devient plus quune action produisant sa propre pensée.
Lapproche par compétences prônée par le
Ministère de lÉducation et qui
sétend dans tout le réseau scolaire, va
exactement dans ce sens-là!
Je me suis ouvert de toutes ses
préoccupations dernièrement à un membre de la
hiérarchie ecclésiale. Celui-ci me fit la
remarque suivante: « Le temps nest plus aux
idées; le temps est à lengagement et à laction.
On a assez parlé dans lÉglise; maintenant, le
temps est venu de faire des choses». Je ne croyais pas si
bien viser. Les idées, élaborées à partir
du réel, ne sont plus les bienvenues dans lÉglise
puisque chacun a bien le droit davoir les siennes sur
à-peu-près nimporte quel sujet et de se lancer
ensuite dans laction selon ce que son esprit lui a
demandé de faire. Limportant ce nest pas de savoir
quelque chose sur la foi, par exemple, qui nous engage, mais de
sengager, sans se soucier, pourquoi et pour qui on le fait.
Limportant, cest
lengagement. Laction. On voit jusquà quel
point le pragmatisme nous a gagné et a
pénétré toutes les activités pastorales
de notre Église, toutes les activités du monde
scolaire, toutes les activités du monde civil.
Un autre exemple.
Dernièrement, un autre membre de la hiérarchie
ecclésiale, feuilletant le bulletin paroissial de son ancienne
paroisse me fit la remarque suivante: « Cest incroyable
combien les quêtes ont baissé depuis que je suis parti».
On le voit bien, à partir dun exemple très
anodin, ce qui intéressait ce brave curé, ce
nétait pas la foi de ses anciens paroissiens, mais bien
si le coffre-fort de la fabrique était toujours bien garni. Ce
qui lui semblait important, ce nétait pas que la
compréhension de la foi de ses fidèles avait
progressé, mais si le compte en banque était aussi haut
que lorsquil avait quitté les lieux pour aller
poursuivre une mission semblable dans une autre paroisse.
b)
Idéalisme et athéisme
Lidéalisme, on va le
voir, a des liens très étroits avec
lathéisme (ou même avec le panthéisme qui
nest quun autre visage de lathéisme et dans
lequel le Nouvel Âge nous a plongés). Lêtre
humain est incapable de concevoir directement lÊtre
parfait et infini qui est Dieu. La découverte de Dieu ne peut
se faire quà partir des choses quIl a faites,
comme CAUSE dexistence de toutes les
réalités du monde. Comme tous les êtres
qui sont dans le monde nont pas par eux-mêmes leur propre
existence, il faut bien une CAUSE qui leur donne lexistence
et fasse quils existent, puisquils nexistent
pas par eux-mêmes.
Saint Paul, dans
lÉpître aux Romains, dit que le Dieu invisible
sest fait connaître par les choses visibles quil a
faites. Ainsi quiconque reconnaît la plus humble
réalité commence déjà à
reconnaître Dieu en reconnaissant et acceptant ce que Dieu a
fait&ldots; La soumission au réel est une soumission à Dieu,
auteur de toute réalité. Nos ancêtres
dans la foi navaient pas tellement de problème à
accepter les données de la foi puisquils acceptaient
tout naturellement la thèse de la soumission au réel.
Dieu était lauteur de tout : auteur de
lunivers, créateur de lhomme, créateur de
toute vie. Ils ne vivaient pas dans des constructions de lesprit
comme lhomme contemporain a tendance à le faire. Ils se
soumettaient tout naturellement au réel qui ne dépendait
pas deux.
Pourquoi la vérité
simposait-t-elle tout naturellement à leur pensée?
Pourquoi la vérité ne pouvait pas dépendre
deux et pourquoi il ne dépendait pas deux de faire
que ceci soit vrai ou faux? Parce que, selon toute cette
génération, notre pensée devait se conformer
à la réalité pour la connaître telle
quelle était, et cela parce que ce nétait
pas eux qui avait fait cette réalité, mais bien Dieu,
auteur de toute réalité. Cétait le
réalisme intégral, celui dont on nous a si bien
parlé lorsque je fréquentais les
maîtres-philosophes de mon époque.
Voilà justement ce que
lidéalisme refuse et, forcément, ce que refuse la
presque totalité des jeunes québécois
formés à cette philosophie idéaliste. La
réalité, selon la nouvelle génération, ne
vient pas de Dieu; elle est tirée de lesprit humain qui
linvente, la modifie, la modèle selon ses goûts,
ses désirs, ses instincts, ses tendances. A
lorigine de cette philosophie idéaliste, il y a donc,
forcément, lorgueil humain qui refuse toute
dépendance et se veut, comme Dieu, dans
lindépendance absolue qui tire tout de soi.
En dautres mots, la
philosophie idéaliste, contrairement à une saine
philosophie réaliste, est une divinisation de
lintelligence humaine qui se prétend créatrice et
capable de tout tirer delle-même comme le fait
lintelligence divine. Cette prétention se heurte au
réel que nous navons pas créé et qui est
ce quil est, cest-à-dire ce que Dieu la
fait. Car précisément lintelligence de
lhomme est incapable de donner lexistence ou de faire
exister. Ses inventions, ses conceptions ne peuvent que MODIFIER ce
qui existe. Lartiste, lindustriel, le technicien
transforment des choses préexistantes, les arrangent
différemment; mais cest le propre de Dieu, et de lui
seul, de faire exister, dêtre source de lexistence elle-même.
Ce nest pas cela quon a enseigné à la
plupart de nos jeunes. On leur a enseigné tout le contraire
dans les classes de philosophie, et jen suis un témoin
vivant, puisque jai pu le constater de visu pendant les 23
années passées dans un collège de la région.
Conclusion : il y a une erreur
très grave de présenter Dieu aux jeunes comme
étant un «idéal», cest-à-dire
comme une vue ou une création de lesprit humain,
création qui est produite pour satisfaire les sentiments ou
les besoins religieux que chaque jeune découvre en lui. De
cette façon, Dieu est ou est toujours admis dans
lexistence de chacun, selon ce que chacun éprouve ou
selon les sentiments ou les besoins de chacun. Dieu nest pas un
«idéal» que lon peut présenter aux
jeunes, mais Dieu doit être présenté
comme la réalité première dont dépend
toute existence.
La religion authentique relie
à la réalité suprême et unique de Dieu. Elle
est essentiellement RÉALISTE. La
philosophie idéaliste ne relie lhomme à rien,
puisquelle lenferme en lui-même avec
lidéal quil se fabrique au sein des
créations de son esprit dans une indépendance absolue.
La philosophie idéaliste et la religion bien comprise ne
peuvent pas cohabiter.
Nous sommes donc devant un
énorme problème, puisque même baptisés et
fréquentant sporadiquement léglise, la grande
majorité des jeunes 20-35 ans sont imbus de tous les courants
idéalistes philosophiques qui ont marqué lhistoire
humaine depuis Descartes. Nous reviendrons sur cette question dans
les pages suivantes. Les jeunes viennent à léglise
sporadiquement pour entendre parler dun Dieu à lequel
ils nadhèrent pas, puisquils sont convaincus que
ce Dieu nexiste pas tel que le curé ou la sur de
la pastorale leur en parle, si jamais ils en parlent ainsi. Dieu
nest pas pour eux lÊtre qui leur donne leur être.
Ils sont leur propre Dieu qui leur donne dêtre
personnellement ce quils sont. Et on continue à
sacramentaliser ces jeunes qui sont imbus dune philosophie
contraire à lenseignement de lÉglise et
tellement éloignés de la pensée
créationniste quenseigne la théologie biblique ou
la métaphysique hébraïque
c)
Origine de la
pensée idéaliste
Selon nous, il est fort important
de comprendre lorigine la pensée idéaliste. Elle
a, semble-t-il, sa source dans la Renaissance et tout
particulièrement dans le naturalisme. Il convient de
sarrêter quelques instants sur ce problème.
Le naturalisme, au sens
étymologique du mot, nadmet rien dautre que
la nature. Le Créateur aurait pu créer lhomme
sans rien dautre que sa nature humaine. La perfection de
lhomme aurait alors été de chercher
laccomplissement de sa nature humaine dans le temps
présent, et la mort aurait été la fin et
laccomplissement de cette nature purement humaine et
temporelle. Mais par un acte de pur amour, Dieu a voulu faire un DON
à lhomme, lui donner ce quil ne pouvait
par lui-même se donner, à savoir la vie divine,
par grâce. Il a promis à lhomme non seulement une
certaine perfection humaine en ce monde, mais comme un père
généreux, il a offert à lhomme de
participer à sa nature propre, à ce quon
appelle habituellement la vie surnaturelle. (En
passant, il y longtemps que je nai pas entendu ce mot dans la
bouche des membres du clergé ni dans celle dune sur
de la pastorale).
La perfection de lhomme
nest donc pas seulement humaine, mais divine. Cest pour
ce DON de la vie même de Dieu que les hommes ont
été créés. Leur nature humaine
nexiste que pour recevoir ce don et en vivre; porter en elle
Dieu présent comme objet connu et aimé, Dieu vivant en
lhomme comme en un temple spirituel. Les démons, les
hommes par la suite, se sont complus dans leur nature et leurs
perfections naturelles au point de ne pas en vouloir dautres.
Le naturalisme que lon
enseigne aujourdhui et qui a sa source dans la plus lointaine
origine de lhomme, cest la nature qui se refuse
à la grâce pour senfermer en elle-même, ne
compter que sur ses propres forces. Lorgueil est là sous
sa forme première et radicale : volonté
dindépendance absolue qui refuse ce quon ne doit
pas à soi-même et aboutit à tout ordonner à
soi, à ne vouloir que soi et ce quon tire de soi.
Une petite remarque fort
importante. Le naturalisme nest pas forcément
matérialiste. Il est dabord orgueil de lesprit.
Et il commence avec ce que la tradition appelle le monde du Malin ou
du Mensonge. La tradition chrétienne a toujours enseigné
que le plus grand mal était celui du péché
contre lesprit, ou la révolte contre Dieu. Cest
assez étonnant, à une époque où cela se
vit à une très haute échelle, si on peut dire,
lÉglise ne parle plus du tout dune telle
réalité. Il y a longtemps que le curé de ma
paroisse ne ma pas entretenu dun tel sujet. Le plus grand
des idéalistes est le Malin. Mais qui en parle? Pourtant les
Évangiles le mentionnent souvent et le présentent en
lutte constante avec Jésus. Prince des ténèbres,
il est celui qui combat LA LUMIÈRE. La réalité
appelée à la divinisation!
La tendance actuelle qui consiste
à ne parler que de «spiritualité» au lieu de
parler de religions ou de traditions religieuses me laissent
perplexe. La spiritualité, en soi, nest ni bonne ni
mauvaise. Il y a des voies spirituelles qui sont excellentes et il y
en a dautres qui ne le sont pas. Le spiritualisme ou les voies
spirituelles ne sont pas toutes acceptables. Les démons,
à luvre dans le monde, sont des forces
spirituelles, et lorgueil humain est une autre force
spirituelle qui fait bien des ravages dans le cur de lhomme.
Quelquun va-t-il me dire
quelles sont les voies spirituelles qui sont bonnes et
quelles sont celles qui doivent être combattues?
Quelles sont celles qui sont inacceptables et qui doivent
être évitées? Parle-t-on de cela dans les
nouvelles classes de spiritualité qui simplantent au
Québec? Jamais! On a des responsables engagés par
le Ministère pour soccuper de
«spiritualité», mais personne na le droit de
dire au jeune laquelle lui convient, laquelle est à
éviter. Cest normal : sa spiritualité
devient la vraie spiritualité. Et les «leaders» qui
acceptent de jouer ce jeu, invitent les élèves à
poursuivre &ldots;.leur cheminement!
Chacun prendra la
spiritualité qui lui convient et elle sera
nécessairement la bonne, parce que cest la sienne?
Cest exactement ce qui se passe présentement dans les
écoles primaires et secondaires. Toute spiritualité est
bonne parce que chacun décide que cest la sienne, et
personne na le droit dimposer la sienne à un
autre, parce lon vit sur le régime du chacun pour soi.
Du chacun possédant la vérité. Cest quand
même assez contradictoire à une époque où
toute le monde rejette la vérité. La
vérité nexiste plus : mais chacun la trouve
à sa manière!
Historiquement, la Renaissance a
consommé la rupture entre le christianisme ( pensée
réaliste) et le développement humain, qui ne sera
vu que dans lautonomie de lêtre humain
(pensée idéaliste). Lépanouissement
humain, à partir de cette époque, sera
recherché maintenant pour lui-même, sans
référence au Dieu créateur. Le
développement et lépanouissement humain seront
pris comme but, sans référentiel, sans lien avec
lAbsolu. Cest ainsi que depuis cette période, le
naturalisme, comme nous venons de lexpliquer, inspirera tout le
mouvement de lhistoire. Cest peu après la
Renaissance, au XVIIIe siècle (Siècle des
Lumières), que va naître la philosophie moderne avec les
premiers germes de lidéalisme issu de ce naturalisme
dont nous venons brièvement de parler.
d)
Lidéalisme
dans la pensée moderne
Il nest pas possible de
comprendre la réalité religieuse de notre époque
sans référer à lidéalisme et
linfluence quil a eue sur la pensée moderne.
Descartes est le point de
départ de la pensée actuelle. Celui-ci prétend
remettre en question tout ce quon avait pensé
avant lui et reconstruire à lui tout seul toute la science et
toute la philosophie en se fiant à sa seule raison. Sa
démarche va lamener au «doute méthodique».
A la remise en question de toutes les convictions
spontanées du sens commun. Pour Descartes, notre intelligence
peut connaître la réalité, mais demande que cette
conclusion soit démontrée. Il estime donc
nécessaire de commencer par la mettre en doute et de
supposer dabord quil se pourrait que notre intelligence
ne connut aucune réalité et que toute notre
pensée ne fut quune immense illusion.
Voilà le point de
départ de toute la pensée idéaliste moderne. Car pour
démontrer que notre intelligence connaît bien le
réel et peut affirmer le vrai, il faut se servir de
lintelligence elle-même; or la démonstration
na de valeur que si lon suppose que
lintelligence connaît le réel et prouve le vrai,
ce qui est justement ce quon a mis en doute.
On le voit bien, le point de
départ de Descartes enferme en elle-même
lintelligence en la séparant du réel.
Ainsi séparée du réel, lintelligence ne
pourra jamais plus la rejoindre : elle ne peut plus que
sisoler à lintérieur de ses propres constructions.
Lidéalisme, cest
ça, et cest cela quon a depuis longtemps
enseigné dans les cours de philosophie au Québec. Les
jeunes, maintenant sur le marché du travail, sont incapables
de se sortir seuls de ce guet-apens et attendent que quelquun
les en sorte. Lenseignement de lÉglise, qui est
une référence à la suprême
Réalité qui fait exister tout ce qui est réel,
va directement à lencontre de courant
idéaliste cartésien. On le voit bien , le
principal travail à faire se situe au niveau de
lintelligence. Les jeunes sont victimes de la plus grande
perversion qui soit, celle de lesprit.
En effet, si lintelligence
nest point dabord et spontanément connaissance de
la réalité, cest notre pensée que nous
allons commencer par connaître. Ce que nous connaissons
dabord et directement, cest notre propre pensée.
Il sagit de savoir si cette pensée est image
fidèle de la réalité. Or, cette tâche
est tout simplement impossible. On ne peut savoir si le portrait que
jai de ma personne est fidèle à la
réalité, quen le comparant à ce que je
suis. Je ne peux savoir si notre pensée est une image
fidèle du réel quen le comparant au réel.
Pour cela, il faudrait connaître directement le réel, ce
que Descartes a jugé impossible.
La philosophie de Descartes a
plongé lhumanité dans un cul-de-sac. Elle
ressemble maintenant à un homme enfermé seul dans une
geôle, sans portes ni fenêtres, avec des tableaux
accrochés aux murs et donc, incapable, à cause de sa
situation, de savoir si ces tableaux ressemblent à quelque
modèle que ce soit. Lhomme cartésien est
enfermé à lintérieur de sa pensée,
et plus rien ne peut exister pour lui en dehors de cette pensée
elle-même et de ses créations.
Descartes, nous lavons dit il
y a un instant, prétend éviter des conclusions
idéalistes et prétend aussi que notre intelligence
atteint véritablement le réel. Comment arrive-t-il
à cette conclusion? Lhomme, selon lui, ne
peut être luvre dun malin esprit qui se
serait amusé à nous tromper. Dieu, qui ne peut ni se
tromper ni nous tromper, nous donne la garantie que notre
pensée, qui nous a été donnée par lui,
est une image fidèle du réel. Ce raisonnement, on
le voit bien, est un cercle vicieux. Dune part, Descartes
sappuie sur Dieu pour justifier que notre intelligence
connaît le vrai, mais dautre part il est obligé de
supposer que notre intelligence connaît le vrai pour affirmer
lexistence de Dieu et que nous sommes son uvre. La
philosophie réaliste, tout au contraire, enseigne quil
faut dabord connaître le réel pour trouver Dieu
comme auteur du réel, puisque nous ne pouvons connaître
Dieu directement.
Lerreur de Descartes aura
été de poser un point de départ qui conduit
infailliblement à lidéalisme en mettant en doute
la certitude spontanée et immédiate que
lintelligence connaît le réel et en supposant que
nous ne connaissons dabord que notre pensée.
Ainsi donc, à partir de
Descartes, il y a une rupture entre la pensée et le
réel. Il sépare, par son rationalisme, la foi et la
raison, la théologie et la philosophie. Il brise aussi
lunité humaine. Il coupe lhomme en deux. Il
méconnaît que lhomme est en même temps
matériel et spirituel, faisant de lui un assemblage dun
corps purement matériel et dun esprit pur. Il sera
facile aux successeurs de Descartes de supprimer lâme,
esprit pur et ne garder ensuite que le corps, pour
aboutir&ldots;au matérialisme.
Certains gestes posés sur la
dépouille mortelle, à la messe des funérailles,
me font souvent penser à Descartes. Le dualisme est souvent
présent. On reconduit «le corps» du frère ou
de la sur en terre alors que lâme est partie je ne
sais où. Rien de bien étonnant là-dedans. La
plupart des curés sont des platoniciens qui signorent,
des cartésiens ambulants. Ils sont incapables dexpliquer
correctement la conception chrétienne de lhomme, les
composantes de la métaphysique biblique.
Pour simplifier, ils
opèrent rapidement avec des lieux communs que lon
retrouve déjà dans les courants gnostique,
pythagoricien et platonicien. Et ils ne sont pas
intéressés à aller plus loin. Les fidèles
restent confus au sujet de lâme humaine et repartent des
églises en se disant que la pensée de
lÉglise sur la mort ressemble comme deux gouttes
deau à ce que le Nouvel âge enseigne. Le monde
dici-bas est un monde matériel et sans consistance, une
illusion. Le monde réel est ailleurs. Il est le monde de
lâme pure, du spirituel détaché du matériel.
Allons maintenant un peu plus loin
dans notre démarche pour la compréhension de cette
pensée idéaliste en abordant Emmanuel Kant, premier
grand philosophe idéaliste et dont linfluence marque
toute notre époque et particulièrement
lenseignement moral de nos jeunes.
Pour Kant, on le sait déjà,
la réalité est inconnaissable. Notre pensée
nest pas connaissance de la réalité, mais produit
de lactivité de lesprit humain. Lhomme
na pas à se soumettre, na pas à se
conformer au réel, mais à développer
sa pensée dune manière autonome.
Lidéalisme kantien va engendrer lindividualisme
que lon connaît aujourdhui et le libéralisme
en matière de moralité. Chaque esprit humain
individuel, étant maître absolu de sa pensée, et
par conséquent de sa conscience, de son action et de sa vie,
est seul à bord de son bateau, et il peut bien faire ce qui
bon lui semble, comme il lentend, puisque cest lui, seul,
qui peut décider.
Il y a cependant un certain
illogisme dans la philosophie kantienne par rapport à son
point de départ. Kant maintient lexistence,
indépendamment de nous, dune réalité
inconnaissable. Cest pourquoi il maintient, pour des raisons
pratiques, lexistence de Dieu. Fichte, un de ses fidèles
disciples, rejettera cependant cette idée. Pour lui, il
ny a plus que lactivité du sujet pensant, auteur
de sa propre pensée.
Lidéalisme absolu
apparaîtra cependant avec Hegel, philosophe allemand, qui
supprime toute réalité, aussi bien du sujet pensant que
de lobjet connu, pour nadmettre plus rien dautre
que lidée dont lévolution et le
développement engendrent toute la série des consciences
individuelles en même temps que tous les
événements historiques.
Chaque conscience individuelle
nest plus quune phase ou un élément du
développement historique collectif de la pensée. Linfluence
de Hegel sera très grande sur la pensée moderne. Il
sera à la source des totalitarismes contemporains,
lhitlérisme et plus encore le communisme, où
lindividu nest plus quun élément de
lHistoire qui se fait. Il ny a plus aucune
vérité, aucun bien à considérer
puisquil ny a plus de réalité à
laquelle il y aurait à se conformer. Seules comptent les
exigences collectives du développement de lHistoire.
Marx, qui a été le
pain quotidien de toute une série de professeurs de sciences
humaines et de philosophie au Québec, sera le dieu des
années 70 et marquera toute une jeune
génération inapte à comprendre ce quon
leur enseignait et incapable de critiquer sérieusement ces
nouvelles idéologies qui leur étaient
présentées dans un bon nombre de matière
scolaire, comme étant la vérité sur toutes
choses. Les professeurs, volontairement ou involontairement,
avaient remplacé les pauvres curés
déboussolés devant le progrès de ces nouveaux
courants. Ne les connaissant pas parfois, les pasteurs et les
animateurs de pastorale senfermèrent dans un silence
complaisant pour ne pas avoir à affronter lennemi. Ils
avaient devant eux les nouveaux clercs laïcs quils
pouvaient dénoncer, mais, occupés à autre chose,
nont pas fait front commun pour montrer le danger de ces
nouvelles idéologies.
Qua-t-on dit à ces
jeunes désarmés? La pensée nest
quun produit du cerveau humain et par conséquent de la
matière qui le forme. Il nexiste que des forces
matérielles dont la perpétuelle évolution
engendre tous les faits de lHistoire. Lhomme nest
alors rien dautre quune action matérielle qui
sexerce pour transformer le monde, et la philosophie na
plus dautre rôle que de conduire à exercer
laction matérielle transformatrice ou
révolutionnaire la plus puissante. Il ny a ni
vérité ni bien : seule compte lefficacité
de laction matérielle que lon exerce.
Lindividu na de puissance, nexiste, que comme
élément et instrument de la puissance collective.
De Descartes à Marx, il y a
un enchaînement que lon ne peut comprendre quen
faisant sérieusement lhistoire de la pensée
idéaliste. Descartes a rompu le lien entre pensée et
réalité. Nous nen finirions plus de mesurer
toutes les conséquences. Je vous laisse le choix de
faire sérieusement cette étude pour comprendre ce qui
nous arrive.
LÉglise a besoin plus
que jamais détude et de réflexion profonde pour
reconquérir les «baptisés» quelle a
perdus en cours de route. Cette «reconquête» sera
longue et difficile. Il faudra du temps et de la patience et je
ne suis pas certain que la hiérarchie et les communautés
catholiques locales sont prêtes à sinvestir
là-dedans. Pour sy engager, il faudrait de gens
formés. Je doute que ce soit le cas. Et ceux-ci qui le sont,
seront-ils encouragés par ceux-là mêmes qui
sombrent dans le désarroi.
e)
pensée et réalisme
On la bien vu, le point de
départ de la philosophie idéaliste est le fait de douter
que notre intelligence soit capable de connaître quelque chose
et daffirmer le vrai. Cest dans ce
climat idéaliste quont été
éduqués tous nos jeunes depuis une bonne trentaine
dannées. LÉglise na pas
échappé à ce mouvement. Au lieu de proclamer le
réalisme de la vérité évangélique,
elle a proposé aux catholiques des voies faciles, des voies
dévitement, des «cheminements»&ldots; comme on
dit&ldots;des constructions de lesprit, des plans
minutieusement élaborés, des rapports, des études
complexes, etc.
Pour tout catholique et pour homme
le moindrement sérieux, la thèse idéaliste qui
enseigne que notre intelligence est incapable daffirmer quelque
chose de vrai, est tout simplement inacceptable
philosophiquement parlant. Et pour deux raisons : elle
est impossible et elle est absurde. Voici pourquoi.
Si lintelligence est
incapable daffirmer le vrai, comment peut-elle affirmer
et prouver quelle en est incapable? Les
idéalistes diront que lintelligence naffirme
rien, mais quelle doute simplement. Mais alors elle affirme
quelle doute, et quil est vrai quelle doute;
comment le peut-elle si elle na aucun pouvoir de distinguer le
vrai? Dès que lintelligence pense, elle connaît et
affirme quelque chose; sa nature même ne consiste en rien
dautre que connaître et affirmer.
Le seul moyen pour
lintelligence de douter effectivement de son pouvoir de
connaître, cest-à-dire de douter
delle-même, cest de cesser dexister, de
devenir «végétal». Cétait
dailleurs la réponse dAristote à
Protagoras, le premier de tous les idéalistes de
lhistoire. Or, lhomme nest pas un
végétal. Dès quil pense, sa pensée
est connaissance de quelque chose. Il ne peut pas le démontrer
pas plus quil peut le nier. Le fait de penser lui est
donné avec sa propre existence et sa nature humaine. Toute
mise en question de ce fait est contradictoire, impossible.
La philosophie cartésienne,
dont nos jeunes sont imbibés, dit que nous connaissons
dabord notre pensée et quil sagit de savoir
si elle est une image du réel. Mais on ne connaît la
pensée que si lon pense à quelque chose, cest-à-dire
si lon connaît quelque chose. Par sa nature même,
la pensée est connaissance : il lui faut dabord
connaître une réalité pour exister et ensuite
pouvoir se connaître elle-même. Comparer la pensée
à une image est une fausse comparaison; une image est une
chose, tandis que la pensée est un acte de la connaissance.
Elle connaît avant dêtre elle-même connue par réflexion.
Il est impossible que
lêtre humain puisse dissocier la pensée et le
réel, car la pensée, cest une
réalité connue en nous. Lunité de la
pensée et du réel est immédiate. Elle est
directe et constitutive.
f)
la morale idéaliste
La morale réaliste
traditionnelle que nos parents et que nos maîtres nous ont
enseignée soumettait notre conduite à des règles
qui nous apprenaient ce quil faut pour notre bien (tout notre
bien, y compris le bien suprême qui est Dieu) et justifiait
toutes ses règles par le bien à atteindre, la
finalité ou le but poursuivi.
La morale idéaliste, tout au
contraire, enseigne quil ny a plus de bien réel
à atteindre.Lesprit humain étant
enfermé sur lui-même; il ne peut vouloir quelque bien
qui soit en dehors de lui, et tout particulièrement le bien
suprême qui se trouve en Dieu. Lesprit humain trouve en
lui-même la règle de ses actes, règle qui vaut
par elle-même parce quelle vient de chaque personne qui
se la donne, et cela sans autre motif que le bonheur que chacun
essaie de trouver dans son moi personnel.
Ayant siégé un an sur
le comité de parents de mon école secondaire, jai
essayé de monter à ceux qui étaient autour de la
table quil est absurde et ridicule denseigner une morale
sans référence à aucune divinité, à
aucun Dieu. Quun tel enseignement est absurde et
contradictoire et mène tout droit à
lindividualisme pur, à une morale de la situation,
à lacte gratuit de Gide, à une morale sans bien
réel à atteindre, puisquil ny plus de
normes posées pour latteindre, la seule norme
étant celle que chacun veut bien inventer pour satisfaire ses
instincts, ses désirs, ses passions, ses glandes, etc. «La
cause de tous les suicides est là», leur ai-je
dit&ldots;.Personne, (je dis bien : personne) autour de la table
na semblé me comprendre.
Allons un peu plus loin dans notre
analyse. La morale idéaliste est une morale où il
ny a plus de bien à atteindre. Lesprit humain est
enfermé sur lui-même et ne peut vouloir rien dautre
en dehors de lui-même. Cest lesprit humain qui trouve
en lui-même la règle de ses actes, règle
qui vaut par elle-même et sans autre motif quelle même.
Emmanuel Kant, le philosophe
préféré des philosophes-moralistes
québécois, enseigne que la loi morale nest plus
lindication des moyens nécessaires pour atteindre le
bien. La règle morale, selon lui, simpose
delle-même. Elle est pure règle idéale et
théorique, indépendante de toute considération
attachée aux résultats de nos actes et aux
données de leur accomplissement. Elle est un impératif catégorique
qui affirme que chacun doit faire telle chose, sans aucun motif, si
ce nest que de dire quil en est ainsi et quil ne
peut en être autrement. La morale idéaliste, en bref,
enferme lhomme en lui-même et ne soumet ses actes
quà son propre esprit.
Cette façon de voir la
morale a des conséquences énormes sur les comportements
humains actuels. La morale idéaliste ne tient pas compte des
circonstances des actes et napplique pas les règles
générales dune manière adaptée
à la diversité des cas. Ce qui compte, pour ce type de
morale, cest quil ny a aucun bien à
atteindre et quil faut se soumettre aveuglement à la
règle, à limpératif, au «tu dois
faire telle chose».
Il sagit ici de conformer les
actes à une vue idéale et théorique de
lesprit. La règle morale vaut par elle-même,
indépendamment des cas et des circonstances, ne connaît
pas dexception, sapplique toujours, engendre le rigorisme. Peu
importe à lidéaliste que dans tel cas
précis lapplication stricte de la règle engendre
le mal : seul lordre idéal des actions
intéresse, et non la réalité avec ses conséquences.
Certains règlements
ecclésiastiques néchappent pas, dans la pratique,
à ce type de morale idéaliste. Les cas sont trop
nombreux pour que nous nous arrêtions trop longuement et chacun
trouvera bien dans son passé, des cas pour illustrer mes
propos. Certains membres de la hiérarchie appliquent certains
règlements tellement à la lettre, quil y a, dans
certaines circonstances, des gestes qui manquent totalement
dhumanité, de respect des personnes, des gestes qui sont
anti-chrétiens, et en contradiction même avec
lÉvangile qui est accueil, fraternité,
rencontre. Nous en aurions long à dire sur ce
sujet. Jai vécu un fait durant
lété 2001 qui a blessé une quantité
énorme de catholiques pratiquants, parce que le
règlement a passé avant le respect des personnes. Je me
suis expliqué sur ce points à mon évêque
et aux personnes concernées. Je ne suis pas certain
davoir été bien compris.
On le voit bien , la morale
idéaliste engendre un divorce entre la morale (la
vraie&ldots;.) et le réel. Toute la mentalité moderne,
la littérature, lenseignement, la gestion des êtres
et des choses sont remplies de cette attitude rigoriste. Au
contraire, toute morale authentique, toute morale de la
responsabilité, ordonne ce quil faut faire en
vue du bien à obtenir. Elle varie donc à
linfini ses injonctions selon la diversité des cas et
des circonstances; ses règles valent dans la mesure où
elles conduisent à un bien réel pour la personne et ne
valent plus quand elles ny conduisent plus.
La morale de la
responsabilité retient un certain nombre de grands
principes : elle laisse ensuite à chacun le soin de les
appliquer dans sa vie personnelle.
g)
Conséquences et
méfaits de la philosophie idéaliste
Lattitude idéaliste
dans laquelle plusieurs générations ont
été formées (déformées ?)
nempêche cependant pas la réalité
dexister. La réalité est bien là, et
lhomme qui ne veut pas la reconnaître, sy
soumettre, sy conformer, se heurte contre elle, à
linstar du véhicule qui prétend refuser de
séloigner de lobstacle sur lequel il file à
toute allure. Lhomme contemporain et les jeunes tout
particulièrement qui ont été
éduqués dans la philosophie idéaliste ne veulent
plus sinsérer au sein de cette réalité qui
les entoure, au sein de cette réalité à laquelle
ils appartiennent et dont ils dépendent forcément.
Lhomme moderne est
«désaccordé» du réel. Cest un
truisme de dire cela aujourdhui. A force de se détacher
du réel, lhomme moderne sest replié
sur lui-même, et il en est arrivé à fonctionner
à vide dans ses propres constructions. Il souffre dune
véritable maladie psychique : il senferme en
lui-même et se crée des mythes, des idéologies,
des fabrications de son esprit, auxquels ils consacrent toutes ses
énergies. La psychologie contemporaine enseigne que la plupart
des cas de névrosés viennent justement de cette rupture
avec le réel.
La manifestation la plus
éclatante de cet état desprit est la façon
avec laquelle on aborde maintenant un problème à
résoudre. Au lieu den regarder toutes les données
telles quelles sont pour rechercher le bien réel
quon peut en tirer en conformité avec le fonctionnement
naturel des choses, les hommes du temps présent
senfermement rapidement à lintérieur de
leur esprit. Ils senferment dans un cabinet de travail avec des
dossiers, des schémas, des statistiques, des calculs. Ils font
des commissions, des études, et ils élaborent des
stratégies dintervention qui ne seront pas, la plupart
du temps, mises en application.
Ils construisent une belle
machinerie, un magnifique système bien rationnel avec des
experts qui pondent un long document qui dormira sur les tablettes
pendant de longues années. Ces années passées,
comme il ne sest rien passé, on reprendra
lopération, en changeant le nom de
lopération précédente. On la maquillera,
on nommera dautres experts qui pondront aussi un rapport final
qui sera remis aux autorités. Et on recommencera
lopération «ad nauseam» !
Un exemple : le synode
diocésain des années 70 qui reprend vie
présentement dans Le Chantier diocésain. La
lecture de tout ce qui sest dit et écrit il y a trente
ans me montre bien que tout cela était artificiel,
décollé de la réalité et que, dans les
faits, sur tant et tant de points, cela na absolument rien
changé. Jai pris la peine de relire ce document de 443
pages, déposé le 27 octobre 1970, et publié avec
lautorisation de lOrdinaire de Rimouski, le 1 mars 1971.
Ce livre vert intitulé Le
Synode diocésain de Rimouski, pistes de recherche (le mot
synode dérive de deux mots grecs : la préposition
«sun» qui signifie : avec, ensemble; et le nom
«odos» qui veut dire : chemin, route) est bien le
prototype de ce que je viens dexpliquer. A la relecture de ce
document fort important, je me suis aperçu que la
majorité des propos tenus et recueillis dans le texte
pourraient tout aussi bien avoir été écrits la
semaine dernière. On y retrouve les mêmes
préoccupations quaujourdhui, au sujet de
lenseignement, du clergé, de la diminution des
effectifs, la catéchèse dans les écoles, des
finances de la fabrique, de lordination des prêtres, etc.
Le chapitre portant sur les laïcs dans lÉglise
ma bien fait rigoler. On pourrait le photocopier et le
distribuer, sans en changer une ligne, pour en faire lobjet
dun mémoire pour le chantier actuellement en route.
Déposé ainsi intégralement, personne ne serait
aperçu quil sagissait du plagiat dun texte
publié par le diocèse, il y a plus dune trentaine dannées.
LÉglise
hiérarchique (le «personnel de lÉglise, pour
utiliser les mots de Maritain) est, à mon sens, plus
idéaliste que réaliste. LÉglise est aussi
victime de lobsession de lorganisation, des
systèmes et des plans idéalement logiques et
cohérents, de sites internet en couleurs, sans aucun souci du
réel. Le planisme, le dirigisme est bel et bien
là : la prétention de tout régir
daprès des visées a priori.
Prenons lexemple de la
réalité suivante : la déconfessionnalisation
des écoles. Tout cela a suscité bien des remous et des
inquiétudes. Les évêques ont écrit de
très beaux textes sur la question; les professeurs
denseignement religieux se sont réunis des dizaines de
fois pour discuter de la question. Il y a pléthore de papiers
sur le sujet. Et cela a changé quoi dans la réalité?
La réalité est la
suivante : lécole ne dispense plus
lenseignement préparatoire à la réception
des sacrements chez nos jeunes. Que faut-il faire? Se réunir
pour en discuter? Pas du tout. Les communautés qui le veulent,
en un clin dil, peuvent prendre le relais. Elles peuvent
vite trouver quelquun qui, bénévolement ou avec
rémunération, sengage à faire ce travail
dévangélisation auprès des parents et des
enfants concernés.
Il nest pas nécessaire
de convoquer un synode pour remédier à cela. Il
sagit dêtre imaginatif, coopérant, solidaire
dans lacte à poser devant une situation réelle.
Évidemment, ce nest pas cela que lon va faire. On
va se réunir, se demander ce quil faudrait faire; on va
écrire un volumineux document où il va être dit
ce quil serait souhaitable de faire, comment le faire et
quand le faire. Le tout sen ira dormir sur les tablettes
dun presbytère et ne modifiera en rien les façons
de faire des personnes concernées. La multiplication des
comités a rarement donné une action concertée.
Un autre exemple :
léducation à lengament sacramentel
donnée par les parents. Parlant dexpérience,
lorsque ce fut le temps pour mes deux enfants de remplir cette
mission dÉglise, je me suis amené, avec
dautres parents, un peu inquiets, dans le sous-sol de mon
église locale (Saint-Rédempteur de Matane). Une
catéchète nous présenta un cahier à
remplir pour faciliter la démarche du jeune que lon
voulait présenter à la vie sacramentelle. Quelle ne fut
pas ma surprise, au sortir de la réunion, de voir toute une
kyrielle de parents me courir après, me suppliant de les
aider dans lopération qui leur était
demandée. Paniqués, plusieurs minvitèrent
chez eux, pour leur aider à finaliser le travail demandé.
Opération idéaliste.
Quelquun, quelque part, avait bien fait son travail dans son
bureau, à savoir un joli document daccompagnement pour
faciliter le travail des parents, mais sans doute, ne
sétait jamais posé la question, à savoir
si ces parents étaient suffisamment outillés dans leur
foi pour transmettre à leurs enfants ce quon exigeait deux.
A la lumière de ce que
jai pu constater ce soir-là, peu de personnes dans la
salle avaient les connaissance suffisantes pour faire le relais
entre la foi parentale et la foi de lenfant. Et aux
dernières nouvelles, lopération continue. Comment
quelquun qui na pas la foi, ou si peu, qui a si peu ou
presque pas de connaissances sur ces questions fondamentales, peut-il
transmettre à lenfant le minimum requis pour assurer la
transmission de la foi? Cest ça la réalité.
Ça, ce nest pas du rêve, mais cest ce qui
est devant nous. Il ny quune façon dy
remédier : prendre quelquun qui peut à la
fois former les parents et les enfants. Tout le reste est du
rêve, des constructions de lesprit qui ne mènent
à rien.
h)
La vérité
remplacée par lidéologie
La philosophie idéaliste a
semé le doute dans les esprits. Selon elle, il ny a plus
de vérité indépendante de nous, plus de
vérité quil ne nous appartient pas de modifier.
Chacun est appelé maintenant à penser selon ce qui le
porte par le mouvement de son esprit. La vérité connue
par tous va se substituer à la multiplicité de opinions.
Celles-ci seront variables selon les tendances des uns et des autres.
De cette manière, il est bien évident, on arrivera
progressivement à ce que les vérités les plus
fondamentales soient méconnues ou rejetées. La preuve
en est la multitude aujourdhui de opinions et des écoles
dans lesquelles notre monde est plongé.
Comment un jeune, avec une
formation boiteuse, pourrait-il sy retrouver? Bien plus,
on est rendu à affirmer maintenant quil ny a plus
aucune certitude admise par tous, et cela, même dans
lÉglise officielle. Chacun est en
«cheminement», y compris lagent de pastorale qui
chemine à sa manière, en avant ou en arrière de
ceux qui cheminent à côté.
Les jeunes sont plongés dans
cet univers où les hommes sont divisés en camps
opposés qui proviennent dintérêts
disparates ou de passions quils masquent sous le
déguisement de lidéal, sous le revêtement
dune multitude de doctrines, de ce quon appelle
aujourdhui les idéologies. Chacune
delles à ses prêtres, ses chantres, ses gourous.
Lhumanité est fractionnée et devient la proie
dune lutte acharnée. La vérité ne
rassemble plus les hommes : les idéologies la divisent.
À la réalité
complexe à laquelle on ne veut plus faire face, on substitue
lidéal abstrait dune théorie qui
enrégimente les hommes et fait germer souvent un fanatisme
aveugle. Toute la réalité est vue sous langle
dantinomies, de dichotomies, de systèmes
opposés. Or, la réalité est beaucoup plus
complexe que cela, et une saine philosophie devrait lenseigner
à nos jeunes. Une saine philosophie ne peut pas se fonder sur
une seule idée, sur un idéal. Une saine philosophie ne
peut tout expliquer par un schéma abstrait campé en
absolu, fermé sur lui-même.
Je prends comme exemple la
réalité de la liberté. Plusieurs
théories morales ont enseigné à nos jeunes que
la liberté humaine ne pouvait être limitée.
André Gide, dont toute une génération sest
abreuvée, Jean-Paul Sartre, un peu son émule, et
tant dautres lont enseigné clairement. Or, on le
sait bien, dans le réel, la liberté des hommes ne peut
être quune liberté limitée. Celle-ci a
besoin, pour sépanouir, dêtre guidée
par des règles, insérée dans un ordre. Le
libéralisme moral quon a enseigné à nos
jeunes disait tout le contraire. La liberté humaine doit
être absolue. Et, selon ces nouveaux maîtres de
lidéalisme, elle est incompatible avec toute
règle, tout ordre, toute autorité.
Même constat au sujet de
la vérité.
Lhomme qui cherche la vérité et qui sait
forcément que ses connaissances resteront toujours
limitées apprend vite quil ne peut pas tout savoir. Tout
au contraire, lhomme moderne, cuvé dans lesprit de
la pensée idéaliste, veut tout savoir et veut avoir une
opinion sur tout. Il pense que son opinion est la vérité
suprême, même sil na rien fait pour
vérifier si son opinion est la bonne. Mon opinion
personnelle est nécessairement la bonne, puisque&ldots;
cest la mienne.
Lorgueil de lesprit
fait en sorte que le jeune peut tout dire, se prononcer sur tout,
avoir un opinion sur tout, même sil est incapable de la
justifier. Chacun a le droit davoir une opinion sur
nimporte quel sujet, et le fait den avoir une en garantit
lauthenticité, parce que lopinion donnée
est forcément la bonne puisquelle sort du cerveau qui
la proclamée. Tout alors est dit et écrit avec
superficialité et rien, même dans lÉglise,
nest approfondi. On vise le pratique, la rentabilité,
lefficacité. Limportant, cest que la roue
tourne, que ça fonctionne et que les quêtes ne baissent
pas trop le dimanche, comme le dit si bien Félix
Leclerc dans une de ses chansons!
Se réunir pour
étudier, méditer, réfléchir et chercher
la Vérité devrait être une des grandes
préoccupations de catholiques. Ils nont jamais le temps
pour le faire. On mesure maintenant le désastre! On se moque
dans les salons de certains sectes, qui, très tôt le
dimanche matin, sassemblent dans leur lieu de culte pour
étudier la parole de Dieu, mais on serait incapable den
réunir autant, un dimanche après-midi, pour scruter le
message biblique.
i)
Lhomme contre nature
La philosophie idéaliste ne
peut donc accepter la nature des choses. Cest dans ce climat
qua été éduqué une grande
majorité des jeunes du Québec. La nature est pour
elle une donné que lesprit humain peut inventer à
son gré. La philosophie idéaliste tend à
substituer la nature et le réalisme du monde
créé, par les chimères de son esprit. La
mentalité constructiviste moderne en est une preuve de plus.
Voir les nouvelles pédagogies qui pullulent dans nos écoles.
De là vient le
caractère essentiellement révolutionnaire du
monde contemporain : la monde doit être en
perpétuels conflits, en affrontements, en luttes de classes ou
de groupes. La perspective révolutionnaire que lon
retrouve présentement dans tous les téléromans
où les affrontements sont continuels doit détruire
lhomme de la nature et de la tradition pour lui substituer
lhomme nouveau créé par laction de lhomme. Toute
chose doit maintenant être vue et organisée selon les
vues de lesprit humain. Doù lengrenage
gigantesque dans lequel le monde moderne vit, avalé par des
horaires stricts, la multitude de lois et des interdits, où
tout est commandé par la technique. La mutation est le dogme
nouveau. Gare aux croyants qui se défilent!
Lidéalisme, si on le
comprend bien, aboutit toujours à une forme plus ou moins
larvée de totalitarisme. À une forme plus ou moins
déguisée du collectivisme, où les libertés
individuelles en prennent pour leur rhume. Lidéalisme
philosophique a conduit le monde hors du réel. Il ny a
de salut pour lhomme contemporain quavec un retour
à lhumble soumission au réel, (tout le
réel) à la soumission à luvre de
Dieu. Cest un travail colossal qui qui attend la
chrétienté et qui demandera patience, conversion, et
qui passera sans doute par une sorte de mutation
quil est difficile dimaginer pour le moment.
3. Le réalisme chrétien
Le climat dans lequel une grande
partie de la jeunesse actuelle occidentale a été
élevé a donc été celui dune
philosophie idéaliste, hors du réel, de tout le
réel, qui implique la reconnaissance dun Dieu
créateur, auteur de toutes choses, de tous les êtres,
donc de lhomme, en constant lien de dépendance avec lui.
a)
Réalisme intégral
Le discours actuel amorce un retour
à une certaine forme de réalisme, mais ce quon
nomme «réalisme» nest pas tout à fait
le réalisme philosophique dont je me réclame.
Lhomme «réaliste» nouveau est souvent
présenté comme celui qui est peu soucieux des
obligations morales, qui réussit en ce monde par tous les
moyens. Lhomme réaliste nouveau est souvent vu comme
celui qui a su trouver le succès, cultiver son plaisir et
multiplier ses avantages personnels. Tout ce qui semble
détourner des résultats immédiats ou de
lintérêt personnel semble vu comme de
lutopie, du rêve, de lirréel. La
matière, les sens, largent, une grande activité,
de linfluence, un nom connu, du succès dans le travail,
semblent être les seuls éléments qui composent le
réel de cet autre discours qui nest pas mieux que le
discours idéaliste.
Pour plusieurs, mal informés,
la réalité, si on en parle, se résume à
ce qui est ici-bas, ce qui est terrestre et matériel, ce qui
visible et intéressé. La réalité,
cest tout ce qui est grossier et matériel. Quelquun
sera vu comme réaliste, sil est charnel,
intéressé, activiste, sans scrupules, faisant de gros
profits. On dira de lui quil est un être «pratique».
Le sentiment populaire, toujours
soucieux dune certaine moralité, condamne souvent cette
nouvelle présentation du réalisme humain, et donne
toujours ses préférences à
«lidéaliste», au rêveur, qui fait figure
dhomme généreux, dêtre
désintéressé et spirituel. En cela, nous entrons
dans une nouvelle confusion. Pour certains, la réalité
devient «ce qui est bas»; lidéal, cest
«ce qui élevé». Après avoir confondu
le réalisme avec lutilitarisme ou le matérialisme,
on confond la moralité, le droit,
lhonnêteté, avec lidéalisme, le
rêve ou lutopie. Les deux voies ne mènent nulle part !
Pour faire contre-poids
à lidéalisme dont ont été victime
bien des générations, on essaie de composer avec un
faux réalisme qui mène à la même
destination. Les jeunes éduqués dans la philosophie
idéaliste enseignent maintenant à leurs enfants
quil faut se tourner vers une philosophie plus réaliste,
prise dans le sens que nous venons dexpliquer. En fait, la
même erreur se dessine, mais dans le sens inverse. On arrivera
alors au même point et au même résultat. Le faux
réalisme ne peut remplacer nimporte quelle philosophie
idéaliste. Il faut donc chercher ensemble le
réalisme intégral afin que la foi prenne forme
sur ce terreau que nous avons souvent oublié.
Le monde actuel est plein de faux
réalismes. Il est plein de réalismes partiels,
dutilitaristes et darrivistes qui ne connaissent que le
plaisir, lintérêt, les biens terrestres, qui
engendrent luttes et destructions. Les catholiques ont le strict
devoir dêtre dauthentiques
réalistes. Ils sont appelés à connaître la
réalité tout entière et à transmettre ce
message autour deux. Cest comme cela que nous avons
toujours compris lenvoi du Seigneur qui dit à ses
premiers disciples : «Allez, enseignez toutes les nations&ldots;»
Enseignez, oui, mais pas nimporte quoi! Enseignez,
oui&ldots; mais toute la réalité, y compris la
suprême réalité qui est Dieu, source de tout
être dans la réalité visible. Même au
risque dêtre mal vu, mal jugé, parfois
rejeté, torturé, mis au ban de la société!
Le réalisme intégral,
dont notre génération a tant soif, - et tout
particulièrement tant de jeunes abandonnés et victimes
de toutes sortes didéologies quils narrivent
pas comprendre - est donc vaste, complexe et exigeant. Le
réalisme intégral ninvente rien. Il accueille le
réel et tout le réel. Il considère tous les
aspects du réel. Et le réalisme, dans la grande
tradition philosophique et issue des grands penseurs grecs, est LA
TOTALE CONFORMITE À LOBJET.
Il nous faut donc, si nous voulons
faire un travail sérieux, examiner successivement le
réalisme de la pensée ou de la connaissance, le
réalisme de la volonté ou le réalisme moral, et
ce qui en résulte ensuite, le réalisme social et
politique, le réalisme de lart, le réalisme de
lamour, etc. Tous ces aspects du réalisme formera le
véritable réalisme chrétien.
b)
Réalisme de la pensée
Nous croyons quil faut
enseigner à nos jeunes un certain nombre de choses,
évidemment à caractère philosophique, si on veut
être sérieux dans notre travail de la transmission des
connaissances au sujet de la foi. Sinon, on élèvera un
château de sable. Le premier réalisme quon doit
leur expliquer, cest celui du réalisme de la pensée.
Il est impossible de concevoir une
connaissance qui ne soit pas une connaissance de quelque chose. La
notion de connaissance implique la NOTION DUN OBJET CONNU. Toute connaissance
est connaissance de ce qui est connu, dun objet connu.
Cest lobjet connu qui définit et détermine
lacte de connaissance. En langage philosophique, on parle CAUSE
FORMELLE.
La grande erreur des
philosophies idéalistes a été dimaginer
que nous contemplons notre connaissance ou nos idées et ne
découvrons lobjet que dans cette pensée ou ces
idées regardées comme un portrait de lobjet. Nous
pouvons certes, dans la réflexion, dans un retour
intérieur de notre propre intelligence sur ses actes, prendre
conscience de nos idées et connaître notre connaissance.
Mais pour prendre conscience de notre connaissance dans la
réflexion, il faut dabord quelle existe et
la connaissance na dexistence quen étant
connaissance de qui est connu. Dès
quil y a connaissance, il y a dabord cest
la nature même de la connaissance connaissance de ce qui
est connu ou connaissance de lobjet, et ensuite seulement il
peut y avoir connaissance de la connaissance quand la connaissance
prend conscience delle-même.
La connaissance,
lidée, la pensée font connaître avant
dêtre elles-mêmes connues. La folie de
lidéalisme, dans laquelle bien des jeunes ont
été déformés, est de ramener notre
pensée à la connaissance de nos idées.
Sil en est ainsi, nous ne saurions jamais si nos idées
représentent ou non un objet extérieur à la
pensée, et nous serions complètement enfermés
dans notre pensée qui deviendrait la seule réalité.
La conscience de nos idées
suppose lexistence de celles-ci. Elles supposent quelles
nexistent quen étant dabord, avant
dêtre elles-mêmes connues, connaissance dun
objet. La pensée, elle, est connaissance de ce qui est.
Il ne sagit pas pour nous de connaître nos idées
(philosophie idéaliste) mais de connaître le réel
(philosophie réaliste) par le moyen de nos idées. Et
cest dans cette conformité à ce qui est que
consiste la VÉRITÉ DE NOS JUGEMENTS. Quand je
dis : « ce mur est blanc », cela est vrai si le mur
est blanc dans la réalité comme je le dis dans ma
pensée, et cela est faux dans le cas contraire.
En lisant ce que je viens
décrire, certains penseront que je me suis
éloigné de la transmission des données de la foi
et que je me suis perdu dans quelques méandres empruntés
par des philosophes oubliés. Loin de là :
en réalité, je suis toujours en plein dans mon sujet. La
métaphysique biblique est une pensée réaliste.
Il faut comprendre tout le sens quil a de caché sous ce
petit mot, si on veut un jour arriver à dire le moins de
sottises possibles à nos jeunes, et par la suite,
à nos aînés, lorsque lon traite, par
exemple, les grands mystères chrétiens.
Poursuivons encore un peu plus. Le
réalisme est une philosophie très humble. Elle
confesse que ce nest pas nous qui avons créé la
réalité. La réalité nest pas
telle que nous lavons faite, comme le pensent les philosophes
idéalistes et ceux qui ont gommé leur enseignement. La
réalité nous échappe en un sens, puisque nous
nen sommes pas lAuteur. Dieu seul est lauteur de la
réalité et le réalisme philosophique
laccepte en essayant de la connaître le mieux possible.
Le rôle de notre pensée nest pas dinventer
la réalité, mais de la connaître telle
quelle est, et telle que Dieu, le Créateur, la faite.
Les philosophies idéalistes
ne veulent pas cette humilité de lesprit. Elles veulent
se complaire dans leurs idées au lieu de sen servir
comme moyens de connaître ce qui est. La pensée
étant la seule réalité pour elles, elles veulent
donc que tout soit construction, création, uvre de
lesprit humain. Dans la pensée idéaliste,
lesprit humain veut être indépendant de Dieu.
Lesprit humain veut se mettre à la place de Dieu. Il
écoute la voix de lorgueil qui lui dit : « Vous
serez comme des dieux, sachant le bien et le mal», parce
que tout sera luvre de votre propre esprit.
De là la doctrine de la
liberté de pensée qui est la révolte
suprême contre Dieu : lhomme libre de penser ce qui
lui plaît parce quil est lauteur de sa pensée
et quaucune réalité, aucune vérité
indépendante de lui, ne peut simposer
à sa pensée.
A quoi nous devons
répondre que, parce que cest Dieu et non pas lhomme
qui a créé la réalité, il ne
dépend pas de nous que ce qui est vrai soit faux ou que ce qui
est faux soit vrai, et que par conséquent nous ne sommes pas
libres daffirmer indifféremment le vrai ou le faux.
Notre pensée est faite pour le vrai qui seul est son bien et
sa perfection.
Quelquun qui a
été formé à la philosophie réaliste
nest pas libre de dire nimporte quoi. Il ne peut dire
que deux et deux font cinq parce que ça lui plaît de le
dire, que Paris est en Argentine, que lorsque quil marche, il
est comme sil était assis, que lorsquil vit en
concubinage, cest comme sil était marié,
etc. La Bible qui est fondée sur une métaphysique
réaliste enseigne que ce qui est, est la réalité
et que ce nest pas, nest pas la réalité. Le
reste vient du Malin, vient du Père du Mensonge.
Lintransigeance de la
pensée connaissante est donc absolue. La pensée
réaliste affirme dune façon absolue que 2 + 2 =
4. Elle ne donne jamais pour réponse : 4,4 ou 5,3
pour faire plaisir à un ami. Elle ne souffre daucune
concession. Une affirmation est vraie ou elle est fausse. Or, on a
enseigné à toute une génération que
chacun avait le droit de dire que 2 + 2 négalait pas 4,
quil était même possible de faire comme
«si» 2 + 2 ne valait pas 4. De faire que «comme
si» équivalait à «ce qui est».
Certains membres de la
hiérarchie ecclésiale disent à de jeunes couples
de vivre ensemble afin de se pratiquer, et vivre ensemble comme
«si» cette vie commune était déjà le mariage quils
souhaitent un jour contracter. Je ne veux pas dire par
là que je suis contre le fait que des gens restent ensemble,
si leur conscience leur dicte un tel geste. Mais je veux faire
remarquer ici que bien des prêtres, par leur propos, font
croire aux jeunes couples quil ny a pas tellement de
différence entre vivre en concubinage et vivre en état
du mariage.
Au lieu dexpliquer le sens
profond de lunion matrimoniale et le sens profond à
donner au mariage catholique tel que lenseigne le
réalisme chrétien, on envoie les jeunes couples (ou les
plus vieux couples&ldots;) dans la couchette pour vérifier
sils sont vraiment fait lun pour lautre. La
pratique avant la réflexion. Laction avant la
théorie. Laction ainsi précède la
compréhension de la réalité à saisir et
à comprendre. Attitude vraiment expéditive, mais qui
conduit à la méconnaissance profonde du mystère
sacramental de lamour humain.
La philosophie réaliste dont
sinspire la théologie catholique rejette donc toutes les
sortes de philosophies idéalistes. Elle rejette aussi toute
forme de pragmatisme qui voudrait que la pensée et la
vérité dépendent de laction, soient
déterminées par les exigences de laction, par les
intérêts de chacun, les sentiments personnels.
Or, notre action humaine
évolue dans une réalité quelle ne
crée pas. Elle évolue dans une réalité
qui lui est antérieure, et pour agir dans et par cette
réalité, il faut dabord connaître cette
réalité telle quelle est, tout simplement parce
que la vérité précède laction.
Pour aimer Dieu et Lui obéir,
il faut dabord savoir quIl existe, quIl est bon,
connaître sa Loi. Lorsque je terminais mon baccalauréat
en théologie à Rimouski en 1985, javais
croisé dans un de mes cours un étudiant inscrit en
théologie qui doutait de lexistence de Dieu.
Jeus beau lui dire que la théologie était
létude méthodique de la foi en Dieu sur la base
des données de la Révélation et que, sil
doutait de lexistence de Dieu, il devait plutôt aller
dabord sinstruire sur cette question dans un bon cours de
philosophie. Ce fût peine perdue. Il persista à
étudier un sujet dont il était incertain, et si mes
renseignements sont bons, luniversité lui a
discerné un baccalauréat en théologie, même
si létudiant doutait de lobjet même de son
étude. On nen est pas à une contradiction près.
Cest le droit absolu du sujet
maintenant de recevoir un diplôme dans une discipline quil
ne maîtrise pas et dont il ignore lobjet. On peut songer
au type denseignement religieux quun tel personnage peut
donner. Mais ce nest pas important : limportant
cest que les statistiques de lUniversité annoncent
quil y a un bachelier de plus, même si le papier certifie
lignorance et lincompétence de celui qui le
reçoit. Limportant, cest que
lUniversité ne perde pas ses subventions, même si
cest au prix de mensonges sournoisement calculés!
La philosophie réaliste
affirme donc que si un jugement est vrai, il faut laffirmer.
Sil est faux, il ne faut pas craindre de le rejeter. Que ce
jugement vienne de notre ami ou de notre pire ennemi, que ce jugement
blesse ou pas nos sentiments, que cela lèse ou pas nos
intérêts ou celui de notre interlocuteur, rien ne doit y changer.
Rien nest plus dangereux
quun homme qui flotte au gré de ses sentiments ou de ses
intérêts et ménage ceux de ses amis. Rien
nest plus dangereux quun prêtre qui nose plus
dire la vérité à ses fidèles de crainte
de vider son église, de voir la quête diminuée.
En matière de jugement, la vérité seule compte.
Et Jésus-Christ, Fils de Dieu, dit quelle seule,
lUnique vérité qui est son Verbe même, nous délivrera.
Le réalisme de la
pensée, devons-nous le redire, est de connaître la
réalité telle quelle est. Toute la
réalité. Et plus lobjet de notre pensée
est universel, plus il embrasse de réalité, plus le
réel souvre à elle et plus elle est parfaite. Ce
qui importe le plus dans lordre de la pensée, ce sont donc
les principes les plus universels dont nous pouvons déduire
le plus de conséquences vraies qui sont à la source de
toute la connaissance du vrai.
On nexpliquera jamais assez
à nos jeunes, à nos croyants, ces principes immuables,
et on nen pénétrera jamais assez la profondeur. Lintransigeance
sur les principes est une qualité première de la
pensée parce que la moindre erreur sur ces principes
résulte dans les conséquences des erreurs innombrables
et considérables. La vérité des premiers
principes est à la base, le fondement nécessaire du
réalisme et de toute vie et de tout ordre humain.
La vérité
philosophique qui dépend de ces principes premiers et la
vérité théologique qui lui est liée
importe tout autant pour la chrétienté que le partage
du pain avec lautre, laccueil, laumône, la
justice, etc. On ne peut sortir de la crise dans laquelle
lÉglise est présentement sans admettre ce que
nous disons, sans comprendre ce que nous tentons dexpliquer.
Mais lhomme nest pas
seulement un être de connaissance. La connaissance est pour
lhomme une SOURCE DE VIE, DAMOUR ET DACTION.
Cest la volonté qui aime, choisit, décide. Cet
ordre de la volonté, de la conduite, de laction, est ce
que lon appelle lordre moral. Il
faut aussi un réalisme moral qui est tout autre que le
réalisme de la connaissance. Ce second réalisme
dépend du premier. Il faut sy attarder. Les jeunes
hommes et jeunes filles du Québec actuel nont pas
été formé à ce réalisme
moral. Il importe que nous disions un mot sur cette question,
car là, comme ailleurs, la confusion est extrême.
b) Réalisme moral
Tout être humain normal
qui agit, agit en vue dune fin.
Tout être humain agit afin datteindre un bien, fin de
son action. Voilà le grand principe moral qui doit guider
toute action humaine et chrétienne.
Tout le monde sait (enfin, tout le
monde devrait savoir&ldots;) que lobjet de la connaissance est
lêtre à connaître tel quil est. Par
contre, lobjet de laction est le bien quon
tend à obtenir. Le réalisme de la
connaissance est dans la vérité ou la conformité
avec ce qui est, dans la conformité avec le réel; le
réalisme de laction demande à laction
dêtre droite, cest-à-dire vraiment
dirigée vers le bien à obtenir, adaptée ou
appropriée au bien vers lequel elle tend.
Il convient, pour plus de
clarté, de rappeler ici certaines grandes notions de
philosophie que lon nenseigne plus ou quon a
tendance à mettre de côté. Lhomme,
étant intelligent, tend vers des biens que
lintelligence connaît, et la volonté est cette
tendance vers ce que lintelligence ou la raison fait
connaître comme bon. Et la volonté est libre parce que,
parmi luniversalité des biens que la raison peut
connaître, elle est capable de choix. La liberté
suit lintelligence, elle est la propriété
de lêtre qui agit avec intelligence. Elle ne se trouve
pas dans linstinct qui est une tendance
déterminée par la nature et incapable de discernement
dans les passions, émotions, sentiments et autres inclinations
de l, donc de choix. Elle ne se trouve pas davantage dans les
passions, émotions, sentiments, et autres inclinations de la
sensibilité: la raison chez lhomme peut suivre ou ne pas
suivre ces inclinations, mais il nest pas maître de leur
existence, il ne dépend pas de lui que sa
sensibilité le porte ou ne le porte pas vers un bien sensible,
la sensibilité nétant pas douée de
discernement ou de choix. Elle tend nécessairement, sans
liberté, aveuglement, vers le bien sensible qui lui plaît.
Quun bien sensible
mattire ou ne mattire pas, je ne lai ni
choisi ni voulu, cette inclination est absolument aveugle : ce
qui dépendra de moi, cest de la suivre ou de ne pas la
suivre, et ce choix-là vient de la raison et de la
volonté. La liberté nest donc pas dans la
spontanéité ou limpulsivité aveugle du
sentiment, elle naît de la raison et se trouve dans
laction réfléchie.
Ce genre denseignement, peu
détudiants lont reçu au niveau secondaire
et collégial. La jeunesse du Québec se guide selon ses
besoins, ses goûts, ses sentiments. Dieu entre pour elle dans
la danse, avec tout le reste. Pour la jeunesse moderne, Dieu
nest pas un être réel . Il est quelquun
que chacun invente, sil en a besoin, selon les circonstances,
les événements, les goûts du moment, les
occasions tragiques ou gratifiantes. Il est quelquun que chacun
invente selon son imagination. Dieu peut alors, au gré des
fantaisies, devenir nimporte quoi : un chum, un copain,
tout, sauf le Fils de Dieu. Cest la théologie «au
goût du jour», la religion du «dessine-moi un
mouton», dessine-moi la sainte Trinité, dessine-moi la
Résurrection de Jésus.
Et on récolte alors les
résultats que lon connaît. La récolte ne
peut donner plus que ce que les semeurs ont semé. On a
semé linsignifiance, on récolte
linsignifiance. Des pseudo-croyants enfermés dans leur
subjectivité et leurs sentiments, que la première
épreuve, le premier scandale fera basculer. Le suicide chez
les jeunes illustrent bien ce subjectivisme moral dans lequel toute
une génération est enfermée. Pour excuser le
geste, on affirme, parlant du jeune qui a posé le geste, que
cétait son choix et quil faut le respecter. Tout
est devenu toléré et tolérable, puisque le
réel cest ce que chacun invente à chaque instant.
Et nallez surtout pas contre ce mouvement. Vous serez vite
taxé de rétrograde, de personne inadaptée
à lépoque. La tolérance du rêve
lemporte sur lintolérance du réel.
Vous pensez que
jexagère. Jai entendu un prêtre
dernièrement, dire devant plus 800 personnes assemblées
dans une église, lors dune funérailles dun
jeune suicidé, quil ne savait pas quoi dire devant une
telle tragédie. Jai failli me lever dans
lallée et monter dans le chur , et lui dire que
sil ne savait pas quoi dire, quil navait
quà aller sasseoir et passer le micro à un
autre.. Il passa les dix minutes consacrées à
lhomélie ?) à nous parler daccueil, de
solidarité dans lépreuve, découte.
Tout bon psychologue en aurait dit autant. Rien sur le sens de la
mort. Rien sur la résurrection. Rien sur le Dieu qui sauve et
pardonne. Rien sur le mystère dAmour de Dieu. Et
lon est étonné que les jeunes ne viennent plus
à léglise. Ils entendent exactement le même
discours que dans nimporte quel cours de motivation ou de
psychologie de la personne. Sans préparation, je naurais
eu aucune difficulté à dépasser le discours
insipide de ce prêtre tordu, loin de la Suprême
réalité et la pensée biblique.
Nous le redisons une fois de plus.
Il appartient donc à la raison, en philosophie réaliste,
de diriger nos actions vers les biens quelle nous fait
connaître. Quand la raison ou la pensée cherche
seulement à connaître ce qui est, na pas
dautres fonctions que de connaître, on lappelle connaissance
spéculative. Quand elle cherche à diriger
laction, à dire ce quil faut faire pour obtenir le
bien voulu, elle porte le nom de connaissance pratique.
Cela semble bien simple à notre génération qui a
goûté au plaisir de cette philosophie réaliste.
Mais allez donc convaincre de la nécessité
dune telle pensée, à toute une jeunesse qui
sest abreuvée de philosophies idéalistes,
matérialistes et panthéistiques.
La philosophie spéculative
consiste dans la conformité à la réalité
à connaître. La philosophie pratique consiste dans
ladaptation au bien voulu, la droite orientation vers le bien
à obtenir. Pourquoi? Parce que le réalisme
philosophique et la métaphysique biblique, qui est une forme
de réalisme, (en fait la forme la plus compète de la
pensée réaliste) résident toujours dans la
conformité dune activité à son objet et
quici lobjet nest plus le réel à
connaître mais le bien à obtenir. Laction
a son réalisme qui nest pas le même que celui de
la contemplation. Parce quil ny a daction que vers
un bien à atteindre; dans lordre pratique, cest le
bien ou la fin qui joue le rôle de principe.
Dans lordre spéculatif,
cest lintransigeance de la vérité
dune affirmation qui fait foi de tout; dans lordre
pratique, cest lintransigeance sur le but poursuivi
dont on ne doit jamais se détourner. Cet enseignement
deux fois millénaires nest plus donné dans nos
écoles, nos collèges. Il faut cependant quil soit
donné, transmis, afin quune saine philosophie
réaliste sétablisse dans nos
sociétés, et surtout dans notre Église. Si on ne
le fait pas ou on ne le fait plus, qui va le faire? Et si on ne le
fait plus, ne soyons pas étonnés de la
désaffection du grand nombre. Il ny a plus rien de
bâti sur le solide : ce qui guide la foi (?) de la
plupart, ce sont les sentiments, les goûts du moment, les
émotions. Lorsque tout cela seffondre, la foi semble
disparaître pour eux.
Ajoutons encore ceci. Lhomme
ne peut se contenter de biens partiels, limités, qui ne
peuvent lui donner son authentique perfection. Lhomme peut bien
rechercher tel ou tel bien, le plaisir des sens, la richesse, la
santé, la gloire, la beauté, la science,
lamitié, etc., mais il ne sera jamais comblé par
ces biens partiels. Il faut lui présenter et lui permettre de
poursuivre des biens encore plus élevés (comme les
biens de lintelligence et de la contemplation), et
évidemment, le bien suprême qui est Dieu.
Cest là le but ultime de sa vie, le seul bien qui peut
le combler. Enseigne-t-on cela à nos jeunes
daujourdhui? Évidemment, non ! Du haut de la
chaire, jentends rarement même cette réflexion. La
religion est devenue quelque chose dhorizontal et quelque chose
qui singe de plus en plus certaines méthodes quutilisent
les spécialistes de la pensée positive.
Et cest ici quintervient
la MORALE pour laquelle lhomme cherche son bien suprême
ou sa vraie perfection. Moralement bonne sera laction qui
oriente lhomme vers sa vraie perfection, pour laquelle
lhomme devient de plus en plus parfait et donc plus homme.
Moralement mauvaise est laction qui le détourne de sa
vraie perfection, qui le dégrade ou qui le diminue comme homme.
Le réalisme pratique (donc
le réalisme moral) qui noffrirait que le plaisir, la
richesse, ou tout autre plaisir partiel, serait un réalisme
tronqué. Le vrai réalisme moral chrétien
est la recherche du vrai bien ou de la vraie perfection de
lhomme. Je nentends jamais cela dans la bouche de mon
curé de paroisse, dans les homélies en
général. Les chrétiens-catholiques savent ou
devraient savoir que le bien suprême de lhomme est
la vie éternelle et quils doivent prendre tous les
moyens possibles pour latteindre et que sils ne le font
pas, ils manquent de réalisme moral.
Le réalisme moral
chrétien soppose donc à toute forme de réalisme
utilitariste. Le réalisme chrétien
soppose encore plus à toute morale idéaliste dans
laquelle la très grande majorité des jeunes du
Québec ont été formés durant les
vingt-cinq dernières années. La perfection, le bien
suprême de lhomme que vise une saine morale, est
dabord la rencontre dune RÉALITÉ. Cette
morale nest pas un IDÉAL, une chimère, une
utopie, car alors une telle morale naurait aucune raison
dêtre, et il ny aurait aucune raison pour sy conformer.
La philosophie idéaliste
dans laquelle la grande majorité des jeunes ont
été formés (?) nadmet plus que les
constructions didées; alors comment peut-elle
modifier un comportement? En morale, les jeunes discutent toujours de
ce quils devraient faire, et ensuite, chacun est invité
à faire ce quil veut. Cette «morale» (?)
nest quun discours sur laction à poser, mais
elle noblige jamais, puisquelle ne présente jamais
la morale comme une réalité qui vise la perfection
ultime de lhomme.
Nous avons dit antérieurement
- et je le rappelle pour ne pas loublier - que les idées
sont des MOYENS de connaître un objet. La loi morale
règle notre conduite en nous indiquant, en nous faisant
connaître les moyens de devenir meilleurs, de nous
diriger vers notre perfection. La loi morale est donc un MOYEN
en vue dune fin.
Si on nenseigne pas aux
jeunes quelle est cette fin de lhomme, à quoi
ça sert de leur enseigner les moyens pour atteindre une
réalité qui nexiste pas? Ils en viendront tout
naturellement à ne choisir que ce qui satisfait leurs besoins
sensibles, leurs goûts, leurs sentiments, leurs émotions,
leurs tendances. Et ils seront constamment déçus,
puisque le cur de lhomme ne peut pas se contenter
uniquement de biens partiels. Le cur de lhomme exige plus
que cela.
La morale idéaliste (celle
de Kant, par exemple) fait disparaître la fin que vise la loi
morale, cest-à-dire la prive de lobjet, et la
loi morale devient une règle que lon doit suivre et qui
commande par elle-même dune manière absolue (cf.
limpératif catégorie kantien) et non un moyen en
vue dune fin.
Une telle loi morale, je le
concède, naurait aucune raison dêtre et il
naurait aucune raison qui forcerait quelquun à la
suivre. Lhomme ne peut jamais agir sous limpulsion
dun impératif catégorique, fut-il universel.
Lhomme qui nagit pas sans but agit alors sans raison. La
morale idéaliste dont est imprégnée toute la
jeunesse actuelle mène directement à la morale de
situation. Est bien ce que je pense être bien dans telle
situation concrète. Demain, la situation ayant changée,
je pourrai agir autrement.
La morale idéaliste, qui
veut que tout soit construction de lesprit humain, fait de la
loi morale ainsi conçue une pure construction de la
volonté qui, dépourvue de fin, nemprunte plus
rien à une réalité qui la mesure et la domine.
Cest la volonté humaine qui, par la loi quelle
construit et se donne à elle-même, devient la source du
bien et du mal : on reconnaît ici le fruit de
lorgueil. Cette loi morale construite par lesprit est un
idéal, elle na plus son fondement dans la
réalité qui est le bien voulu, elle est
étrangère au réel qui devient immoral ou amoral.
Ayant moi-même vécu
dans le milieu collégial pendant près de vingt-cinq
ans, jai pu constater les ravages causés par une morale
utilitariste et une morale idéaliste. Jai pu croiser une
multitude de jeunes qui réfléchissaient, qui
élaboraient des stratégies, des moyens
dinterventions, des positions «dans
lidéal» pour régler telle situation qui
avait été portée à leur attention.
Préoccupations qui étaient, la plupart du temps, fort
éloignées de leur vie quotidienne.
Capables, idéalement,
de régler les problèmes les plus complexes de
lunivers, mais incapables de régler leur conduite
quotidienne, incapables de dire si, dans la réalité
dans laquelle ils vivaient, certaines actions posées
étaient bonnes ou mauvaises. Où se situait leur bien,
leur perfection, en tant que jeune homme ou jeune fille?
Idéalement, ils trouvaient des solutions pour tous les
problèmes des autres, de lhumanité en
général, mais étaient incapables de solutionner
leurs propres problèmes personnels.
La morale idéaliste
sévade volontiers de la réalité du moment
présent pour se complaire dans le rêve ou la
chimère, pour se réfugier dans toutes sortes
dinventions de lesprit. Le moment présent
paraît toujours fade et banal parce quil sollicite une
adaptation aux réalités qui y sont données et
aux devoirs qui sy imposent. Le moment présent, seul, a
la richesse du réel; il est la réalité dans
laquelle lhomme peut se perfectionner et devenir meilleur.
Lorgueil humain préfère le rêve où
nous louons de grands personnages dans nos «châteaux dEspagne».
Légoïsme
préfère se réfugier dans le rêve.
Lorgueil se satisfait à bon compte dun idéal
lointain. La réalité exige la lutte contre le mal,
contre les imperfections courantes quotidiennes. Un idéal hors
du réel permet de fuir la lutte. Dans certains cours de
morale, on discute comment, idéalement, comment combattre la
pollution, mais la majorité des étudiants qui discutent
et écrivent de belles et savantes solutions pour enrayer le
problème, sont incapables de ramasser le papier tombé
devant eux, de cesser de polluer le devant de leur polyvalente avec
leurs mégots de cigarettes, de cesser dencombrer de
détritus les parterres publics, les pelouses de la
municipalité. Ils sont incapables de cesser de détruire
leur santé par la fumée ou les excès de drogues.
Et jen passe! A vous de conclure!
c)
Réalisme de lamour
Les effets néfastes des
philosophies dinspiration idéaliste ont surtout
marqué les jeunes en regard de lamour humain. Pas
étonnant non plus quun bon nombre dentre eux
trouvent lamour à vie impossible à vivre, que la
très grande majorité ne veulent plus se marier, et
quils ne voient par dans le sacrement de mariage un moyen
efficace pour faire grandir leur amour.
Lobjet de lamour est
le bien de lêtre aimé.
Est réaliste lamour que rien ne détourne du bien
de laimé. Pour le véritable amoureux, seul compte
le bien de laimé : cest son principe et sa fin.
Formés dans une morale
idéaliste, les jeunes voient dans lamour un
idéal à atteindre et non une réalité
à vivre dans le quotidien, avec ses hauts et ses bas,
ses moments plus faciles, ses moments plus difficiles. Un idéal
tellement haut quils narrivent jamais à latteindre.
Ils sont victimes de leur idéal trop élevé et
multiplient les expériences amoureuses (?) pensant sans doute
atteindre un jour «linaccessible étoile»
de Jacques Brel.
Ils vont de déceptions en
déceptions. Certains vont, comme je le vois trop souvent,
jusquau suicide, parce que lidéal étant
trop élevé, ils se disent quil vaut mieux quitter
ce monde que dy additionner les peines amoureuses quils
narrivent plus à surmonter, les idéaux amoureux
quils ne peuvent atteindre.
Le véritable amour humain
est fort et inflexible. Rien ne peut fléchir son mouvement
assuré et direct vers le bien aimé. Tel est
lenseignement dune philosophie réaliste. Rien, pas
même la mort, ne peut larrêter.
LÉcriture sainte célèbre «lamour
fort comme la mort».
Lamour humain bien compris
est donc intransigeant. Quand le bien de laimé est en
jeu, lamour ne transige jamais. Cest une erreur
très grave de semer dans le cur des jeunes que
lamour est quelque chose de conciliant, prêt à
tous les compromis, à toutes les transactions. Lamour
humain bien compris est tout autre chose que les bons sentiments, la
pitié sensible, la sensiblerie. Lamour est
réaliste. Il a en lui la force et la vigueur de
réaliser le bien réel de laimé et
ne craint même pas de le faire souffrir si son bien réel lexige.
Je pense à nos mères qui nont pas craint dans
léducation donnée à leurs enfants de les
priver, de les faire souffrir parfois, parce quelles voulaient,
avec force, la guérison des leurs, leur bien réel. Tout
au contraire, présentement, les parents pensent aimer leurs
enfants en leur fournissant tout ce quils exigent, allant
parfois jusquà aller à lencontre de leur
bien réel, afin de ne pas «avoir dhistoires»
avec eux.
Le véritable amour est
suffisamment clairvoyant pour voir les défauts de
lêtre aimé, capable de mettre tout en uvre
pour les corriger, parce quil a soif de son vrai bien. Il
ny a pas en lui une exaltation sentimentale aveugle qui
idéalise lêtre aimé, qui se fait une image
factice de laimé pour sy complaire. Il aime
lêtre aimé dans une réalité
concrète, et non dans une image quil sen fait.
La philosophie idéaliste
dans laquelle baigne la majorité de nos jeunes est sans amour
parce quil faut à lamour des réalités
et non des rêves. En enfermant lesprit en lui-même,
lidéalisme tue lamour.
Le réalisme de lamour
exige un certain réalisme pour quil soit
fécond et vertueux. Il faut aimer fortement la
vérité pour que la pensée réaliste soit intransigeante.
Il faut aimer fortement le bien voulu pour quapparaisse le
réalisme moral. Lamour est la force qui nous tire du
dedans de nous. Il nous sort du repliement sur soi, de lorgueil,
de légoïsme, afin que ce réel soit
lêtre à connaître tel quil est, ou le
bien à obtenir pour lui. Parce que lamour est tendu
vers la réalité de lêtre aimé,
il est la force qui réalise quelque chose de
concret et qui évacue le rêve.
Le réalisme de lamour
ne donne pas lui non plus le réalisme intégral auquel
tout chrétien est invité. «Il ny a pas damour heureux»,
écrit le poète Aragon. Et il a raison. Multiples et
complexes sont les réalités daimer. Chacune de
ces façons est limitée, partielle, et aucun amour
narrivera à épuiser la totalité du
réel. Chaque amour, que ce soit lamour de la
vérité, du bien moral, de la personne humaine, ne
représente quun réalisme partiel. Ces multiples
réalités ne pourront jamais nous combler, parce que
chacune de ces formes du réalisme humain sont luvre
de Dieu. Cest Lui qui les a faites et nous les a
données. Tout le réel a en Dieu sa source et son
principe. Et le réalisme intégral, le réalisme
chrétien, à sa source en Dieu. Cest de cela que
nous allons maintenant parler.
d)
Réalisme
chrétien et Transcendance divine
Lenseignement reçu par
nos jeunes est à cent années-lumières de ce que
nous venons de dire. Lenseignement de lÉglise est
à «quelques années» de moins, car, rares sont
les homélies qui approfondissent ces questions fondamentales,
où lenseignement catéchétique parle de ces
questions aussi importantes. Si on a un héritage à
transmettre, dans le foi, à nos enfants, cest bien de
cela quil sagit. Et rien de moins. Sinon, nous aurons
passé à côté, et nous aurons surtout, sans
nous en rendre compte, falsifier le message essentiel de la
métaphysique biblique et de la théologie catholique.
La mentalité contemporaine,
celle qui structure toute la vie mentale des jeunes
générations (les 18-35), considère souvent DIEU
comme un idéal à atteindre. Selon la
mentalité ou la philosophie idéaliste, les hommes se
choisissent aujourdhui un idéal
élevé : les uns choisiront Dieu auquel ils
donneront bien la définition quils veulent, dautres
choisiront la nature, lhumanité, la
société, une idéologie, les différentes
formes ou facettes que présente le Nouvel-Age. Et que sais-je
encore? Un choix qui en définitive est une affaire de sentiment.
Jai entendu
dernièrement un membre de la hiérarchie catholique
affirmer dans un sermon que notre époque assistait à un
retour au spirituel, à un retour au divin. Il a bien
évité de dire en quoi cela consistait.
Cest sans doute la pire des
aberrations de dire que Dieu est un «idéal» à
atteindre, comme on dit aux jeunes que Dieu est leur copain, leur ami
(sens : «chum»), quil est leur compagnon de
route. Dieu nest pas un idéal, un motif irréel
dexaltation de lesprit et du cur. Dieu est
la suprême Réalité. Une
Réalité éternelle partout et toujours
présente. Dieu nest pas une invention de notre esprit.
Lexistence de Dieu est une
réalité qui nous domine et nous précède.
Il existe à la fois pour les méchants comme pour les
bons. Pour les athées comme pour les croyants. Non seulement Dieu
est la Suprême Réalité,
mais il est le principe et la source de toute réalité.
Aucun être na dexistence et de
réalité que ce quil reçoit de lui; rien
nest réel sans quil tire de Dieu toute sa
réalité. Dieu est non seulement réel, mais
cest lui qui réalise tout ce qui est réel. Dieu
est réel par lui-même. Il est la Réalité
par soi. Il na nul besoin de recevoir sa réalité.
Alors que toutes choses reçoivent de Lui leur réalité.
Ce que nous venons de dire et
décrire, nos parents nous le transmettaient comme tout
naturellement. On trouvait tout normal de retrouver cela dans un
petit catéchisme quon apprenait tout aussi normalement
par cur. Contemplant la nature dans laquelle ils étaient
plongés, regardant les beaux enfants qui étaient
autour deux (ne disaient-ils pas que Dieu leur en avait
envoyé un autre lorsque le dernier sommeillait encore dans son
berceau?), ils affirmaient tour simplement que Dieu était
lauteur de toutes choses. Rien ne pouvait venir à la vie
sans sortir de « ses mains ».
Les jeunes, formés par un
athéisme philosophique ou pratique, ne reçoivent
plus ou nont pas reçu ce genre denseignement de
leurs parents. Ils ont été
«formés» dans une philosophie idéaliste qui
refuse le réel, qui est en définitive le refus de
lhomme de sincliner devant luvre et la
présence de Dieu. Ils ont été formés
hors du réalisme intégral tel que lenseigne le
christianisme et la métaphysique biblique. Ils ont
été formés hors du réalisme
chrétien qui a pour objet Dieu, Dieu qui est lalpha et
loméga, le principe et la fin de toute
réalité terrestre.
Le réalisme chrétien
sest même affadi dans la pratique chrétienne.
Celui-ci, il ne faut pas craindre de laffirmer, coïncide
avec la charité qui seule est catholique,
cest-à-dire universelle, parce quelle atteint tout
en Dieu. Ce réalisme pourrait se résumer par cette
formule : tout faire par amour de Dieu, faire tout ce que réclame
lamour de Dieu. Cet amour qui a des exigences
réelles et qui appelle tout notre être à un don
total à Dieu en qui passe toute réalité.
Cest un réalisme qui rejette tout péché et
la crainte du péché qui mutile et offense
lAMOUR. Cest un réalisme qui conduisait les
premiers chrétiens à aller jusquau martyr
plutôt quau reniement.
Ce réalisme, on le voit
bien, na quun but : conduire chaque créature
à la vie éternelle qui est la perfection de Dieu en
nous, ou à lépanouissement de la créature
et de sa transformation, sa métamorphose en Dieu.
Lidéalisme philosophique va carrément à
lencontre de cette vision de lhomme : il veut que la
créature soit son propre créateur, donc il
lenferme dans son propre orgueil.
3. Que faut-il
faire ou quel remède apporter aux
maux
actuels?
Il y a donc dans notre monde et
dans notre Église un désordre profond dû à
la méconnaissance de Dieu, du Christ, de lÉglise
et de lordre surnaturel. Voilà la racine du mal.
Il y a un ordre premier qui nest plus enseigné,
cest lordre qui rattache toute la vie humaine à
Dieu et au Christ, qui destine lhomme à la vie
éternelle. Cet ordre-là, méconnu,
mal ou pas enseigné, conduit au péché et à
la misère où lhumanité est plongée.
Lhumanité moderne
sest révoltée contre Dieu, a voulu se rendre
indépendante, libre de toute vérité et de la loi
divine; elle a voulu assurer seule son sort et sa destinée,
sans aucune autorité supérieure. Lhumanité
a opté pour la divinisation de lhumanité
par le progrès infini. Lhumanité a voulu
édifier lhomme, sans le construire sur le roc de Dieu et
du Christ; et elle a vu ses rêves sécrouler comme
un château de cartes. La parole, inspirée des Psaumes du
premier Testament, na jamais été aussi
vraie : « Si le Seigneur ne bâtit la maison,
cest en vain que travaillent ceux qui la bâtissent. Si le
Seigneur ne garde la cité, cest en vain que
veillent ceux qui la gardent». Jésus disait à
ses disciples : « Sans moi, vous ne pouvez rien faire»
(Jo. XV, 5).
Il nest donc pas possible,
tant dans le monde séculier que dans lÉglise, de
trouver des solutions aux maux qui assaillent lhumanité.
Il faut recourir à plus haut que soi. On ne peut
réparer adéquatement le toit dune maison
quand ce sont les fondations qui croulent. Le mal est à la
racine, dans les principes mêmes du monde moderne.
Il est impossible de rétablir
un certain ordre économique, politique, lordre dans la
famille, léducation, les murs, lordre dans
la pensée (conversion de lidéalisme au
réalisme chrétien), impossible de retrouver la morale
chrétienne, la doctrine chrétienne, sans un retour
à la grâce du Christ. Sans un retour à
lenseignement et à laction catholique. Ce sont les
principes chrétiens quil faut bien enseigner; cest
la hiérarchie chrétienne des valeurs quil faut
remettre à la base de tout, pour supprimer le désordre
qui infecte tout. Cette conversion est impossible, sans le retour
à lenseignement bien fait sur le Christ et son
Église, réalité mystique au cur de
lhistoire de lhumanité.
a)
apostolat
Nous avons démontré
que le désordre est bel et bien au fond des âmes et
quil faut procéder à une «nouvelle évangélisation»,
une reconversion du monde, et que cela ne peut se faire sans ramener
lhumanité dans la mystère damour
réaliste du Christ et de son Église. Cest donc
tout un travail dapostolat qui nous incombe, pour
répondre à notre foi en lÉglise, une,
sainte, catholique et apostolique.
Chaque chrétien doit
consacrer toutes ses forces à luvre spirituelle du
salut et de la sanctification des âmes, ce qui aura, du
même coup, leffet dassurer la restauration dun
ordre temporel plus fraternel, et donc plus chrétien.
Pour cela, il faut que les chrétiens sengagent,
dune part, à approfondir leur foi et en mesurer les
exigences. Un enseignement de qualité peut y contribuer. La
lecture, la prière et la méditation peuvent accomplir
le reste. Dautre part, il faut aussi que les chrétiens
sengagent à transmettre la foi dans laquelle ils se sont
engagés. La lumière ne doit pas être mise sous le
boisseau. A chacun de la trouver, de lalimenter et de la
transmettre. Ce nest pas quelque chose de facultatif : le
Christ et lÉglise dont nous sommes tous, en fait une
obligation. La plus grande charité est encore celle qui nous
mène à la LUMIÈRE du Christ
révélé, à son accomplissement dans le
monde. Chacun doit la faire lever, selon les talents quil a reçus.
b)
une uvre difficile
et de longue haleine
Nous avons dit quil faut tout
changer en revenant à certains principes de base. Mais il ne
faut pas croire que tout cela va se faire du jour au lendemain.
Chacun peut devenir, dans ce monde qui croupit dans les
ténèbres, un humble semeur. Le travail que chacun est
appelé à faire, à son rythme et à sa
manière, ne promet pas non plus des succès personnels
et flamboyants . Chacun doit être prêt, dans le climat
actuel, à user ses propres forces pour un apostolat dont nos
mortels yeux ne verront pas les fruits. Voilà la difficile
mission qui nous attend tous.
Il ny a pas de solutions
immédiates et rapides aux maux de notre époque. Il faut
se remettre à létude, à la
méditation, à la réflexion et à
lenseignement des principes fondamentaux qui structurent la
pensée et la métaphysique hébraïque.
Il y a urgence, selon nous, de sortir le peuple de Dieu qui vit
dans une très grande confusion au sujet des dogmes
les plus essentiels du christianisme. Il faut aussi que
lÉglise retrouve, dans le plus bref délai, toute
sa saveur et lespérance qui doit lhabiter. Il
importe de préciser encore davantage les deux caractères
de luvre à accomplir.
Nous lavons déjà
dit, mais nous osons le répéter, combien est
importante la doctrine que lon enseigne. Chaque
époque est toujours le produit de la doctrine qui y
règne. Si la nôtre est marquée par le
relativisme, le subjectivisme, le narcissisme, le culte du
nombrilisme, cest que lon a enseigné le culte de
soi, le subjectivisme et le relativisme.
«Tout commence par lintelligence»,
affirmait un jour Sertillanges. Le monde contemporain, et
lÉglise en particulier, na pas besoin dhommes
ou de femmes daction. Nous en avons suffisamment.
LÉglise, tout comme le monde, a besoin de penseurs, et,
dans lÉglise, de penseurs qui pensent
chrétiennement. Il y a ici un travail de christianisation qui
est loin dêtre sérieux. Il faut répandre et
enseigner les principes chrétiens et les faire
pénétrer dans les esprits.
Je pense à une
réalité très précise qui est, la plupart
du temps, fort confuse dans la pensée de bien
catholiques : la réalité de la résurrection
de la chair. Combien lassimilent à une
réanimation du cadavre, à un retour de lâme
dans un corps matériel qui est le «corps matériel
présent», à un autre corps quon aura
emprunté. Plus dune fois, jai pris le temps de
vérifier, dans certains enseignements que jai
donnés, la grande confusion qui sévit dans la
pensée de bien des catholiques au sujet de
lau-delà. Il y a une foule de catholiques qui communient
le dimanche et qui croient à la réincarnation. Ce qui
métonne, cest quils reviennent le dimanche
suivant avec les mêmes convictions.
Il est donc indispensable que les
croyants soient instruits de la doctrine de lÉglise sur
point capital. Ce me semble être la dernière
préoccupation des paroisses que je connais. A voir le budget
consacré à lenseignement dans les
communautés, jen viens rapidement à la conclusion
que cela est très secondaire pour les responsables
cléricaux des paroisses ou des secteurs concernés. On
arrange les toitures à coup de centaines de milliers de
dollars, on rénove les fenêtres, on gratte les bancs
déglise pour les vernir plus clair; on pose une couche
dasphalte pour accueillir les voitures de moins en moins
nombreuses à la messe du dimanche; on met des milliers de
dollars sur le matériel, mais qui pense à mettre le
même montant pour le «spirituel», pris dans le sens
chrétien du terme? Les toitures ne coulent plus,
lasphalte est durcie, les bancs sont fraîchement vernis,
mais ils sont de plus en plus vides!
Il ny a pas de vie
intérieure solide, pas de prière intelligente, pas
dapostolat fécond, pas de vie chrétienne qui ne
se fondent dabord sur une solide doctrine. Pour vivre en
fervent catholique, il faut vivre de lenseignement de
lÉglise où le Christ nous est
présenté comme la Voie, la Vérité, et la
Vie. Impossible dêtre apôtre sans connaître
la Vérité à laquelle on veut conduire les âmes.
Il faut donc consacrer bien de
heures à connaître cette Vérité. Sy
attacher ensuite, car il ny a pas de milieu ni de conciliation
entre le vrai et le faux dans la pensée chrétienne. Il
faut aimer la Vérité (qui est ici la personne même
du Christ) qui est le plus grand des biens et combattre son
contraire, celui que la Bible appelle le Père du Mensonge. La
charité exige sans doute que nous aimions ceux qui sont dans
lerreur, mais elle exige aussi que nous combattions fortement
les erreurs qui sont véhiculées, même au risque
de se faire quelques ennemis, et de perdre quelques amis.
Tolérer le péché et lerreur nest pas
un acte de charité en christianisme; cest même
agir contrairement à la charité divine.
Tout cela est difficile et demande
bien souvent beaucoup de courage que daucuns ne retrouvent pas
dans leur propre cur. Lintransigeance doctrinale,
cependant, ne doit jamais faiblir. Tout homme voit quelque
vérité, mais ne voit pas toujours toute la
vérité dans son ensemble. Il revient à ceux qui
ont eu le temps, qui prennent le temps de le faire, de transmettre,
dans le respect des personnes, le message intégral de
lÉglise et de son Seigneur.
Cest une mission exigeante,
parfois écrasante, mais elle fait partie de la grande mission
de lÉglise. Les premiers apôtres y ont donné
leur vie. La primitive Église a jailli du sang des martyrs.
Létude approfondie des quatre ou cinq premiers
siècles de lÉglise le prouve bien.
Lhérésie dArius na pas fait
fléchir les évêques orthodoxes qui se sont
unifiés autour de la foi de Nicée. Elle est celle
encore que lÉglise professe, malgré les attaques
qui viennent maintenant, plus sournoisement, dennemis pas
toujours faciles à identifier, et qui mapparaissent
souvent se cacher à lintérieur des murs de
lÉglise quil combattent.
La doctrine bien enseignée
du catholicisme apporte au monde non seulement la
Vérité du Christ, mais la Vie du Christ. Cest la
deuxième réalité dont je veux maintenant parler.
Il impossible de donner le Christ au monde, même par le
meilleur enseignement, si nous nen vivons pas dabord personnellement.
Le chrétien doit se
sanctifier. Il doit vivre chaque jour plus uni au Christ et à
son Église, réalité mystique. Toute vie
apostolique doit se fonder non seulement sur un enseignement solide,
mais sétablir aussi sur une vie profondément
spirituelle. La mission de lÉglise et de tous les
croyants est datteindre lintérieur des âmes,
et dannoncer la bonne nouvelle avec laide de la
grâce de Dieu. Chacun, comme dit lapôtre Paul, est
un instrument de la grâce divine, et au fond, chacun est un
serviteur bien inutile. Par lenseignement et par une vie plus
intime au Christ, le croyant laisse voir laction du Christ en
chacun de nous; il laisse accomplir laction de la grâce
dans le cur de celui qui écoute et reçoit notre enseignement.
Chacun est un autre Jean le
Baptiste. Chacun est appelé à rendre témoignage
à la Lumière, mais personne nest LA
lumière. LÉglise est le Christ continué.
Cest dans lÉglise, réalité mystique,
que le Christ continuera de vivre sur terre. Il est donc normal de
dire que tout chrétien est appelé à la
sainteté, à devenir saint et parfait comme le
Père céleste est parfait. Quelle difficile mission!
Quelle lourde responsabilité!
Un saint, faut-il le redire, fait
plus que des milliers de chrétiens médiocres, que des
milliers duvres humainement bien organisées mais
sans fondement suffisant dans le surnaturel.
Lexemple le plus
éclatant dans lhistoire ecclésiale est bien celui
du Curé dArs qui attire à lui toute la France de
son époque. Certains se plaignent que lon manque de
prêtres. Je crois que nous en avons encore trop. Il en faudrait
peu, quelque-uns (un à la limite) mais des vrais, des
authentiques, des saints, qui ne nous feraient pas craindre de
prendre notre automobile pour aller prier avec eux (avec lui,
le saint) le dimanche et sur semaine, même sils se
trouvaient à des centaines de kilomètres de notre logis.
Luvre à
accomplir ne demande pas que lon sagite beaucoup. Il ne
faut pas confondre lapostolat avec la réclame. Il ne
faut pas confondre lÉglise, réalité
mystique, avec le nombre de ses adhérents. Certains se
plaignent de la diminution de la pratique du dimanche, surtout du
manque de pratique chez les jeunes. A vrai dire, ce qui
métonne, cest quelle soit encore aussi
nombreuse. Je dois vous avouer que certaines messes
célébrées le dimanche dans un climat de
«capharnaüm» ne sont pas là pour éveiller
et «attirer» les croyants, et surtout les incroyants.
Bref, si nous cherchons des moyens
humains, uniquement humains, des résultats visibles et
éclatants, nous travaillons pour nous et pour un but humain.
Luvre dévangélisation et de
sanctification du monde est essentiellement surnaturelle; Dieu
laccomplit dans le silence où et quand il le veut. Le
royaume de Dieu grandit dans le silence, âme par âme.
Enseignement, doctrine, message,
rien ne doit être négligé de notre part. Mais
cest Dieu qui fait germer la semence. Pas nous. Et encore une
fois, lorsque viendra la moisson, sans doute, nous serons&ldots; tous
morts mon frère!
Les jeunes ont besoin à la
fois denseignement et de témoins. A ceux qui ont le
charisme de transmettre le message, que lÉglise leur
permette de le faire, en tenant compte des remarques que jai
faites antérieurement. A ceux qui ont dautres charismes,
que lÉglise leur facilite aussi la tâche de
sépanouir dans la communauté, à partir des
talents qui leur sont dévolus.
Les jeunes ont aussi besoin de
témoins. Les saints courent pas les rues,
chantaient Félix Leclerc. Prions pour quun saint
surgisse dans notre diocèse et quil rassemble, par sa
prière et le don de lui-même aux autres, les brebis dispersées.
Le Chantier diocésain
invite les catholiques à prendre la parole.
Dans les annexes qui suivent,
jessaie de vérifier jusquoù va cette
invitation, et du côté de ceux qui nous invitent à
le faire, et du côté de ceux qui décident de le faire.
Annexe I
Foi et sentiment
Le problème religieux, tout
particulièrement le problème de la foi, est sans doute
le problème fondamental de toute vie humaine. Bien des jeunes
que je côtoie autour de moi se font une idée
fausse de la foi. Ce nest souvent pas de leur faute :
personne ne leur a enseigné exactement ce quelle était.
Le cas de bien des jeunes qui
disent ne pas avoir la foi ou qui disent lavoir perdue
ressemble à cet homme qui reste sur le bord dun fleuve
parce quil ne sait pas nager et qui simagine quil
ne peut franchir le cours deau que par un bon exercice de
natation. Réfléchissant bien, il y un autre
ou encore bien dautres moyens de traverser le cours
deau. Celui qui est sans doute le plus facile, cest de
prendre le pont qui lenjambe à quelques pas du nageur désemparé.
En dautres termes, ce
nest pas le fleuve qui empêche lhomme dagir,
mais bien lidée quil se fait du moyen pour le franchir.
Combien de jeunes sont ainsi arrêtés dans leur
démarche religieuse par le moyen plutôt que par le
fleuve à franchir?
Le débat nest pas
dhier : la foi est-elle affaire de cur ou de
raison? Pour bien des chrétiens, forcément
pour bien des jeunes, la foi consiste à SENTIR. La
foi est un sentiment ou une expérience de Dieu.
Comme la plupart des jeunes ne
sentent rien, néprouvent pas de sentiment ou nont
pas une expérience sensible de la présence de Dieu, ils
avancent quils nont pas la foi ou quils lont
perdue, faisant référence à une période
de leur vie (lenfance, par exemple) où tout était
affaire daffectivité.
Il est donc normal que les jeunes,
dans cette perspective, ne sintéressent guère aux
preuves de lexistence de Dieu, car toute les preuves du monde
ne sauraient faire SENTIR quelque chose à celui qui ne sent
rien, et celui qui ne sent rien na nul besoin de preuves,
puisque les preuves sont affaire de démonstration, donc de
raison. On ne démontre pas lexistence du soleil à
celui qui a les yeux ouverts et qui le voit, qui sent sa chaleur.
Il serait long dentrer dans
ce débat que Blaise Pascal a bien analysé. Quoi
quil en soit, il faut essayer de faire une démarche
intellectuelle honnête face à la question de la foi,
puisquelle est une question qui se pose à tout
être raisonnable. Il faut donc se demander, il faut que
les jeunes se demandent face à cette question, si la doctrine
chrétienne, si ce que lÉglise enseigne sur la foi concorde
bien avec lidées quils sen font. Si la
foi que le christianisme leur propose est bien celle quils simaginent.
Dabord un fait historique.
Tout lenseignement des Pères et des Docteurs de
lÉglise, toute la doctrine officielle de
lÉglise catholique, tout lenseignement officiel de
la théologie catholique sont là pour affirmer que la
foi ne consiste pas à «sentir», quelle ne
réside pas dans cette expérience de Dieu, ni dans cette
sorte de miracle intérieur que lon imagine.
Historiquement, quelques âmes ont été
favorisées de ces consolations sensibles. La très
grande majorité des croyants en ont été privés.
La foi, selon lenseignement
traditionnel catholique, nest pas une expérience ou une
perception, encore moins UN SENTIMENT; elle est une
adhésion, un acte de lintelligence ou une adhésion
intellectuelle à une vérité qui est crue,
à la vérité de la Révélation divine.
Plus encore, il ne sagit pas dune Révélation
privée faite à chaque âme à qui Dieu
«aurait parlé à loreille» et qui
constituerait une sorte de miracle intérieur individuel, mais
il sagit de LA révélation divine
proposée à lhumanité entière par
les prophètes, par Jésus-Christ et ses
Apôtres, par lÉglise : ce nest pas
à quelque vérité intérieure et
personnelle, mais à la Révélation
chrétienne, quadhère
luniversalité de ceux qui ont la foi.
La foi ne consiste donc pas à
«sentir» ou «à éprouver», mais
à croire, à croire que ce qui est
révélé est vrai. Et pourquoi le croit-on?
Quel est le motif de notre adhésion de la foi? On le croit
parce que Dieu qui est la Vérité ne peut ni se tromper
ni nous tromper. Ce net pas à cause dun sentiment
que nous éprouvons ou dune expérience
intérieure personnelle que nous croyons. Cest à
cause de la Vérité même de Dieu qui révèle.
Voilà pourquoi la foi
nest pas une vertu morale ou une vertu humaine. Elle est une
vertu théologale, une vertu divine, parce ce que son motif
nest pas ce que lhomme éprouve, mais Dieu
Lui-même dan sa Vérité infiniment digne
dêtre connue.
Les petits enfants de jadis
apprenaient par cur lacte de foi. Les grands-parents le
récitent encore. Il fait bon de le rappeler ici : Mon
Dieu, je crois fermement tout ce que la sainte Église
catholique croit et enseigne, parce quest vous qui lavez
dit, et que vous êtes la vérité même.
On le voit bien : il nest pas question ici de sentiment ou
dune quelconque sensation. Et nos ancêtres dans la foi
étaient bien plus près de ce quest la foi
catholique que les affirmations boiteuses de toute une nouvelle
génération formée à la
catéchèse «visuelle» et du dessine-moi le Saint-Esprit!
Si cette adhésion est
quelque de chose de divin bien au-dessus de nos capacités
humaines, si elle est vraiment une «grâce» ou un
«don de DIEU» selon les mots de Pascal, elle nest pas
pour autant une sorte de «miracle intérieur»
quil faudrait simplement attendre de la toute-puissance divine,
une rive inabordable vers laquelle il ny aurait ni pont, ni
route. Pascal, toujours dans sa grande sagesse, affirme quelle
est «au-dessus de la raison et non pas contre la raison».
Voyons de plus près.
Si la foi nest pas
luvre ou le produit de la raison, il est cependant
raisonnable ou conforme à la raison de croire. Le croyant
nest donc pas celui qui oppose foi et raison mais celui qui les
unit. Il est possible dêtre à la fois un être
de raison et un être de foi. Jean-Paul II la
admirablement montré dans sa dernière encyclique Raison
et Foi, lun des plus admirables textes que je
connaisse sur la question. Peu de prêtres en ont parlé
et lont utilisé dans leur paroisse. Lont-ils
seulement lu? Et sils lont lu, pourquoi nont-ils
pas informé les catholiques de la publication dun si
beau document? Pourquoi nont-ils pas inviter la
communauté à en faire une lecture sérieuse?
Pourquoi na-t-on pas profité de la promulgation de cette
encyclique magistrale pour créer des sessions
détudes locales ou régionales, afin
détudier, en communauté, ce si beau texte. Un
travail qui aurait pu occuper tout un carême!
Pour que la foi soit abordable
à lhomme contemporain, à lhomme tout court,
il faut quelle soit conforme à ce qui est propre à
lhomme, cest-à-dire à la raison. La raison
ne nous donnera pas la foi, mais elle nous montrera que cela est
croyable; elle ne nous fera pas à adhérer à la
Vérité divine qui révèle, mais elle nous
montrera quil est raisonnable de
croire ce que Dieu a révélé.
La raison nous permet de
démontrer lexistence du Dieu créateur de
lunivers. Tout bon cours de philosophie peut faire ce travail
intellectuel de base. La foi ne vient pas contredire cela. Elle vient
expliciter et nous dire qui est le cur de Dieu que la raison
démontre comme existant. Elle vient nous dire que le
monothéisme hébreu est crédible, que Dieu est
amour, que Dieu nest pas un Être solitaire, comme le
croit encore la religion juive ou le monothéisme froid de lIslam.
Voilà le chemin de la foi,
voilà le pont dont je parlais tout à
lheure. La raison nengendre pas la foi. Elle engendre ce
que la théologie appelle «la crédibilité»
- et si la foi a pour unique motif la Vérité même
de Dieu, la crédibilité, elle, a des motifs rationnels
que lon appelle «les raisons de croire».
Cest ici que se placent ce
quon appelle les preuves de lexistence de Dieu,
létude historique de la Révélation et ses
signes, létude sérieuse et approfondie de
lHistoire de lÉglise ou tout au moins un bon
résumé, les prophéties, les miracles, la vie et
la personne historique de Jésus-Christ, la propagation du
christianisme dans lhistoire humaine, le témoignage des
martyrs et des saints, le témoignage de nos ancêtres
dans la foi, la foi de nos pères et mères, etc.
Une fois ce chemin parcouru ( ce
pont franchi ), il est évident que les vérités
à croire méritent raisonnablement dêtre
crues, même si elles-ci ne deviennent jamais évidentes
pour notre intelligence. Ces vérités resteront toujours
des mystères insondables et inaccessibles à notre
pauvre raison humaine. Il restera toujours que lhomme ne pourra
connaître ces vérités que par la
Vérité divine révélante.
Lintelligence humaine, il
faut le dire, nest nullement entraînée à
adhérer à ces Vérités comme étant
une nécessité. Cest la volonté qui meut
lintelligence humaine à adhérer à ce
quil est raisonnable et bon de croire. Et elle le fera sous
lattrait du bien que lhomme trouve dans la
Vérité divine.
Cest donc par laction
divine en lhomme que celui-ci peut parvenir à
adhérer à la Vérité divine qui est
lobjet de la foi agissant dans lâme pour se faire
croire&ldots;. Je dis : pour se faire croire et non pour se
faire «sentir» ou «entendre», - car
laction divine qui est une grâce, la grâce de la
foi, nest absolument pas perceptible ou sensible. Elle
est, comme tout ce qui est divin, au-delà de tout ce
lhomme peut comprendre, sentir ou percevoir.
Il faut dire cela aux croyants et
le dire aux jeunes que lon éduque dans la foi. Attendre
la manifestation sensible de Dieu, cest sépuiser
en quête dillusion. La foi nest pas un sentiment de
Dieu, tout comme la charité nest pas davantage un amour
sensible de Dieu. Il ny a nul besoin de «sentir»
quon aime Dieu. La foi est un acte de
lintelligence qui croit en adhérant à la
Vérité divine. La charité est un acte de
la volonté qui aime Dieu dès lors quelle veut
laimer, parce que la foi le lui fait connaître comme
infiniment aimable.
LÉglise a
négligé de dire cela aux jeunes, aux parents et aux
catéchètes qui sont chargés de
léducation de la foi. Un bon nombre de jeunes qui
grandissent dans la foi ont décroché à un moment
donné, pensant quils avaient perdu la foi, parce
quils ne ressentaient plus rien à lintérieur
de leur cur. La foi est une adhésion
dans lintelligence à la Vérité divine.
Il ne faut pas se lasser de répéter cette réalité.
Chacun découvre, dans sa vie
personnelle, différentes raisons de croire. Certains sont
frappés par le témoignage de martyrs. Dautres par
lhistoire du peuple hébreu qui se tourne vers le
monothéisme; dautres par lHistoire
mouvementée de lÉglise elle-même.
La lecture dune immense Histoire
de lÉglise, des origines à nos jours,
a produit ce résultat en moi. A la suite de tant de
tempêtes historiques, dhérésies et de
combats internes, jen suis venu à conclure que lÉglise
ne pouvait pas être autre chose quune
réalité surnaturelle. Une telle institution,
uniquement dinspiration naturelle, se serait vite
effondrée delle-même. Parce que lEsprit est
au cur de lÉglise, elle a survécu à
toutes ces vicissitudes, à ces mesquineries, à ces jeux
dinfluence, à ces meurtres et ces combats pour le pouvoir.
Pour dautres, la lecture
approfondie de lHistoire de lÉglise pourrait avoir
un tout autre effet et pourrait les conduire à douter
profondément de lauthenticité de la
lÉglise et de la foi quelle enseigne.
Un discernement simpose.
Doù, la nécessité de trouver des guides
spirituels. Mais où sont-ils ? Moi, je les trouve dans mes
vieux maîtres qui sont comme les témoins silencieux
dun passé oublié.
Les quelque 4000 volumes bien
alignés dans mon sous-sol, sont comme le «sanctum»
de me vie retirée. Beaucoup de jeunes viennent la contempler.
Très souvent, un livre tiré au hasard, sert
damorce à des discussions que je dois interrompre dans
la nuit. La semence invisible portera sans doute fruit, si dans la
prière, on laccompagne dune prière
silencieuse et fervente.
Annexe 2
LÉglise au
pouvoir des laïcs
Il nest pas rare
dentendre un curé, durant son homélie du
dimanche, dire que les laïcs doivent prendre leur place dans
lÉglise. Que les laïcs sont lÉglise.
Comme si les laïcs avaient besoin de quelquun qui se dit
être dans lÉglise, leur dire, du haut
dun ambon, quils font partie eux aussi&ldots; de
cette Église.
Il nest pas rare non plus
dentendre mon évêque inviter ses ouailles à
prendre la parole dans lÉglise. Jen prends comme
preuve la page publicitaire parue dans les journaux locaux et
régionaux annonçant le Chantier diocésain. «(&ldots;)
lavenir dun diocèse ne peut être
déterminé seulement par lévêque et
son personnel pastoral. Tous les baptisés y ont une place
et une parole», affirme Monseigneur
Bertrand Blanchet.
Le président de la
commission diocésaine nest pas en reste avec son
évêque sur ce point. «Trop longtemps,
affirme Guy Lagacé, prêtre, les laïcs ont
été ignorés dans les décisions prises
concernant la manière de vivre leur foi dans leur
communauté paroissiale ou autre. Il est grand temps de
libérer la parole de toutes les personnes qui croient que la
mission du Christ a été confiée à tous
les fidèles baptisés». Cette
affirmation, qui est loin dêtre vraie, comme je vais le
dire plus loin, est très lourde de conséquences.
Le président de la
commission du Chantier diocésain 2001-2002 dit quon a trop longtemps
ignoré les laïcs dans lÉglise.
Cest donc avouer, selon le prêtre Lagacé, que
cétait le clergé qui décidait tout seul
dune part, et que, dautre part, cest dire que cette
façon de faire dure depuis un certain temps, sans quil
en précise évidemment la durée. Un court temps?
Un long temps? Combien longtemps? Une bonne histoire de
lÉglise peut facilement nous renseigner sur ce sujet.
De plus, Monsieur Lagacé,
affirme quil est grand temps de libérer la parole.
Cest dire, si je comprends bien, que celle-ci était
enfermée et ligotée par quelquun, par une
structure ou une institution qui la contrôlait. Cest dire
que la parole des baptisés navait pas de
poids&ldots;Là encore, il ne se commet guère, en ne
précisant pas tellement depuis combien de temps le mal perdure.
Plus encore, le prêtre
Lagacé affirme en terminant son petit billet
dintronisation que le temps de lautoritarisme est
terminé, que le temps des illusions est aussi terminé
et quil faut passer à la communion des personnes,
à léchange mobilisateur. Il y avait donc
de lautoritarisme dans lÉglise institutionnelle, cest-à-dire
quil y avait des gens qui aimaient lautorité, qui
en usaient ou en abusaient volontiers, selon le sens même que
donne le dictionnaire à ce mot. Jai déjà
écrit de telles choses il y a quelque temps et on a failli
mexclure du giron de ma sainte Mère lÉglise
catholique. On ma affublé de tous les qualificatifs. On
ma traité de négatif, de pas constructif, de
rancunier, de falsificateur des faits, et jen passe! Si
cest un curé qui le dit maintenant, cest
que&ldots; ça doit être vrai.!
Il y aurait matière ici
à un long débat entre autorité et autoritarisme.
Car il faut de lautorité dans lÉglise. Il
ne faut pas de lautoritarisme. Lautorité bien
comprise et assumée est nécessaire pour la bonne marche
de lÉglise. Monseigneur Roberts a écrit sur ce
sujet de fort belles choses. Donc, loin de moi de bannir cette
nécessaire réalité de lautorité
dans lÉglise. Je vous réfère à
louvrage de lillustre évêque.
Mais revenons à la prise de
la parole dans lÉglise par les laïcs. Si donc, on
invite les baptisés à prendre la parole dans
lÉglise, cest que ceux-ci lont perdue
quelque part dans le temps, ou que les baptisés nont
jamais eu la possibilité de la prendre. Il faut choisir entre
ces deux possibilités. Mais comme je connais un peu mon Histoire
de lÉglise catholique romaine, jaurais
tendance à opter plutôt pour la première
possibilité, et je vais vous dire maintenant pourquoi?
LHistoire de
lÉglise nous révèle que les laïcs
nont pas toujours eu une place égale dans
lÉglise catholique romaine. Les premiers siècles
de lÉglise nous montrent cependant les laïcs
occupant des places fort importantes dans lÉglise
primitive, participant directement à lélection de
lévêque, occupant des postes de direction tout
près de lépiscopat en vue de la propagation de la
foi. Certains, non baptisés, furent mêmes
créés évêques sans être
baptisés. Cest le cas de Nectaire, qui fut nommé
évêque avant même davoir reçu le
baptême. Un de ses confrères évêques se
chargea ensuite de son éducation chrétienne avant son
entrée en fonction. Cest comme si Monseigneur Blanchet
ordonnait un simple ouvrier, un manuvre ou un journalier, et
quil chargeait Monseigneur Brillant de vaquer à sa
formation théologique! Quelle audace!
Le cas sans doute du plus
célèbre des laïcs fait chrétien, pour
devenir ensuite évêque de Milan, est saint Ambroise.
Alors quil était consulaire (gouverneur) romain de
Ligurie et dÉmilie, alors quil était encore
catéchumène, il est élu, par tout le peuple
rassemblé, à partir dune simple suggestion
dun enfant dà peine 12 ans qui se trouvait dans
lassistance et qui se leva pour dire à la foule : «Ambroise
sera évêque».
Lévénement ne fut aucunement
préparé, planifié. On ne prit pas la peine de
faire une longue enquête sur la vie dAmbroise et moult
questionnaires à distribuer sur sa conduite afin de voir
sil était convenable de mettre le consulaire romain
Ambroise, évêque de Milan. On le fit évêque.
Point. Le Saint-Esprit, à cette époque, navait
pas à passer par le crible des enquêtes et des
questionnaires très compliqués.
Venu en fonctionnaire
impérial pour assurer lordre délections
épiscopales agitées, il est baptisé, puis
ordonné prêtre et sacré évêque dans
la même semaine. Il apprendra alors le grec et se donnera
une formation théologique et littéraire. Ses nombreuses
prédications, son combat contre larianisme, son
influence amènera Augustin à se convertir. Il est un
des quatre grands docteurs de lÉglise latine. Les autres
étant, comme vous le savez sans doute, sont saint Augustin,
saint Jérôme et saint Grégoire le Grand. Tout un
laïc&ldots;ce saint Ambroise, mort en 397. Je suis allé
prier sur son tombeau, à Milan, lété
dernier. Je nai rarement entendu chanter et prier avec une
telle ferveur dans une église catholique. Dans la crypte
dormait un visionnaire qui pouvait inspirer la foule.
Dans les périodes les plus
difficiles et les plus bouleversantes, ce sont habituellement des
laïcs bien formés qui ont sauvé la barque de
lÉglise ballottée par tous les vents. Les auteurs
Augustin Fliche et Victor Martin dans Histoire de
lÉglise depuis les origines jusquà nos jours,
(une série douvrages en 24 tomes, et plus de
10,000 pages de lecture que jai eu la joie de me taper ) ne
craignent pas dinsister sur le rôle du laïcat dans
les périodes les plus troublées de lÉglise.
Vous trouverez la même instance en lisant lHistoire de
lÉglise de Daniels Rops.
Le tome 7, de la volumineuse
recherche de Fliche et Martin est intitulé LÉglise
au pouvoir des laïcs (888-1057). Ce fut sans
doute la période la plus corrompue de lhistoire de la
papauté et de la hiérarchie en générale.
Heureusement quil y eut quelques laïcs bien formés,
responsables et sérieux, qui ont maintenu la foi chez
les fidèles. Quelques exemples suffiront a montré
comment la hiérarchie sétait acoquinée au
pouvoir temporel et comment elle sest permise, uniquement
durant cette période, des gestes plus que
répréhensibles dans plusieurs cas.
(Pour cette période
historique, je minspire largement de lHistoire de
lÉglise, des origines à nos jours, de Fliche
et Martin, et du grand philosophe québécois Martin
Blais. Son petit livre Sacré Moyen Âge publié
chez Fides en 1997 traite longuement de ce sujet. Les éditions
Fides sapprêtent à éditer cet ouvrage en
format de poche. A libre absolument !)
Bien des laïcs catholiques
sont souvent bouleversés lorsquon leur raconte certains
faits plus ou moins croustillants de lHistoire de la
Papauté. Ils en profitent même pour se retirer sur la
pointe des pieds et se donner une raison de quitter une Église
qui les scandalise au plus haut niveau. Il y a de quoi, jen
conviens! Lauteur Martin Blais affirme que Charlemagne nous a
fourni loccasion de raconter, par exemple, un pape accusé
dadultère et le cardinal Baronius (1538-1607) va
jusquà dire que lÉglise, dans sa
Papauté, est moins une théocratie quune
pornocratie. Si cétait moi qui disait cela, on
maccuserait dexagéré le faits. Mais, venant
de la bouche dun cardinal, jaccepte linformation.
Pour aider un peu les laïcs un
peu frileux, quil suffise dabord de dire que
lévêque de Rome na vraiment porté le
titre de «pape» quà partir de la fin du 4e
siècle. Antérieurement, des évêques, tant
dans lOrient que dans lOccident, se sont donnés le
titre de «pape». Cest donc une erreur historique de
dire que Pierre est le premier pape de lÉglise
catholique. Il est le premier évêque de Rome. Point.
Pendant les trois premiers siècles de lÉglise, on
parla de lévêque de Rome comme on parlait de
lévêque de Milan, de Lyon et dAlexandrie et
dÉphèse. Il nest donc pas étonnant
que lévêque de Rome ne participe pas à
certains conciles comme dautres évêques le font.
Certains conciles ont même évincé
lévêque de Rome pour des raisons historiques et
sur lesquelles je nai pas le temps de marrêter. La
plupart des conciles, dailleurs, pendant les premiers
siècles de lÉglise, furent convoqués par
des laïcs, la plupart entant empereur de Rome et des territoires conquis.
Les laïcs, au début de
lÉglise, avaient tout un pouvoir.
Lévêque de Rome, par exemple, pouvait être
un prêtre, un diacre ou un simple laïc. Comme on dit
aujourdhui, un «simple député»! Le cas
le plus patent est celui de Fabien, simple laïc, élu
évêque de Rome en 236. Parce quune colombe vint se
poser sur sa tête au moment où la foule discutait qui on
allait mettre à la tête de lÉglise de Rome,
on y vit un signe de Dieu, et Fabien fut sacré
évêque de la ville.
Les laïcs avaient tout un
pouvoir dans lÉglise jusquau 8e
siècle. Au synode de 769, pensant sans doute que les laïcs
avaient trop de pouvoir, on vota cependant un règlement
pour barrer aux laïcs la voie à la Papauté.
Mais on ne suivit pas toujours cette règle. Ce nest
quen 882 que, pour la première fois, un homme
déjà évêque, devint évêque de
Rome, et donc &ldots;pape!
Peu de catholiques savent cela. Et
peu de prêtres se chargent de transmettre cette information.
Jai même réussi à faire mon
baccalauréat en théologie sans que la faculté se
charge de donner un seul cours sur lHistoire de
lÉglise catholique romaine. Il est courant de dire dans
le monde léducation et dans le monde politique,
que la perte du sens de lhistoire affaiblit la
compréhension du monde actuel. LÉglise devrait
faire la même réflexion et mettre lenseignement de
son histoire à lhonneur. A-t-on peur de certains
scandales? A-t-on peur de vider complètement les Églises
encore ouvertes? Au contraire, selon moi, leffet serait tout
le contraire. Voyant que les brebis dans la bergeries sont toutes de
grandes pécheresses, la brebis perdue, on se bousculerait aux
portes pour retrouver ses semblables, curé au milieu!
La «papauté» ne
manque pas de nous fournir dautres détails tous aussi
étonnants. Les liens de parenté jouent souvent un grand
rôle dans lélection des papes. On y parle souvent
de père, de fils, doncle, de neveu. LHistoire
de lÉglise déjà citée rappelle
que Innocent Ier, fils du pape Athanase(399-402), succède
à son père sur le siège épiscopal de Rome.
On parle aussi dun certain
Félix, fils dun prêtre, père de famille
lorsquil devint pape, qui eut un arrière-petit-fils
célèbre, le pape saint Grégoire le grand.
Théodore 1er, élu pape en 642, lui aussi
était fils dévêque.
Le sous-diacre Silvère,
fils du pape Hormidas, succéda au pape Agapet, lui-même
fils dun prêtre. Le jour de la mort du pape Paul 1er
(757-767), le duc Toto de Népi nomma lui-même son
propre frère, Constantin, un simple laïc, comme
successeur. Il trouva alors trois évêques qui
acceptèrent de le consacrer. Cétait le nombre
exigé à lépoque pour&ldots;faire un pape!
Aujourdhui, le Saint-Esprit a trouvé une formule plus
compliquée, et il faut une fumée blanche pour
manifester que le choix et bon et quil est bien
définitif&ldots;La fumée noire manifeste que le
débat dure en bas, et que le Saint-Esprit na pas
réussi a obtenir une majorité!
Le philosophe et spécialiste
du Moyen Âge, Martin Blais, affirme que lÉglise,
de 872 à 882, fut dirigée par un pape violent et
vindicatif. Le pape Jean VIII. Il connût une fin affreuse. On
tenta de lempoisonner, mais on lacheva en lui fracassant
la tête avec un marteau. Les laïcs avaient encore tout un
pouvoir à cette époque, comme vous pouvez le voir.
Celui de tuer le pape et de le suspendre de ses fonctions, afin de le
remplacer par un autre un peu plus digne.
Le pouvoir temporel
sacoquinait habituellement, et cela pendant plusieurs
siècles, avec le pouvoir religieux. Il
nétait pas rare, de voir les rois contrôler
systématiquement lélection du pape. Cela se
produisit pendant plusieurs siècles&ldots; Les laïcs
avaient du pouvoir dans lÉglise du temps. Presque tout
le pouvoir! Ils prenaient à ce point «la parole»,
quils élisaient même les papes, de père en fils!
Daniels Rops le catholique, et
quon ne peut suspecter de ne pas être orthodoxe, ose
écrire ceci : Le IX e siècle sétait
presque clos (897), à Rome, par la mascarade ignoble du
procès de Formose. Le Xe siècle ne devait pas lui
céder en ignominie. Devenu lenjeu des ambitions où
saffronte une féodalité violente, le Siège
de saint Pierre est tiré à hue et à dia,
écartelé entre des puissances qui ne reculent devant
aucun moyen. La brutalité nordique des Lombards et des Francs
se compose avec la cruauté raffinée de Byzance dans un
renouvellement incessant dhorreurs. La tragédie est
constante; cest merveilleux de voir avec quelle complaisance,
en ce temps-là, un homme gênant, Pape ou Prince,
sil tombe aux mains de ses ennemis, meurt opportunément!
Il nest question que de vaincus torturés avec
art, de femmes fouettés au sang, de cadavres jetés
à la voirie ou accrochés, pour y pourrir, à
quelque statue dune place publique. A la cruauté
lorgie se mêle, dans des conditions souvent
inracontables, que les scandales trop célèbres du temps
des Borgia égaleront mais ne dépasseront pas. Et, comme
aux jours du Quattrocento, tenant bien leur rôle dans ces
tragédies shakespeariennes, des femmes occupent le devant de
la scène, belles, ambitieuses, dissolues, aussi habiles
à user de leurs charmes quà administrer le
poison, les deux Théodora, les deux Marozie, dont
lautorité à Rome sera évidente que le
petit peuple murmurera en manière de proverbe : «Nous
avons des femmes pour Papes!»
Les laïcs ont tout un pouvoir
à cette époque. Ils peuvent même destituer le
pape, le tuer, lévincer de ses fonctions, le mettre en
prison. Les femmes, comme laffirment Rops ont toute une
influence. Elles sont dans lentourage de la papauté et
arrivent à faire élire celui quelles souhaitent
avoir comme pape. Et dire que certaines femmes sinterrogent
encore sur leur place dans lÉglise ! Les femmes ont eu,
historiquement, beaucoup plus de pouvoir quelles ne le pensent.
Le scandale le plus scabreux du Xe
siècle (955-964), fut lélection de ce gamin de
vingt ans investi de la tiare par la volonté de son père
Albéric. «Prince de tous les Romains», pape
féodal sil en fut, mêlé à toutes les
intrigues où se jouaient le sort de la Ville Éternelle,
et sur le compte de qui on colporte, - peut-être avec
exagération, mais certainement pas de façon tout
à fait gratuite, - les pires histoires de banquets orgiaques
où, assurait-on, les convives portaient des toasts à
Lucifer. Et je pourrais multiplier les exemples, où les
laïcs jouaient dune forte influence dans
lÉglise, jusquà faire élire un
membre de la famille, à un poste de très grande
autorité dans lÉglise.
Augustin Fliche, auteur de la
fameuse étude de lHistoire de lÉglise
dont je vous parlais il y a un instant, fait commencer avec le
pape Serge III, vers 904, la période la plus triste de toute
lhistoire de la papauté. Heureusement , dit-il,
que les laïcs prirent toute la place qui leur revenait, sinon
lÉglise hiérarchique, par ses scandales, ses
tueries, ses beuveries, ses coucheries, se serait sans doute
effondrée. Pour vous en convaincre, lisez le tome 7 de cette Histoire
de lÉglise. Cinq-cent quarante pages de
faits croustillants, dignes dun «Allo police» des
temps modernes.
Jarrête ici ma
quête historique, faute de temps et despace. Mais toute
lHistoire de lÉglise catholique est une lutte de pouvoir.
Dabord une lutte de pouvoir entre les membres de la
hiérarchie qui veulent grimper dans léchelle
ecclésiale. Une lutte de pouvoir ensuite entre les membres de
la hiérarchie qui ne veulent pas partager ce pouvoir avec le
peuple qui réclame une partie ce pouvoir, et quelle
arrive souvent à contrôler par des tactiques et des
gestes pas toujours&ldots;.catholiques! Je me suis déjà
demandé si cela avait bien changé aujourdhui. Je
garde ma réponse pour moi-même!
Le XXe siècle
nest pas en reste avec les autres siècles au sujet de la
place des laïcs dans lÉglise et du rôle que
joue la papauté. On na quà songer dans quel
climat sest fait lélection des papes du XIXe
et XXe siècle. On na quà songer
à tout le pouvoir que détenait le clergé
québécois à laube de ma jeunesse en 1940,
et comment ce pouvoir leur a glissé lentement entre les mains,
faute deffectifs pour lexercer.
Je me suis souvent demandé
si les laïcs auraient le «semblant de pouvoir»
quils ont dans les communautés actuelles si le nombre de
prêtres étaient encore suffisamment élevé
au Québec? On semble nous dire : « Prenez votre
place dans lÉglise, car de toute façon, le
pouvoir est disponible, les prêtres nétant plus
là pour lexercer». Les laïcs semblent
avoir de plus en plus de place parce que ceux qui occupaient toute la
place disponible ne sont plus là pour la prendre. Et comme la
nature a horreur du vide, les derniers qui restent invitent les
laïcs à la combler.
Le Concile VATICAN II a
rappelé avec insistance que les laïcs, sans oublier le
rôle quils ont à jouer dans la vie et le
développement de leur communauté ecclésiale,
doivent se sentir responsables de la transformation du monde dans
lequel ils vivent. Je cite le saint Concile :
«Luvre de
rédemption du Christ, qui concerne essentiellement le salut de
tous les hommes, embrasse aussi le renouvellement de lordre
temporel. La mission de lÉglise, par conséquent,
nest pas seulement dapporter aux hommes le message du
Christ et sa grâce, mais aussi de pénétrer et de
parfaire par lesprit évangélique lordre
temporel. Le fidèles laïcs accomplissant cette mission de
lÉglise exercent donc leur apostolat aussi bien dans
lÉglise que dans le monde, dans lordre spirituel
que dans lordre temporel. Bien que ces ordres soient distincts,
ils sont liés dans lunique dessein divin» (Décret
sur lapostolat des laïcs,
paragraphe 5).
Comme membre de
lÉglise, envoyé dans le monde, le laïc doit
prêcher lÉvangile éternel aux hommes de son
temps et de son milieu; il doit conserver son identité
chrétienne au milieu dun monde
déchristianisé et se laisser questionner par les
problèmes nouveaux; il doit rendre lÉglise
visible et admirer en même temps lEsprit à
luvre en dehors des structures de lÉglise;
il doit rappeler les droits de Dieu dans un monde
sécularisé, défendre les droits de lhomme
et travailler à luvre de la libération de
lhomme qui est la tâche de tous les hommes.
La laïc doit être un
homme de foi, un homme de dialogue, capable de sadapter;
il doit être fidèle à la grande Tradition
ecclésiale et être un homme qui ose imaginer
lavenir; il doit ne pas hésiter à se former
intellectuellement tout en respectant la masse qui navance pas
au même rythme; il ne doit pas être du monde, tout en
étant le levain, tout en étant dans le monde, en pleine
pâte humaine; il doit oser être différent tout en
sadaptant au monde dans lequel il vit; il doit semer la parole
à temps et à contretemps tout en préparant le
terrain pour accueillir les semailles; il doit proclamer avec
assurance limpérissable nouveauté de
lÉvangile tout en cherchant de nouveaux langages et de
nouveaux moyens pour le faire.
Le laïc doit éviter de
sombrer dans la nostalgie dune forme de chrétienté
quil a connue et éviter le piège de la
résignation à un monde sécularisé; il
doit éviter le rigorisme, toute forme dintégrisme,
voire de jansénisme, et éviter de tomber dans le
laxisme et le relativisme; il doit être lhomme des
défis nouveaux tout en évitant de tomber dans
linnovation pour linnovation, le changement pour le changement.
Je me suis souvent demandé
ce que voulait bien dire mon curé lorsquil me
demandait de prendre la parole dans mon Église. Ce que
voulait dire aussi mon évêque lorsquil
minvitait à prendre le même chemin. Il
mest arrivé quelques fois de le faire sur des points de
doctrine et de discipline. Dans les deux cas, on ma
traité de réactionnaire et de «chialeux». On
ma dit que jétais trop négatif et pas assez
constructif. Jai des preuves écrites de ce que
javance! Mais jai pensé me ressaisir et continuer
en faisant autrement. LInternet me permet maintenant de
rejoindre plus de monde quune conférence où peu
de gens nosent se déplacer, un soir de
téléroman populaire.
Jai
songé alors que prendre la parole dans lÉglise,
voulait dire flatter le clergé, lencenser, ne jamais le
brusquer, ne rien lui dire lorsque lenseignement dérive
ou est tout à fait contraire à la pensée et
à la métaphysique biblique, garder silence
lorsquon se permet des accrocs graves et significatifs à
la liturgie. Et jen passe encore!
Je nai donc dautre
choix que de demander à la sainte hiérarchie
de mon Église de me dire ce quelle entend quand elle
invite les laïcs à prendre la parole dans mon Église.
Prendre la parole, pour moi, devrait signifier que lon peut
parler à différents endroits dans la structure
ecclésiale, que lon peut le faire sans se faire juger ou
condamner, que lon peut le faire sans susciter des
animosités ou des réprobations. Ce nest pas ce
qui arrive; ce nest pas ce que je vois. Et je le dis bien
honnêtement. Et dire que dans les premiers siècles de
lÉglise, il était courant quun laïc se
lève dans lassemblée pour questionner son
évêque, quun diacre interpelle aussi son
évêque publiquement, et que la discussion, sur des
points doctrinaux sengagent, et cela, pas toujours à
gants feutrés. Comme les messes sont maintenant
minutées, il est impossible détablir un tel
dialogue. Mais comme le progrès est souvent le retour à
des choses oubliées, le retour à cette coutume serait
sans doute bien accueillie dans nos églises locales.
Le dialogue nest pas notre
fort encore dans notre Église catholique romaine. La
protection du pouvoir lemporte souvent sur tout le reste,
surtout le pouvoir de la parole. Lun des endroits où les
laïcs devraient pouvoir prendre la parole, cest bien
durant la célébration eucharistique, comme je viens de
le dire. Malheureusement, compte-tenu du temps alloué, le
prêtre nose pas échanger et partager cette parole,
encore moins la confier à des laïcs mieux
préparés que lui et qui , en le faisant, lui
permettrait ainsi de se décharger de cette tâche
denseigner qui est difficile et qui demande une longue et
sérieuse préparation.
Chacun a ses charismes dans
lÉglise. Malheureusement, le prêtre enseigne cela
à ses ouailles, mais se réserve le droit de
posséder tous les charismes que les laïcs pourraient
partager avec lui. Chacun, enseigne-t-il souvent a ses propres
charismes, mais lui, il se charge bien de ne pas en partager un, se
pense possesseur de tous ceux qui peuvent exister.
Bref, que les laïcs prennent
la parole dans lÉglise me semble encore un vu bien
pieux, une façon pour le clergé de sesquiver par
la gauche ou par la droite. Jai osé le faire quelques
fois, dois-je le redire, pour nen retirer souvent que
regret, amertume, quand ce nest pas carrément
dégoût et lassitude.
Je continuerai à prendre la
parole. Personne ne peut mempêcher de le faire. Il y a
dautres endroits aujourdhui plus rapides et plus
expéditifs que les endroits dits conventionnels. Et de cette
manière, je risque moins débranler les colonnes
de certains temples. Le monde entier peut maintenant,
instantanément, entendre et lire ce que je dis et écris.
Je nai pas de permission à demander à personne.
Ni à mon évêque, ni à mon curé.
Je demande la permission à
ma conscience qui, comme lenseigne le dominicain Sertillanges, «lemporte
toujours sur la conscience des prélats».
Annexe 3
La faiblesse de notre enseignement
Il ne se passe pas une semaine sans
que quelquun maborde dans un magasin, une épicerie,
une pharmacie, à lentrée ou à la sortie
de léglise, pour me parler de la faiblesse de
lenseignement catholique, tant dans les écoles
quà léglise elle-même. Chaque fois,
jessaie de rassurer les gens, de leur dire que des
modifications sen viennent et que bientôt, sans doute,
apparaîtra dans le secteur, un début
décole de la foi.
Les jeunes parents, soucieux aussi
de transmettre les éléments fondamentaux de la foi
à leurs enfants, sinquiètent de la piètre
formation quils ont reçue dans le domaine sacramentel,
lorsque vient le temps, par exemple, de préparer leurs jeunes
enfants à la réception des premiers sacrements.
Il est évident, selon moi,
que la transmission des données fondamentales de la foi qui
peuvent alimenter une vie spirituelle chrétienne, doit
dépasser le cadre trop retreint, à la fois dans le
temps et dans lespace, de lhomélie du dimanche. Se
limiter à cela pour alimenter la vie spirituelle des
catholiques me semble nettement insuffisant. Si au moins ces
homélies étaient substantielles, bien
préparées, écrites et distribuées dans la
communauté! On pourrait éviter passablement
dincohérences dans la communication des enseignements de
base de la foi.
Jai eu loccasion de
vérifier à plusieurs endroits et à
différents endroits cette faiblesse doctrinale.
Dernièrement, je faisais parvenir un texte sur le
mystère de NOËL à plus de 200 personnes du
Québec et dailleurs. Jy mentionnais le fait que
javais eu loccasion dassister, il y a
deux ans, à une homélie de NOËL, où le
prêtre qui célébrait avait réussi le tour
de force de parler pendant dix minutes, à une messe de minuit,
sans mentionner une seule fois le nom du Christ, de Jésus, de
lEmmanuel, du Sauveur, du Salut apporté aux hommes :
bref, de quelque chose qui pouvait ressembler au mystère
chrétien de lIncarnation du Fils de Dieu.
Un sermon purement sociologique,
profane, désacralisé, anti-théologique.
Plusieurs paroissiens men firent la remarque à la sortie
de la messe. Jai osé écrire quelque chose sur le
sujet : une fois de plus jai passé pour un
«chyleuse» et je suis allé relire saint Augustin et
quelques-uns de ses sermons portant sur le mystère divin. Pour
malimenter spirituellement sans doute, mais aussi pour me
consoler et mévader des sornettes du prédicateur nocturne.
Un autre cas à faire lever
les cheveux. Il y a quelques années, jassistais à
une assemblée générale des Chevaliers de Colomb.
Le prêtre, comme il se doit, nous parla, pendant une dizaine de
minutes de la sainte Trinité, dont cétait la
fête ce jour-là. En ce dimanche ensoleillé de
juin, en prenant une bonne respiration, le prêtre en
question enfila la phrase suivante :«Nous sommes chanceux,
nous les chrétiens, nous avons trois dieux : le
Père, le Fils et le Saint-Esprit». Le
trithéisme qui revenait en force, hérésie qui
fut condamnée dès les premiers siècles de la
chrétienté. Les musulmans avaient donc tout à
fait raison : les chrétiens sont polythéistes et
ils ne le savent pas.
La réunion terminée,
je mempressai daccoster gentiment lillustre
père-abbé pour lui dire quil venait tout
simplement denseigner une des plus graves erreurs que la
primitive Église avait combattue de toutes ses forces. Pour
toute réponse, il me dit que parler ainsi de la Trinité
nétait pas tellement grave. Cétait, selon
lui, une autre façon de parler plus «simplement»
du mystère le plus fondamental du christianisme.
Jen fus tout simplement
estomaqué! Je jetai un coup dil autour de moi pour
entreprendre une discussion avec dautres frères
chrétiens. La plupart trouvèrent mes propos
déplacés; ils navaient rien trouvé
danti-théologique dans les propos du prêtre! Pour
parler comme tout le monde qui se trouvait dans la salle :
«rien ne semblait pas correct dans ce quavait dit le
curé»! On me dit quil ne fallait pas mal parler des
prêtres, et que si je continuais, Dieu allait me punir.
Jétais, aux yeux de plusieurs, devenu un gars
anti-clérical et que je nétais pas digne de
rester dans le mouvement. Javalai mon café pendant que
les autres prenaient.. leur bière matinale. Je quittai
dailleurs ce mouvement dans les semaines qui suivirent.
Les Chevaliers de Colomb, comme
tout le monde le sait, furent créés au XIXe
siècle pour défendre la doctrine de lÉglise
catholique ! Jai fréquenté suffisamment le
milieu pour conclure que les activités visant à
approfondir systématiquement cette foi, ne sont pas leurs
préoccupations premières. Je naccuse pas ces
pauvres catholiques. Mais les propos que ces gens-là tinrent
devant en ce dimanche matin de la Trinité me convainquirent
que le message chrétien et sa propagation ne semblaient les
empêcher de dormir et de prendre leur petit remontant matinal.
Dans la même veine, un jeune
prêtre, lors de mon arrivée à Matane, sans doute
déformé par lenseignement philosophique du
niveau collégial et certains cours de théologie du
Grand séminaire, se hasarde lui aussi à faire
comprendre à son auditoire le Saint Mystère de la
Trinité, un dimanche du début de juin.
Tenant sans doute de dépasser
le vieux cliché du «triangle équilatéral»
qui avait formé notre imaginaire enfantin, le pauvre
prêtre sort subitement de son aube blanche une boîte de
chocolat «Cherry Blossom», (vous savez celle dans laquelle
est enfermée une grosse cerise et qui laisse couler une
crème onctueuse et sucrée lorsquon la croque
à belles dents!) et tente de nous expliquer le saint
mystère avec cette forme cubique plutôt alléchante!
La forme cubique de la boîte
avait sans doute inspiré la nouvelle théologie du jeune
vicaire. Les trois côtés égaux du triangle
équilatéral de mon enfance venaient dêtre
remplacés par la forme cubique dune boîte de
Cherry Blossom. «Vous voyez, dit-il, cette forme cubique qui
est unique a trois mesures égales : la longueur, la
largeur, la hauteur. Ainsi en est-il dans la Trinité : un
seul Dieu, mais trois personnes égales». Rien de
moins pour élucider le mystère!
Mon fils, âgé alors de
8 ans (dans notre famille on sert lautel de père&ldots;
en fils) que japerçois en avant près du
célébrant, commence déjà à se
lécher les babines. Voilà enfin un curé
moderne : il sert du chocolat à la messe. Assez pour y
retourner la semaine suivante!
En entrant chez moi,
jinterroge alors mon fils sur ce quest la Trinité.
La réponse enfantine ne tarde pas : cest une Cherry
Blossom! Et vlan ! Et on sinquiète pourquoi nos
catholiques sont tellement ignares, insignifiants, sans contenu
intellectuel et spirituel.
La Trinité, cest le
cur du christianisme. Les curés nen parlent
jamais! Oui, une fois par année en sexcusant, pour nous
dire que cest un sujet bien difficile. Et en terminant leur
cours sermon sur le sujet, en nous promettant de ne plus nous
embarrasser avec un propos aussi compliqué avant lan
prochain, à la même date, ou presque!
Un autre exemple. Cest sans
doute dans les salons funéraires que lon mesure le plus
intensément la faiblesse de lenseignement doctrinal du
christianisme, particulièrement face à la mort.
Il y a deux ou trois ans, le
dernier oncle du côté de ma mère
décède. Je me rends donc, en soirée, au salon
mortuaire, pour y prier sur la tombe du défunt. Je rencontre
évidemment mes cousins et cousines et le fils dun de mes
cousins, jeune homme fort sérieux, qui minterpelle en me
demandant : « Nestor, mon grand-père, où est-il maintenant?»
Je commence donc, le temps
métant compté, par lui parler de
lâme, principe de vie, tel que les premiers philosophes
grecs lont vue. Je lui parle tout naturellement du dualisme qui
a marqué leur pensée, et jen viens à lui
dire que tel nest pas le cas dans le Bible, où
lêtre humain est vu comme un tout, comme un corps
psychique, un corps animé que Dieu appelle, par grâce,
à une métamorphose spirituelle. Je lui dis que la
pensée hébraïque nest pas du tout liée
à ce dualisme païen, que la résurrection de la
chair na rien à voir avec la réanimation de la
poussière qui dort dans nos cimetières, que&ldots;etc..
La père-curé
savance alors pour commencer la prière. Ses premiers
mots sont pour dire que ce que nous avons devant nous, ce nest
que le corps du défunt, et que son âme sen est
allé au ciel voir le Père. Le jeune homme, pas
tellement loin de moi, esquisse alors un sourire. La prière
terminée, il vint rapidement me rejoindre pour me dire : «Mais,
comment cela se fait-il que le curé a dit exactement le
contraire de ce que tu mas dit tout à lheure?»
Comme jétais pressé, je lui dis tout simplement
que le curé en question était un platonicien qui
signorait et que la plupart des curés enseignaient dans
leurs églises et dans les salon mortuaire, bien plus ce
que les philosophies païennes grecques avaient dit au sujet de
lhomme et de la mort que les données
révélées dans la Bible. Je linvitai
à me rejoindre chez moi un des ces jours pour reprendre la discussion.
Ce quil fait une semaine plus
tard. Il en est reparti, après plus dune heure
dentretien, mieux informé sur la conception biblique de
lhomme. ( Je vous fais remarquer que pour lentretien,
nous avions entre les mains le Traité de lÂme
dAristote, et quelques livres du Père Grelot).
Cela fait partie, selon moi, de la
charité de lÉglise que de faire ce genre de
travail, et ça demande bien plus de temps et de patience que
de glisser 3 cannes de beans dans un panier de NOËL que lon
distribue une fois par année! La charité de
lÉglise passe dabord avant tout par
lintelligence des mystères divins.
Lan dernier, jassistais
à la messe de Pâques dans une église du
diocèse de Rimouski. Le célébrant commença
son homélie en nous disant que lêtre humain, en
arrivant sur la terre, avait devant lui une page blanche sur laquelle
il ny avait forcément rien décrit. «Dans
cette vie, chacun, dit-il, est appelé à
écrire sur ce côté-ci de la feuille et
après la mort, on est tous invités à
écrire éternellement de lautre côté
de la feuille». (Je cite de mémoire&ldots;)
Jai failli tomber en bas de
mon banc. Je pensais que le dualisme platonicien était mort et
enterré. Mais non, il revivait devant moi et cela devant des
centaines de catholiques, en pleine messe pascale. Le dualisme
était toujours vivant et prenait lallure dune
variable plus moderne, avec une conception que jai appelé
depuis, «conception recto-verso de lhomme»
! Je revins chez moi et me mis à écrire un bref
commentaire à cet honorable prêtre, qui sans doute,
navait pas mesuré la portée de ses propos.
Jenvoyai ces quelques pages au prédicateur dominical. Je
fis parvenir mon texte à de savants théologiens qui
confirmèrent mes propos. Le curé senferma dans
son silence. Un pauvre petit laïc, pas de sa paroisse en plus,
avait-il le droit de lui faire laffront de contester son
enseignement. Parce que certaines personnes avaient réussi
à mettre la main sur ma lettre, jappris par la suite,
que bien des gens de la paroisse me donnèrent raison et que
quaux dernières nouvelles, on en parle encore dans
certains foyers que je connais.
Envoyant à ce prêtre,
il y a quelques semaines, mes vux de NOËL et de
Bonne année 2002, je fus surpris de recevoir par
internet une réponse laconique de mon interlocuteur. Comme
javais, cette-fois-ci, félicité le prêtre
en question pour ses propos tenus sur le mystère de
lIncarnation, durant la messe de minuit, il en profita pour me
dire que maintenant jétais plus «constructif»
et que jétais bien lhomme quil avait connu
jadis, lorsquil vivait dans la région où jhabite.
Donc, si je comprenais bien, le
prêtre-curé était bien près à
accepter mes hommages lorsque tout allait dans son sens, mais que
pour les critiques, il serait mieux de ne pas les exprimer. Que les
laïcs prennent la parole dans lÉglise, mon il!
Vous voyez où ça mène de prendre la parole dans
lÉglise. A des reproches sournois et
déguisés, des silences mesurées, où
à des congratulations dont je saurais facilement me passer. Le
pouvoir ne peut jamais se tromper dans notre Église. Comme en
politique dailleurs. Et si le pouvoir, même
ecclésial se trompe, il ne faut jamais le réprimander,
le dénoncer, tenter de le corriger&ldots;
Je discutai de cette homélie
pascale avec des gens de la région. Personne navait
remarqué ce que je soulignais dans ma lettre au curé
matapédien. Jen conclus, une fois de plus, que cela ne
les intéressait pas, ou quils ne voulaient pas en savoir
plus, même si ce quon leur enseignait du haut de la
chaire était à 200 années-lumières de la
pensée biblique et de la métaphysique
hébraïque. «On peut dire nimporte quoi en chaire,
me disait un ami, à mon chalet estival,
lété dernier, ça ne change pas
grand-chose, puisque personne nécoute»! Le
sage paysan avait sans doute raison. Il faut que
lhérésie soit très grosse pour
étonner les chrétiens, dans une église, le
dimanche matin. Ce nest pas la première fois que je
men rends compte! Il y a même certains chrétiens
qui les relèvent et sen moquent. Comme si
cétait quelque chose de négligeable.
«Allez, enseignez toutes
les nations&ldots;»,dites-leur
nimporte quoi. Limportant, ce nest pas le message,
cest le ton utilisé. Limportant, ce nest pas
le message, cest que la dîme soit payée et que les
quêtes dominicales ne fléchissent pas dannée
en année!
Je mouvris de cette question
du «dualisme» dans la pensée chrétienne
à quelques prêtres de ma région et de la
région de Rimouski. Même attitude de froideur et de
désintéressement. Je fus même apostrophé
par un prêtre que je connais depuis longtemps qui me dit «darrêter
de le tanner avec ma maudite résurrection».
Cette fois, je revins chez nous le cur bien gros. Je me suis
réfugié alors dans les uvres du Père
Marie-Dominique Philippe o.p. , dans Zundel, Varillon, Guardini,
Sertillanges, Gardeil, et Martelet. Surtout ce dernier dont la
réputation et la solidité de lenseignement sur
lau-delà nest plus à faire.
Je me demande encore qui pourra
former ces prêtres qui ne font quenseigner le contraire
de la Bible et qui perpétuent un enseignement platonicien qui
détruit la notion même de personne prise dans la
perspective biblique.
Je me demande qui formera demain
les nouveaux chrétiens et qui dira autre chose que les
thèses païennes grecques sur limmortalité de
lâme humaine. Car, sachez le bien, si vous vous en
êtes pas aperçus : on enseigne encore et toujours
dans nos Églises une vision païenne de la survie de
lhomme et de sa destinée. Pas étonnant alors que
bien des gens en arrivent à conclure quil ny a pas
tellement de différence entre résurrection et réincarnation.
Et quon peut bien aller communier le dimanche ou lors des
funérailles tout en rejetant lun des dogmes les plus
fondamentaux de la foi catholique.
Il y a dans le diocèse un
homme sérieux, le prêtre René Desrosiers, qui fut
jadis mon professeur de théologie et qui a toute mon
admiration à cause de son intégrité
intellectuelle. Il a écrit sur cette question capitale de la
résurrection de la chair, une thèse de doctorat fort
impressionnante. Je lui demandai, un jour, à la fin de mon
cours, sil pensait éventuellement publier ce texte pour
lenseignement du clergé et des laïcs
intéressés. Il me dit que cela
nintéresserait personne.
Il se trompait le brave
théologien. Après moult demandes, je réussis
à mettre la patte sur ce texte de plus de cinq cents pages.
Avec promesse de le lui retourner un jour. Jai lu plusieurs
fois cet ouvrage exceptionnel. Je souhaite que tous les prêtres
lisent ce document produit par lun des nôtres. Le texte
est toujours dans ma bibliothèque et je sais que Monsieur
Desrosiers ne men voudra pas trop de lavoir gardé
au milieu des milliers de volumes qui salignent dans mon sous-sol.
Cest bien triste à
dire, mais je nai pas trouvé beaucoup de prêtres
dans le diocèse qui ont une conception chrétienne de
lhomme et de lunivers. Ils ont, pour la grande
majorité, une conception païenne et dualiste de
lhomme. Platon détrône la Trinité. La
pensée gnostique et pythagoricienne déloge toujours la
métaphysique biblique.
Jai invité, plus
dune fois, quelques prêtres que je connais, à
prêcher la métaphysique biblique de lhomme,
à donner une conférence sur le sujet. Certains
mont dit que les gens étaient assez mêlés
de même, quil ne fallait pas les mêler davantage.
Dautres mont dit que cétait trop
compliqué pour le monde ordinaire. Dautres enfin
mont laissé entendre, un sourire en coin, que mes
préoccupations métaphysiques nintéressaient
pas le bas peuple, et que jétais un genre un peu trop
«particulier» pour eux. Comme dit Jules Renard :«
Cest incroyable, comment à notre époque,
lignorance fait des progrès».
Aurais-je dû penser alors que
la Révélation de Dieu nétait pas
accessible aux êtres humains quIl avait un jour
visités dans le Verbe fait chair, et que son enseignement ne
valait pas quon sy arrête sérieusement?
Je pensai plutôt que la
grande majorité des prêtres étaient incapables de
comprendre cette conception particulière de lhomme, et
quils étaient donc forcément incapables de la
transmettre. Jen conclus aussi quil ne fallait pas trop
sattaquer au pouvoir de leur ignorance, et que mes
questionnements, comme mes écrits, les dérangeaient
trop. Jai eu loccasion dabord ces questions dans
deux retraites paroissiales, ici dans ma paroisse. Pendant cinq jours
consécutifs, cinq soirs par semaine, plus de 400 personnes,
notes imprimées en main, me mangeaient des yeux. Quelle
écoute! Quelle ferveur! Quelle joie!
Jai reçu, suite
à ces enseignements fort suivis, de multiples demandes pour
que lexercice se répète. Silence de la part des
autorités ecclésiales locales. Le succès fut
trop grand pour que lexpérience continue. Je venais de
me donner, par ces enseignements trop suivis, un pouvoir que je ne
devais pas avoir. Bien des catholiques avaient reconnu en moi le
charisme de lenseignement. On se dépêcha à
mettre ma lampe sous le boisseau. La jalousie semble toujours un des
principaux péchés capitaux, même si on ne les
récite plus!
Je défie cependant
nimporte quel prêtre du diocèse de Rimouski de
commencer à donner un enseignement sérieux dans sa
paroisse sur le sujet dont je vous parle. Je ferai des
kilomètres pour aller lentendre. Mais, nayez
crainte, je ne risque pas de dépenser beaucoup dessence
pour entendre traiter de la question de la métamorphose
chrétienne et de la métaphysique biblique. Les
prêtres sont trop occupés à compter les
quêtes du dimanche, à calculer la facture du chauffage
et à enterrer&ldots; les morts. Aux funérailles, les
quêtes sont plus substantielles quà la messe du
dimanche et il ne faut pas rater loccasion de sy présenter!
La paresse et lignorance
étoilée valent toujours mieux, surtout pour le
petit peuple, que la Vérité qui peut rendre libre le
peuple de Dieu vivant caché dans la demi-obscurité ou
le clair-obscur du temps présent.
Un dernier exemple. Depuis que la
catéchèse nest plus officiellement
enseignée dans les écoles, les parents sont
appelés à transmettre à leurs enfants les
rudiments de la foi sacramentelle, pour les préparer,
soit à faire leur première de communion, soit à
recevoir le sacrement de réconciliation, soit les
présenter au sacrement de baptême. Jai eu
loccasion de voir et de mesurer la tragédie de ces
pauvres parents lorsque jai eu à présenter ma
fille et mon garçon à la vie sacramentelle.
Écoutant dune
façon distraite la catéchète qui
présentait un cahier de parcours, ces pauvres parents,
déboussolés, mal préparés, étaient
contraints de transmettre à leurs enfants une
réalité qui nétait plus la leur. Voyant
les gens me pointer du doigt durant ces réunions, je devais,
souvent hors du sous-sol de léglise paroissiale,
répondre furtivement aux questions de ces parents
dépourvus. Certains, afin de répondre aux exigences de
la catéchète, poussaient laudace
jusquà me relancer chez moi pour que je leur apporte un
peu déclairage. Dautres, à la
dernière minute, coloraient les dessins à
présenter et remplissaient, avec mon aide, au bout dun
fil de téléphone, les questions qui étaient
posées et qui les dépassaient largement.
A mon sens, il y a là toute
une tragédie. Les prêtres, afin de sacra-
mentaliser les enfants, demandent aux parents concernés de
transmettre à leurs enfants ce quils nont pas
eux-mêmes comme engagement et comme pratique personnelle. Ils
répondent tant bien que mal aux exigences minimales de la
demande paroissiale et de la catéchète responsable sans
connaître labc de leur christianisme.
Il faut de toute urgence
arrêter ce genre de simagrée, cette façon quasi
magique dopérer. Il faut regrouper les forces
régionales en organisant des catéchèses
à long terme, (une forme de catéchuménat) pour
éduquer, dans la foi, à la fois les parents et les
enfants à qui on veut transmettre le message sacramentel.
Il faut refaire avec eux tout le
mystère de lÉglise qui sexprime par et dans
la vie sacramentelle. Sinon, on ne fait que jouer au magicien, au
prestidigitateur, à celui qui joue une pièce bien
montée pour les enfants, un spectacle hautement coloré,
photographié, mais dénué de toute profondeur.
Est-ce que je verse dans
lexagération lorsque je parle ainsi? Bien sûr que
non! Le prêtre baptise à tour de bras,
lévêque confirme tout autant, la confession
nest là que pour les tout-petits à qui on trouve
quelques péchés pour la circonstance, et
leucharistie nest plus le sacrement qui résume
tout le mystère chrétien.
Si on vient encore à
léglise, cest parce que quelquun est mort
dans la famille, parce que quelquun ose encore se marier en
Église, parce lévêque vient confirmer le
petit dernier et quon veut lui soutirer une photo pour mettre
dans le salon, parce quune messe anniversaire est
célébrée pour une vieil oncle quon a
à peine connu. Cest la religion à la carte,
bouche-trou, circonstancielle.
Il y a même, comble du
ridicule, des prêtres qui disent à leur ouailles
quêtre catholique, quêtre pratiquant, ce
nest pas nécessairement venir à la messe tous les
dimanches. Et pourtant le Catéchisme catholique (vous
savez, celui à la couleur bleue) dernière
édition, en fait une obligation, sous peine de
péché grave, à moins davoir une raison
valable. Comment peut-on arriver à tenir de tels propos,
lorsque tous les théologiens catholiques, y compris les plus
libéraux, sont tous daccord pour dire que lEucharistie
est le mystère central de la vie chrétienne.
Que ce sacrement est ce qui résume tout dans le
christianisme, quil est LA source par excellence à
laquelle tout chrétien devrait sabreuver sans cesse.
Pour vous en convaincre, relisez le dernier chapitre
du livre le plus exceptionnel que je connaisse sur la foi catholique Joie
de croire, Joie de vivre de François Varillon.
Alors, me direz-vous! Que faut-il
faire? Le Christ nous a enjoints, comme disciples, daller de
par le monde annoncer la Bonne Nouvelle. Il revient à chaque
baptisé de le faire, il va sans dire. Mais il revient
dabord à chaque baptisé de se
pénétrer personnellement de ces grands mystères
chrétiens avant daller les propager dans le monde
et afin déviter de proclamer quelque chose qui
serait une doctrine qui na rien à voir avec la foi catholique.
Il faut fonder régionalement,
de toute urgence, des écoles de la foi.
Avec des maîtres compétents et dynamiques.
Rémunérés en plus. Ce fut, on sen
souvient, une des recommandations les plus urgentes du Synode
diocésain au début des années 70. Tout
cela est resté lettres mortes. Ou presque.
Le diocèse doit investir
dans cette mission évangélique. Investir non seulement
dans des hommes et des femmes enthousiastes et préparés,
mais investir aussi de largent, (et je sais quil
y en a quelque part qui dort&ldots;) afin de rémunérer
ces personnes qui assument cette charge pastorale fort importante. On
peut bien compter sur le bénévolat, mais certains sont
essoufflés de toujours donner, sans jamais recevoir une
certaine gratification.
Certains prêtres ont
passé leur vie à enseigner la théologie dans les
facultés universitaires en recevant des émoluments fort
justifiables et méritées. Pourquoi certains laïcs
ne pourraient-ils pas bénéficier de ces mêmes
avantages? Cette fois-ci, payés par les catholiques qui
réclament ce genre de service (?).
Je suggère en terminant
quelques bons ouvrages qui pourraient servir de guide à ces
personnes mandatées pour former les chrétiens dans nos communautés :
-François
Varillon, Joie de
croire, Joie de vivre
Éléments de doctrine chrétienne
(tome I et II)
- Pierre Descouvemont,
Guide des difficultés de la foi catholique
-
Le Catéchisme
de lÉglise catholique.
-
Les uvres du
Père Sertillanges,
-
Certaines uvres du
philosophes Jean Guitton
-
Les uvres (format
de poche) de Manaranche
-
Les uvres du
Père Rey-Mermet
-
P.Sesboué, Croire
-
Les uvres de Zundel
-
Les uvres de
Guardini, particulièrement son livre Les fins dernières.
Etc..
Appendice 4
A-t-on le droit de «prendre
la parole» sur un texte écrit par son évêque?
La coutume veut que
lévêque du diocèse envoie chaque
année à tous les diocésains et diocésaines
ses vux de Noël et du Nouvel An. Il utilise
habituellement les moyens modernes de communication pour le faire.
Les vux de mon évêque se sont retrouvés
cette année dans La Voix du dimanche, petit
hebdomadaire distribué gratuitement dans toute la MRC de
Matane. Jai donc pris la peine de bien lire ce texte qui
sadressait à toute la catholicité du
diocèse de Rimouski. Tout comme jai lhabitude de
lire tous les documents qui sont publiés par le pape Jean-Paul
II, accessibles souvent, le jour même de leur sortie, sur le
réseau internet. Cest ainsi, que lors de la parution de
lencyclique RAISON et FOI, jai pu, dans la
nuit même, me procurer sur le réseau internet, le texte
complet du document pontifical. Jespère que tous
les membres du clergé ont lu ce texte. Il y a là
matière à alimenter spirituellement et
intellectuellement la catholicité diocésaine.
La lecture du petit texte de
Noël de mon évêque ma fortement
interrogé. Je vous fais part ici de mes questionnements. Je
vous fais part en même temps du questionnement dun
certain nombre de gens mont même
téléphoné pour me dire aussi leur inquiétude.
Jai consulté un
certain nombre de théologiens et de philosophes
chevronnés pour leur demander leur opinion sur une partie de
ce texte. Même inquiétude et même interrogation.
Comme ce texte a été publié dans les journaux,
je prends le risque den faire, charitablement un commentaire
public. Je sais que je prends un «certain
risque» en posant un tel geste, mais je le fais, parce que ma
conscience me dicte de le faire et quil me semble
à-propos aussi de le faire.
Dans les premiers siècles de
lÉglise, la discussion était publique et se
faisait très librement dans lÉglise. Pourquoi ne
pas renouer avec ces morceaux de notre histoire ecclésiale que
nous avons tendance à laisser de côté? Et ne nous
a-t-on pas invité, dans le Chantier diocésain, à
prendre la parole? Jessaie de vérifier si cest
bien réel ou opération cosmétique, et
jusquoù sarrête ce droit quon nous
offre sur un plateau dargent.
Voici dabord le texte en
question. La partie soulignée et en caractère gras
vient de moi-même.
Message
de Noël
Personne n'a oublié les
adieux exprimés par certaines victimes de la tragédie
du 11 septembre. De l'avion qui le mène à la mort, un
homme téléphone à son épouse; de
même, une épouse à son mari. Les deux terminent
la conversation en disant : « Je t'aime. » Deux petits mots
en apparence banals et usés. Mais, en un moment d'une
exceptionnelle gravité, ils n'ont pas leur pareil pour dire l'essentiel.
Aujourd'hui, ce père et ce
mari demeurent sans doute habités par ce message, devenu un
baume sur une blessure mal cicatrisée. Lors d'anniversaires de
naissance ou de décès, ce « Je t'aime »
brillera comme une douce lumière au coeur d'une
expérience de ténèbres. Il servira de trait
d'union pour rapprocher des personnes que la mort a cruellement séparées.
Au premier Noël, Dieu a voulu
emprunter le coeur humain de Jésus pour dire son amour.
Ce coeur a vibré à l'affection de ses parents, à
l'amitié de Jean, Lazare et Marie-Madeleine. Il a
également été troublé par la tristesse,
la lâcheté des siens et l'égoïsme de trop de
ses compatriotes. Il s'est fait si proche de tout être humain
qu'il a pu affirmer : « Ce que vous faites au plus petit d'entre
les miens, c'est à moi que vous le faites.. » Quelques
heures avant sa mort, il a dit : « Aimez-vous les uns les autres
comme je vous ai aimés. » Il savait où logeait l'essentiel.
Depuis, à chaque Noël,
des gens se laissent habiter par ces paroles. En regardant
l'évocation d'un petit enfant dans la crèche, ils
réentendent d'autres mots tout simples : « Dieu est
amour. » Comme les personnes endeuillées du 11 septembre,
ils croient que cet amour demeure vivant par-delà la mort.
C'est pourquoi, malgré les
excès de notre société de consommation, la
fête de Noël n'a pas perdu son sens et sa beauté.
Elle nous rappelle qu'un Amour nous précède et nous
attend; un Amour nous est présent... sur fond d'absence. Elle
nous ramène à l'essentiel : « Ce que vous faites
au plus petit... aimez-vous les uns les autres comme je vous ai
aimés. »
Ainsi, Noël est un beau moment
de l'année pour rêver d'un monde meilleur. Car nous
posons des gestes concrets qui nous permettent d'en faire
l'expérience : échanges de voeux, réjouissances
amicales, repas fraternels, présence aux personnes seules,
malades ou démunies. Autant de manières de dire les
petits mots essentiels : « Je t'aime »... et d'entendre
Dieu nous les dire. Que brillent alors les lumières de nos
sapins et les décorations de nos demeures! Elles sont de beaux
signes de la joie de Noël.
Dans cet esprit, j'offre à
tous mes voeux les meilleurs pour un très Joyeux Noël
ainsi qu'une Bonne et Heureuse Année 2002.
+ Bertrand
Blanchet,
êvêque
de Rimouski.
La question que soulève ce
texte se situe au début du troisième paragraphe. Mon
évêque écrit : « Au premier
Noël, Dieu a voulu emprunter le cur humain de
Jésus pour nous dire son amour». Cest
là que « ça clique » pour paraphraser une de
mes interlocutrices. Et cest là que «je clique
» moi aussi.
Il nest pas facile de parler
des mystères chrétiens. De lIncarnation, en
particulier. LÉglise, dans sa grande sagesse, nous a
légué des textes extraordinaires, que les saints
conciles des trois premiers siècles ont mis en formules que
lon peut difficilement changer, sans verser, peut-être
pas toujours dans lhérésie, mais dans des
formules qui peuvent les frôler.
Dieu pouvait-il
«emprunter» le cur de humain de Jésus pour
nous dire son amour?
Le verbe emprunter, selon le
dictionnaire Robert, signifie prendre ailleurs et faire sien (2e
sens). Cest ainsi quon peut dire que Virgile a
emprunté dHomère quelques comparaisons. Le
verbe emprunter, (4e sens) signifie revêtir
(une apparence étrangère), imiter. Cest dans ce
sens quon peut dire que le comédien emprunte le
visage de son personnage pour deux ou trois heures, le temps de la
pièce dans laquelle il joue.
Lorsque mon évêque dit
que Dieu a voulu emprunter le cur de Jésus pour nous
dire son amour, je retrouve sous ses mots, quelque chose de ce 4e
sens du verbe emprunter. Lorsquon emprunte quelque chose,
cest quon nest pas propriétaire de la chose
empruntée, et lorsquon emprunte, forcément,
cest pour un certain temps, il faut, à un moment
donné remettre la chose à celui à qui on la
empruntée.
Le texte dit que Dieu a
voulu emprunter le cur de Jésus pour nous dire son amour. Dabord,
qui est ce Dieu qui a bien voulu emprunter le cur de
Jésus ? Cest sans doute le Dieu trinitaire du
Credo. Le Père, le Fils et lEsprit saint ! Alors,
comment le Père, le Fils et lEsprit saint, ont-il pu
emprunter le coeur du Fils pour nous dire son Amour ?
Avant de répondre dune
façon plus explicite à cette question, je voudrais
signaler un certain nombre de références tirée
de la Somme théologique concernant le mystère de lIncarnation.
Je commence par III, q.53, art.4.
Thomas dAquin se demande si le Christ a été
la cause de SA résurrection. La réponse est facile
à comprendre. En réponse à la première
objection, il dit, il me semble, quelque chose dimportant :
eadem est divina virtus et operatio Patris et Filii. Lachat traduit
ainsi : «La vertu et lopération divine du
Père et du Fils sont les mêmes choses. »
Thomas dAquin emploie le singulier : la vertu et
lopération divineS est la même. Si donc, il
ny a quune seule vertu divine pour les deux, le Christ a
été ressuscité par la vertu divine du Père
et par la sienne.
Je passe ensuite à III,
q.46, art.12. Thomas dAquin se demande si la passion du Christ
doit être attribuée à sa divinité. La
réponse, cest non, et elle est claire. Dieu souffre dans
le Christ à cause de la nature humaine quil a prise. De
même, il mange, dort, il marche pour la même raison. Tout
ce que fait le Christ est attribué à la personne divine
en raison de la nature humaine quil a assumée.
Reculons encore un peu : III,
q.2. art.5. Lunion de lâme et du corps dans le
Christ ne constitue pas une personne, sinon il y aurait deux
personnes dans le Christ, alors quil ny a en lui
quune seule personne, la personne divine du Fils de Dieu. Le
Fils de Dieu a assumé la nature humaine mais non la personne
humaine. Doù ma question : puisquil ny
a dans le Christ que la nature humaine et non la personne humaine
peut-on dire quil est parfaitement homme et parfaitement
Dieu ? Pour passer de la nature humaine à la personne
humaine, il faut ajouter quelque chose, nest-ce pas ?
Reculons encore un peu : III,
q.2, art.2. Lunion du Verbe incarnée sest-elle
faite dans une personne ? La réponse, cest
non : elle sest faite dans une nature.
Enfin, III, q.2. art. 2.
Lunion sest faite dans une nature, la nature humaine. Et
il précise que lune et lautre est parfaite secundum
rationem suam. Cf.
Lachat, tome 11, page 343 en haut de la page pour le français,
en bas pour le latin. Une nature humaine parfaite secundum
rationem suam , ce
nest pas une personne.
Quand le Christ pleure devant le
tombeau de Lazare, il pleure à cause de la nature humaine
quil a assumée. En tant que Fils de Dieu, il ne pouvait
pas pleurer. Mais, si tout ce que fait le Fils, le Père le
fait, ne faut-il pas conclure que Jésus a fait pleurer son
Père devant le tombeau de Lazare ? Pas
à cause dun emprunt, mais à cause dune
nature humaine assumée par son Fils. Le
mot emprunt me semble donc inacceptable, pour le moins inapproprié.
Dans le traité de
lIncarnation, Thomas dAquin explique pourquoi cest le
Fils de Dieu qui sest incarné et non pas Dieu le Père.
La référence à ces baux textes éclairent
déjà le sujet. De plus, Jésus sétant
uni à la nature humaine, avait un corps humain et une
âme humaine. Le cur humain de Jésus
nétait pas un cur demprunt ;
cétait SON cur. Jésus a aimé Lazare
avec SON cur.
Mais Dieu le Père ne
sest pas fait homme. Le cur de son Fils, Jésus,
nétait pas SON cur. Cependant, tout ce que faisait
le Fils, le Père le faisait. Pourtant, le Père na
pas un cur humain. Il ne peut pas dire que le cur de son
Fils est SON cur. Il ne peut donc pas dire quIl la
emprunté. Quand Jésus pleure devant le tombeau de
Lazare, il pleure avec SON cur dhomme. Mais, si le
Père nous dit quil a pleuré lui aussi, puisque
«moi et mon père nous sommes un», le Père ne
peut dire quil a pleuré avec SON cur de chair. Il
a pleuré par le cur de son Fils.
Quand mon évêque dit
Dieu a emprunté le cur de son Fils pour nous dire son
amour, il ne peut pas sagir de Dieu le Fils, car le Dieu dont
il parle a «emprunté» le cur humain de son
Fils, Jésus. Dieu le Père a aimé Lazare par le
truchement du cur de son Fils, par lintermédiaire
du cur de son Fils, mais pas en empruntant le cur de son Fils.
Il me semble évident que le
verbe «emprunter» ne peut pas être utilisé
ici. On ne le trouve pas sous la plume de Thomas dAquin, ni,
jen suis sûr, sous la plume des grands théologiens.
Thomas dAquin, dans le
quatrième livre du Contra Gentiles, chapitre 39,
explique ce quest lIncarnation telle que la tient la foi catholique.
Après tout ce que nous
avons dit, il est clair que lenseignement de la foi catholique
oblige à affirmer dans le Christ la nature divine parfaite, et
la nature humaine parfaite, constituée dune âme
raisonnable et dun corps humain. Ces deux natures sont unies
dans le Christ, non pas par simple manière
dhabitation, ni sous un mode accidentel, analogue à
celui dun homme qui met un vêtement, ni davantage pas un
rapport, ou une propriété, simplement personnel ;
mais bien selon une unique hypostase et un unique dépôt.
Telle est la seule manière de sauvegarder ce que
lÉcriture nous dit sur lIncarnation. La Sainte
Écriture en effet attribuant indistinctement à cet
homme ce qui est de Dieu et à Dieu et à Dieu ce qui est
de cet homme, (&ldots;) celui dont on affirme les unes et les autres
de ces choses doit être un seul et même sujet.
«Quelle que soit donc la
philosophie quon utilise,
dit le théologien Varillon, quelles que soient les
images dont on recherche lapproximation pour éclairer
lintelligence, il faut quelles ne contredisent point
ceci : le Christ, lUnique Christ, est à la fois
pleinement Dieu et pleinement homme». (Éléments
de doctrine chrétienne, tome I, p. 176).
Jésus est pleinement et
véritablement Dieu. Quand le Christ mange, quand il boit,
marche, dort, pleure et meurt, nous devons dire : Dieu mange,
Dieu boit, Dieu dort, Dieu pleure et meurt. Jésus nest
pas seulement lEnvoyé par Dieu. Il nest pas
seulement inspiré par Dieu. Il nest pas seulement uni
à Dieu, représentant de Dieu. Il nest pas quelque
chose que Dieu emprunte pour nous dire quelque chose de Lui. Jésus
est Dieu.
«Il ne faut pas dire, poursuit
Varillon, que Dieu prend à son compte ce que
lhomme fait en Jésus comme un souverain prend à
son compte les acte de lambassadeur quil a envoyé.
Il faut dire que tout ce que nous voyons lhomme faire en
Jésus, cest Dieu réellement qui le fait».
Le théologie ajoute que
«Jésus est pleinement et véritablement homme,
et non point apparence dhomme» Il
nest pas quelquun que Dieu a emprunté pour nous
dire son Amour. «Il nest pas une forme humaine
que Dieu utiliserait pour se rendre sensible et entrer en contact
avec les hommes ; Il nest point Dieu-sous-un-masque, Dieu
fantomatiquement humain. Il est homme. Et Il est Dieu aussi.
Varillon ajoute que Dieu
est Trinité. Lamour commun aux Trois Personnes,
identiques en Elles quant à la substance (ou nature), Source
ou Flamme - divinitatis unda, summi amoris affluentia, amoris
flamma (Richard de Saint-Victor) - cet amour est diversifié
selon les Personnes, selon le titre auquel il est
possédé. Chez le Père, il est Don ; chez le
Fils, il est Accueil et reddition du Don. Dans ce parfait
échange, le Père et le Fils se donnent à
lEsprit qui est pur Accueil de leur être commun.
LIncarnation est Acte damour, en ce que le Fils, assumant
une nature humaine, introduit lhumanité dans le circuit
des relations trinitaires. Lunion du Fils éternel et de
lhomme se réalise dans la Personne du Christ, de telle
sorte que la nature humaine, assumée dans lunité
de la Personne divine, est associée à
léchange damour accueil et don qui
constitue la vie de Dieu. Désormais, ce nest plus le
Fils seul qui accueille le don du Père pour se rendre
à Lui ; cest le Christ- Fils et homme en une
seule Personne qui accueille ce don pour cette reddition. En
Jésus, lhumanité devient divinement accueil et
don. Cest dire que par Lui, lAmour divin- Dieu même
nous est communiqué».
« En
Jésus-Christ, temporellement, mais pour
léternité, le vu de lamour qui
crée lhomme est exaucé par lunité de
la Personne dans la dualité des natures : cest le
mystère de lIncarnation».
Un membre de la race humaine est
donc, en rigueur de termes, Fils de Dieu. Et il ne sagit
aucunement dun tour de passe-passe. Ni dun emprunt
quelconque. Mais ce membre de la race humaine quest
Jésus, Fils de Dieu, ne lest que pour que nous le soyons
aussi. Nous sommes donc libres daccueillir ou de refuser ce don.
LÉcriture appelle
Jésus le Premier-né de lHumanité nouvelle.
Une humanité de Fils de Dieu. Par lui, lhumanité,
grâce à lIncarnation de Jésus, est
appelée à entrer en communication de la vie trinitaire.
Ladoption divine confère donc à chaque être
humain qui accueille ce DON, une vie nouvelle qui nous fait passer
à un autre ordre, lordre du divin.
Lintelligence du
mystère de lIncarnation, ne peut-être possible
quau familier de la Bible. LÉcriture, seule, nous
révèle qui est Dieu et comment Dieu, en son Fils,
surélève lhumanité pour la conduire, par
grâce, dans la Vie nouvelle apportée par Jésus.
Dieu a-t-il voulu «emprunter»
le cur de Jésus pour nous dire son amour ? Ma
réponse est la suivante : Lhumanité de
Notre Seigneur est liée par lunion hypostatique à
la divinité et elle est également instrument conjoint
de la divinité.
De ce fait il est
certainement impropre de dire que Dieu a «emprunté»
le cur de Jésus. Le cur de Jésus
étant un instrument conjoint au même titre que toute
lhumanité du Christ. A côté de cela il est
vrai que Dieu a voulu manifesté son amour au travers du
Cur de Jésus. Ce qui me chagrine, cest le mot
«emprunté» en tant que tel. Il introduit une
certaine conception juridique séparant en quelques sortes les
actes du Christ et la volonté divine.
Conclusion
Jen suis au bout de ma
réflexion pour le moment. Il y aurait tant dautres
choses à dire et à écrire. Comme tous les autres
catholiques, jai un peu peur de dire plus, de dire davantage.
Comme tant dautres, je
ne fais que soulever, par crainte sans doute, par lâcheté
sans doute aussi, le voile sur mes profondes préoccupations.
La crainte de me faire rabrouer, déchiqueter sur la place
publique, culpabiliser, empêche que jaille encore un peu
plus loin.
Certains diront, en lisant
ces propos, que je naime pas lÉglise. Ils peuvent
bien le dire et le penser, mais tel nest pas le cas. Ce
nest pas parce que ma mère est mal habillée, que
son jupon dépasse et que je lui en fais la remarque, que je ne
laime pas.
LÉglise,
réalité mystique, incarnée dans le monde, fait,
avec les membres visibles quelle a, des choses exceptionnelles.
Mais elle peut faire plus. Elle doit faire plus.
Dans ce monde
déboussolé et désorienté, elle devrait
centrer sa mission sur lenseignement de sa doctrine sans
opposer toutefois théorie et pratique.
Cest dailleurs un
défaut assez général de la pensée moderne
de tracer des séparations, des coupures entre théorie
et pratique, quand elle ne tombe pas dans le défaut
opposé qui est de tout confondre et tout mélanger.
Cest une des très
grandes qualités de la philosophie quon ma
enseignée de savoir distinguer sans séparer et unir
sans confondre.
La réalité
nest pas univoque, cest-à-dire sans distinction ni
diversité : cette erreur, on le sait, conduit à
tout confondre. La réalité nest pas non plus
équivoque, cest-à-dire diverse sans unité
ni liaison : cette erreur conduit à tout séparer.
La pensée
chrétienne, tout au contraire, est une pensée
analogique. Elle sait que la réalité est diverse parce
quil y a en elle analogie et proportion, et cela lui permet de
distinguer sans séparer, dunir sans confondre.
La théorie et la
pratique sont liées et unies, tout en étant distinctes.
Il ne faut ni les confondre, ni les séparer. Elles sont distinctes.
La pensée
spéculative ou théorique ne vise quà
connaître, quà se rendre conforme à ce qui
est en lassimilant, en le pénétrant par la
connaissance. Elle ne cherche que la vérité.
Et cest pourquoi, dans
lÉglise, il faut des penseurs, des gens qui
réfléchissent sur le dogme, la métaphysique
biblique, et transmettent aux fidèles ces connaissances
nécessaires à létablissement des
fondements de leur foi.
La pensée pratique qui
détermine et commande laction a toujours en vue un bien
à atteindre. La pensée théorique dit ce qui est,
la pensée pratique dit ce quil faut faire pour atteindre
un bien. Mais elles sont liées et unies. La pratique suppose
la théorie et elle est incapable de déterminer
laction sans se fonder sur la théorie : nous
agissons daprès nos connaissances.
Une pratique isolée de
la théorie, un praticien qui na pas de science na
aucune fécondité. Sélever contre la
théorie, la regarder comme un rêve infécond,
cest tuer la pratique.
Il faut que
lenseignement transmis permette et enclenche un engagement.
Cest en cela que lÉglise est et se réalise.
Cest en cela que lÉglise est et se réalisera.
Je nai fait
quinsister dans ces pages sur la faiblesse de
lenseignement de lÉglise. Si je suis dans
lerreur, quon me corrige, et jaccepterai
humblement mon égarement.
Si je suis dans la
vérité, quon accepte humblement aussi, de
lautre côté, de faire un bout de chemin. Chacun
reste le témoin de lEspérance dans le chemin que
Dieu lui-même veut bien lui tracer.
Ambroise de Milan,« le
laïc » sacré évêque en une semaine,
grand docteur de lÉglise naissante, résumera
toute ma pensée : La gloire de Dieu cest un
homme vivant, et la vie de lhomme cest la vision de Dieu.
Je souhaiterais que cette
phrase soit gravée sur tous les murs de nos églises
locales. Cette catéchèse unique et fondamentale
pourrait relier tous les curs.
Lhomme vivant,
cest lhomme évangélisé par les
apôtres vivants dans le temps présent; la vie de
lhomme divinisé, cest déjà le
travail de Dieu dans le temps présent, en attendant den
voir toute la réalité, par la grâce divine,
dans lÉternité, qui ne tarde pas à venir
et à laquelle tous les témoins du Christ
ressuscité sont conviés.
Recommandation
En relisant les recommandations du
Synode diocésain de 1970, je me suis aperçu quil
y avait 13 commissions détude et des centaines de
recommandations qui sont restées, pour la plupart, sans lendemain.
Jinvite donc le chantier
diocésain à ne retenir quune seule recommandation
au terme de cette longue et difficile réflexion afin
déviter de tomber dans le vice du synode précédent.
Beaucoup de choses dites : peu
de choses faites. Vous doutez? Relisez les quatre cent quarante trois
pages du document pour vous en convaincre.
Ma recommandation sera la
suivante : Que les catholiques du diocèse de
Rimouski sengagent à poursuivre ou à commencer
une solide éducation de leur foi et, pour ce faire, quils
sengagent à créer une école de la foi,
oeuvrant constamment et à différents niveaux sur tout
le territoire où leur Église est implantée.
Les catholiques
sengagent aussi à financer une telle uvre et
à y mettre toute leur énergie, leur
fidélité, leur engagement et leur prière.
Nestor Turcotte 2 février
2002, en la Fête de la Purification de Marie.