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La transmission de la foi aux jeunes qui sont «hors de l’Église»

 

 Nestor Turcott

Avis

Le diocèse de Rimouski est en «Chantier». Chaque catholique est appelé à livrer sa pensée sur l’Église en général, sur l’Église diocésaine en particulier. A cause de sa longueur, le texte qui suit n’a pas été lu devant les commissaires itinérants de la Commission formée à cet effet.

 

Il a été cependant envoyé par internet à l’Évêque du diocèse, Mgr. Bertrand Blanchet, à Mgr.Gilles Ouellet, évêque émérite du diocèse, au Vicaire général, aux prêtres et aux communautés religieuses, à certains organismes religieux de la région, aux journalistes locaux,  à un certain nombre de laïcs du diocèse, aux évêques du Québec, et à certaines personnes qui vivent hors Québec

 

Présentation

 

Les jeunes baptisés ne sont plus à l’église et ils se sentent hors de l’Église. Personne ne sait trop pourquoi les jeunes ne viennent plus à l’église et pourquoi ils se sentent en dehors de cette Église dans laquelle ils ont tous été baptisés.

 

Le mal est profond. Beaucoup plus profond qu’on pourrait le penser. La présente réflexion vise essentiellement à chercher quelques causes qui  pourraient expliquer une telle désaffection.  Elle n’engage que celui qui a eu le courage de l’écrire jusqu’au bout. Elle se veut la plus objective possible et ne vise en aucune façon à blesser qui que ce soit. Si, en la lisant, quelqu’un se sentait mal à l’aise, à cause de la verdeur des propos tenus, l’auteur s’en excuse immédiatement.

 

Fidèle aux maîtres qu’il a fréquentés dans sa jeunesse et sa vie professionnelle, l’auteur  de ces lignes est un admirateur inconditionnel de Sertillanges, Zundel, Varillon, Maritain, Péguy, Claudel et Léon Bloy. Celui-ci  écrivait un jour : «Si on supprime du même coup les vérités dangereuses à proclamer et les vérités désagréables à entendre, je n’aperçois pas un troisième groupe».

 

L’auteur de cette réflexion a essayé durant toute sa vie d’éviter le plus possible d’entrer dans ce qui pourrait être ce «potentiel» troisième groupe. Il est donc inévitable que ses propos heurtent certaines personnes. En cela, il n’y peut rien. Il fait sienne la devise de l’Évangéliste : cela est ou cela n’est pas. Le reste vient du Malin.

 

Bonne lecture !

 

Nestor Turcotte

143 Champlain

Matane (QC) G4W 2V1           

 

 Tél : 418.566.2110

Internet : aristote@ma.cgocable.ca

Préliminaires

 

Pie XI, dès 1932, parlait de «crise sans précédent» dans l’histoire humaine. L’échec présent de ce monde moderne tel qu’il s’était constitué depuis le XVIIIe siècle, - et même dans une certaine mesure depuis la Renaissance - appelle une profonde réflexion  de notre part, particulièrement si nous nous réclamons encore de ce titre de catholique, souvent mal compris, presque inutilisé, même par ceux qui président (?) à la récitation du Credo, à la messe dominicale.

 

La crise est partout. Elle s’infiltre dans le monde économique, politique, familial. La crise est dans le monde de l’éducation, dans toutes les institutions. Elle est surtout dans les mœurs. Elle atteint un degré sans précédent dans l’histoire. Toutes les traditions et disciplines morales sont rejetées. Le plus grave, c’est qu’il n’y a plus aucune conviction morale unanimement admise parmi les hommes. La plupart des hommes n’ont plus aucune conscience de ce qui est bien et de ce qui est mal. Et chacun peut allonger cette liste non exhaustive.

 

Mais, par dessus tout, - nous verrons quelle est la clef de tout le reste - la crise est intellectuelle et doctrinale. Tout est habituellement et continuellement discuté ou mis en doute. Il n’y a plus aucune certitude unanimement admise par tous. L’histoire nous rapporte, particulièrement dans l’Église, qu’il y a eu des doctrines qui se sont opposées. Mais il y a toujours eu un certain nombre de convictions fondamentales que personne n’aurait songé à discuter et sur lesquelles reposaient à la fois la vie morale, l’ordre social et toute la civilisation. Notre époque a tout simplement jeté à terre toutes ces convictions. L’humanité est devenue une tour de Babel parce que les hommes n’ont plus aucun terrain d’entente, qui leur permettrait de se rejoindre sur un certain nombre de réalités. L’Église elle-même a été victime de cette crise qui touche l’ensemble de l’humanité. Il ne se passe pas une journée, une semaine, un mois, sans qu’un quelconque théologien, un prêtre, un agent de pastorale, quelqu’un en autorité dans la hiérarchie, ne viennent ébranler l’édifice cohérent des articles du Credo.

 

Il n’est pas possible de parler de tout cela sans diagnostiquer les causes du mal qui atteignent aussi profondément notre civilisation et  notre Église. On n’a pas souvent le courage d’analyser en profondeur ces questions. C’est ce que nous allons essayer de faire tout de suite. Voir, comment la crise doctrinale est la clef qui explique  tout le reste. Une civilisation, qu’on le veille ou non, est une manière de vivre des hommes. Elle dépend entièrement de l’idée que le hommes se font de leur nature humaine, du sens de leur vie et de leur destinée, autrement dit de la conception philosophique et religieuse qu’ils se font d’eux-mêmes et qui inspirent ensuite tout leur agir personnel.

 

Chaque partie de l’histoire a toujours reposé sur des conceptions philosophiques et religieuses qui l’ont imprégnée. Le Moyen Âge, par exemple, a été marqué par une conception chrétienne de l’homme et de sa destinée. La Renaissance est le résultat de certaines idées véhiculées par ceux qu’on appelle les humanistes. Le XVIIe siècle est le résultat du Jansénisme et de la philosophie de Descartes. Le XVIIIe siècle est issu des philosophes encyclopédistes, comme Voltaire et Rousseau, pour ne nommer que ceux-là. Les XIXe et XXe siècle ont été largement marqués par les courants marxistes et une multitude de philosophies généralement empreintes d’athéisme. Plusieurs de ces doctrines, on le sait bien, qui ont inspiré la civilisation actuelle, contiennent de graves erreurs au sujet de la nature et de la destinée de l’homme. Peu de gens s’y arrêtent, et l’Église ne fait souvent que les dénoncer, sans prendre le temps de les étudier et de les approfondir.

 

Le monde actuel, dans son ensemble, est merveilleux et marqué par des découvertes scientifiques étonnantes qui ont contribué au développement des civilisations. Mais ce beau monde, qui soit dit en passant est excellent et véhicule souvent de hautes valeurs humaines, est infiltré par des erreurs philosophiques et religieuses qui ne cadrent pas avec la nature humaine tout court, non plus qu’avec l’Église et sa doctrine, évidemment. Ne pas comprendre ces courants de pensée, les ignorer surtout, ne peut qu’engendrer des formes nouvelles de déviations dans l’interprétation de la pensée chrétienne. On ne guérit pas un organisme atteint d’infection sans supprimer le foyer d’infection. On n’arrête pas une locomotive lancée et brisant tout sur son chemin sans couper la vapeur. On ne répare pas le toit d’une maison dont les fondations s’écroulent : il faut d’abord refaire les fondations.

 

Le problème de l’heure est de retrouver justement les principes philosophiques et religieux conformes à la vérité sur l’homme. Le problème de l’heure est de retrouver le sens de la vie humaine et de sa destinée et de faire naître une civilisation nouvelle basée sur des principes  authentiques et vrais et,  par conséquent,  rejeter les faux principes  qui entravent l’épanouissement de l’homme: si on ne va pas jusque-là, l’ensemble de notre travail est voué à l’échec, tout particulièrement celui de l’évangélisation.

 

C’est un travail qui sera long et difficile, et, c’est parce que, selon moi, on n’a pas pris le temps de s’arrêter à ce problème fondamental, que nos actions et nos gestes d’évangélisation semblent tourner à vide. Mais il faut faire ce travail difficile, sans quoi, nous risquons de laisser à nos enfants, un héritage intellectuel et religieux indigne de personnes réfléchies et engagées dans le déroulement de notre histoire humaine. Très humblement,  je veux donner maintenant ma vision des choses. Si celle-ci peut aider une seule personne à entreprendre une réflexion personnelle ou collective, celle-ci n’aurai pas été vaine.

 

 

 

1.   Le désordre moderne

 

Le principe fondamental sur lequel le monde actuel a pris naissance au XVIIIe et XIXe siècle est la revendication d’une indépendance absolue de l’homme. Cet homme nouveau veut être le maître absolu, ne dépendre de personne et ne se soumettre à rien. L’homme, selon ce nouvel humanisme, ne veut admettre aucun absolu, sauf l’absolu de lui-même, et en ce sens, il propose un progrès indéfini pour l’homme. L’homme nouveau, selon le nouvel humanisme, se veut capable de parvenir à la perfection et au bonheur par ses seules forces et par les seules ressources de sa liberté illimitée. Il ne veut  obéir qu’à lui-même.

 

 

a)     la liberté de pensée

 

 

La première manifestation de cette nouvelle religion est la liberté de pensée. L’homme moderne n’admet plus qu’une vérité puisse exister indépendante de lui. Il ne veut plus que sa pensée se soumette à la réalité, celle qui s’impose à lui et qui doit être connue telle qu’elle est. Il ne veut plus être soumis à cet impératif de la réalité qui lui permettrait d’affirmer ensuite ce qui est vrai et ce qui est faux. L’homme moderne est devenu le seul maître de sa pensée. Il lui plaît d’affirmer ce qu’il veut, sans se soucier s’il est sur le sentier de la vérité ou s’il fréquente les ornières de l’erreur. Il ne veut se soumettre à rien d’autre que son propre mouvement intérieur.

 

Cette liberté de pensée prend sa source dans une philosophie qui a fortement marqué la psychologie de nos contemporains, particulièrement les jeunes, qui ont fréquenté nos institutions collégiales et universitaires. Cette philosophie a aussi marqué bien des démarches dans l’Église hiérarchique au point qu’elle s’est embourbée dans le fatras des rapports et des comités, qui lui ont fait oublier la réalité qui est en face d’elle. Cette philosophie se nomme l’idéalisme.

 

Ce courant de pensée, faut-il le rappeler, ramène tout à la pensée et à son développement autonome : ce n’est plus une réalité indépendante de la pensée qui tient la pensée sous sa dépendance pour être connue  telle qu’elle est, c’est-à-dire dans la vérité et sans l’erreur; la réalité, c’est la pensée qui se construit elle-même en ne dépendant que d’elle-même.  En termes simples, la vérité n’est plus la conformité au réel, mais elle est la construction élaborée dans l’esprit. L’homme moderne est constamment à la poursuite d’un ordre idéal et théorique, d’une construction abstraite qui n’est qu’une vue de l’esprit où la réalité est oubliée. L’homme moderne construit des cadres artificiels qui n’ont d’existence que sur le papier et ne correspondent en rien au réel.

 

La conséquence la plus grave d’une telle attitude est la disparition de toute certitude unanimement admise par tous les hommes et pouvant constituer le fondement commun de la vie. Les hommes ne sont plus soumis maintenant au réel. Ils sont étiquetés en systèmes, en écoles, en partis, en idéologies qui s’opposent les uns aux autres et qui n’ont aucun principe commun qui les rassemble.

 

Ces étiquettes ont envahi même l’Église. Les progressistes (?) traitent les autres de traditionalistes. Les libéraux accusent les conservateurs d’intégrisme. Les féministes accusent leurs opposants de sexisme. Les théologiens avant-gardistes parlent de leurs prédécesseurs comme des théologiens rétrogrades. Le Moyen Âge est une époque de noirceur alors que la nôtre en est une de clarté éblouissante. Saint-Thomas d’Aquin n’est plus à la mode parce qu’il vient de cette époque de ténèbres. Et j’en passe !  Bref, si la vérité n’existe pas indépendamment de ceux qui en parlent, si la vérité ne s’impose pas à tous et n’est pas la même pour tous, si chacun pense à son gré, les pensées des hommes n’ont donc plus aucune base commune qui leur permette de faire certaines choses en commun. C’est l’humanité, c’est l’Église, livrée à la guerre des clans, des groupes, des idéologies.

 

Mais il y a plus. Si la vérité n’est plus la règle des pensées, chacun pensera donc selon ses intérêts, ses cupidités, ses sentiments, ses passions, ses instincts, en fait, selon l’état de ses nerfs et de ses glandes. Et on voit, si on réfléchit bien, comment cette philosophie idéaliste, conduit à faire de la pensée un simple produit de l’organisme, et conduit donc fatalement au matérialisme philosophique.

 

 

b)    le refus de se soumettre à la loi morale

 

 

À cette liberté de pensée de l’homme moderne, s’ajoute le refus de se soumettre à une loi morale qui ne serait pas l’œuvre uniquement de sa propre conscience. L’homme moderne, à cause de ces pré-requis idéalistes, veut être l’auteur et le maître de sa propre morale. Il ne veut pas d’autres référentiels que le sien propre.

 

Les conséquences d’une telle approche sont évidemment fort importantes. La disparition de toute règle morale unanimement admise qui constitue une loi universelle des mœurs est fort grave. Chacun est maintenant l’auteur et le maître de SA propre morale. Chacun la bâtira au gré de ses penchants, de ses désirs, de ses intérêts, même de ses vices. Il en résulte ce que nous voyons maintenant : le dérèglement général des mœurs, la disparition de la conscience du mal, et forcément,  la fin de la distinction entre ce qui est bien et ce qui est mal. L’opposition des intérêts conduit à un monde où l’homme devient un loup pour l’homme. C’est ce que la «civilisation» (?) actuelle vit. C’est ce que nos jeunes vivent, et comment pourrait-il en être autrement? C’est ce qu’on leur a enseigné au secondaire et au collégial. C’est le message transmis par un très grand nombre d’enseignants, pas toujours préparés à accomplir cette tâche, victimes souvent des aménagements d’horaires sur lesquels ils n’avaient aucune emprise.

 

 

c)     la liberté religieuse

 

 

La revendication de la liberté absolue, voire illimitée de l’homme moderne, s’étend surtout au domaine religieux. L’homme ne veut plus admettre qu’ il dépend de Dieu, qu’il n’a rien par lui-même et que tout lui vient de son Créateur.

 

L’homme moderne se considère plus libre parce qu’il n’a pas de compte à rendre à personne. Il se considère libre de n’avoir pas de religion.  Si par contre, il  en a une, ce n’est pas celle qu’on lui a enseignée, mais bien celle qu’il a choisie librement, et qui correspond à ses sentiments.

 

La religion cesse d’être une question de vérité pour devenir une question de sentiment. Chacun vit un cheminement qui lui est totalement personnel, et il n’est pas rare de voir des membres de la hiérarchie accepter une telle philosophie. Le sentiment religieux remplace l’authentique religion, et le «je me sens bien dans ce que je vis» remplace le «ce qui est». On aime la religion ou on ne l’aime pas. On aime Dieu ou pas, comme on aime la crème glacée ou pas, la musique rock ou la musique rap, etc.

 

Dieu alors n’est plus la Réalité première dont toutes choses tirent son existence. Dieu n’est plus celui qui donne l’être à tout être, qui donne à l’homme d’être ce qu’il est et qui ne pourrait pas être, si cet Être, qui est l’Absolu, ne lui donnait pas d’être constamment ce qu’il est.

 

Dieu devient un «idéal» personnel que chacun invente, que l’esprit humain crée à partir de ses sentiments religieux. Ce n’est plus Dieu qui crée l’homme, c’est l’homme qui &ldots;crée  ou invente son propre Dieu, selon ses goûts, ses tendances, ses choix, et&ldots;ses amis!

 

Cette attitude sur le plan religieux a évidemment de graves conséquences. Elle est la clef qui explique tout le reste, qui explique tous les comportements «religieux» de l’homme moderne. La revendication d’indépendance absolue de l’homme vient de ce que l’homme refuse sa condition de créature, condition qui fait qu’il ne peut exister que dans ce lien de dépendance avec le Créateur, qu’en dépendance de Dieu qui lui donne son existence.

 

 Pourquoi y a-t-il une vérité, par exemple, qui ne dépend pas de nous ?  C’est parce que ce n’est pas nous qui avons créé les choses. Dieu a créé toutes choses, et il nous faut les connaître pour enrichir notre intelligence de cette connaissance. Reconnaître toutes choses, telles qu’elles sont, c’est se soumettre à la réalité telle qu’elle sort des mains du Créateur. Le refus de dépendre de Dieu entraîne logiquement le refus de la vérité et, par conséquent, l’autonomie absolue de l’intelligence, la liberté de pensée. Le refus de dépendre d’un Dieu créateur conduit à une forme quelconque de pensée idéaliste dont nous avons démontré rapidement les méfaits.

 

De même, pourquoi y a-t-il une loi morale qui ne dépend pas de nous, et qui donc, forcément, s’impose à nous? Parce que nous ne nous sommes pas créés nous-mêmes, mais nous sommes tels que Dieu nous a créés, avec une nature humaine qui ne peut atteindre sa perfection et son bonheur que suivant des voies déterminées, parce qu’elle est telle que Dieu l’a faite.  Le bien ne nous est accessible qu’en passant par des chemins qui résultent de notre nature humaine qui est elle-même l’œuvre de Dieu. La soumission à la loi morale est ainsi soumission à Dieu qui en est l’auteur, et le refus de dépendre de Dieu engendre logiquement le refus de toute morale absolue.

 

Toute notre jeunesse québécoise, depuis plus de vingt ans, a été élevée, dans les collèges et les universités, dans une perspective où Dieu, Créateur de toutes choses et de tous les êtres, est complètement absent. Le monde moderne dans lequel cette jeunesse baigne est, à toute fin pratique, un monde sans Dieu, un monde qui n’est pas réglé par la vérité et par la loi de Dieu. Toute la crise dans laquelle nous vivons présentement n’est que l’effondrement de ce monde sans Dieu, du monde de l’orgueil humain, qui a prétendu se passer de Dieu et de sa Loi, croyant parvenir seul, indépendamment de Dieu, à sa perfection et son bonheur. Toutes les constructions de nos esprits orgueilleux se sont heurtées et se sont brisées contre l’œuvre de Dieu, car, elle seule l’œuvre de Dieu est ce qui est. Les constructions de nos esprits vaniteux n’existent que dans notre esprit; cette philosophie idéaliste ne peut pas exister, puisque Dieu seul fait exister le monde et tous les êtres tels qu’ils sont dans la réalité.

 

Certes, cet orgueil humain, - et la corruption et la dégénérescence qui en résultent -  n’est pas l’apanage de notre monde moderne. On la retrouve au cours de tous les siècles. Mais ce qui est nouveau présentement, c’est que cette revendication d’indépendance absolue est devenue le principe directeur de toute la civilisation actuelle. Les maux qu’une telle philosophie idéaliste ont engendrés ont été portés à leur paroxysme à notre époque. Et cela, malgré les progrès scientifique et technique, malgré l’intensification des relations humaines,  malgré les moyens de communication de plus en plus rapides et sophistiqués qui encerclent tout l’environnement humain.

 

Il ne faut pas avoir peur de dire et de montrer à la jeunesse actuelle les méfaits de ces philosophies idéalistes qui conduisent toutes au matérialisme philosophique, à savoir l’affirmation que le monde dans lequel on est  le seul être et qu’il n’y en pas d’autres. Il ne faut pas avoir peur, -  et c’est par là que doit recommencer notre travail d’évangélisation - de démontrer que le fondement premier de la vie des civilisations, c’est LA LOI DE DIEU qui s’impose à l’homme. Encore une fois, si l’homme est son maître absolu, s’il n’y a pour lui ni vérité ni loi supérieure qui s’imposent à lui, l’homme sera la proie de ses cupidités, de ses passions et de son orgueil. Il ne suffit donc pas de parler à la jeunesse actuelle de «forces morales» qui sont en eux, ou de «forces spirituelles» qui les habitent. Ce serait verser encore dans la philosophie idéaliste. Comme ces forces pourraient toujours avoir leurs sources dans l’homme lui-même, il faut leur montrer que tout ce qui est dans l’homme a sa source dans celui seul qui donne l’être et qui le donne à jamais, puisqu’il est le SEUL ÊTRE QUI NE DÉPEND D’AUCUN ÊTRE POUR ÊTRE, et qui donne donc à tous ceux qui ne sont pas l’Être, le soin d’être, parce qu’il est celui de qui dépend tout être.

 

L’humanisme absolu a pris plusieurs formes dans l’histoire. La  forme la plus marquante, qui a pris racine au Siècle des Lumières, (XVIIIe siècle) fut centrée sur l’individu qui revendiquait une indépendance ou une souveraineté absolue. La société alors n’était vue que comme un contrat (Le contrat social de Rousseau) librement consenti par lui seul et où lui seul faisait loi. De là sont nées des sociétés tiraillées constamment entre les tendances et les intérêts contraires des individus et où la notion de bien commun a totalement disparue. On semble revenir présentement à cette première tendance, après l’échec du collectivisme dont je vais parler brièvement.

 

Aux XIXe et XXe siècles, l’homme étant incapable d’assurer sa souveraineté s’est fait happer par de multiples formes de collectivisme. L’humanisme absolu s’est alors incarné dans des régimes totalitaires dont on ne mesure pas encore toutes répercussions sur l’avenir. Le collectivisme s’est attribué pendant ces deux siècles une indépendance ou une souveraineté absolue et s’est proclamé indépendant de toute vérité et toute loi supérieure qui s’imposerait à elle. L’individu, dans un tel système, n’était alors qu’un simple instrument de la puissance collective.

 

Les deux systèmes se sont avérés un échec total. Il évident qu’il faut une LOI SUPÉRIEURE à l’individu et à l’État. Il faut une loi supérieure à l’homme pour déterminer les droits et devoirs réciproques de l’individu qui s’imposent à l’un et à l’autre,  sinon : ou bien l’individu est souverain et fait de l’État le jouet de ses caprices, de ses intérêts et de ses passions, ou bien l’État est souverain absolu et traite l’individu comme un simple instrument de sa puissance.

 

Nous sommes, à ce stade-ci, fixés sur le principe premier qui donne la clé de la compréhension de tout le monde moderne et donc de son échec et de son malheur. Le monde moderne est un monde en état de révolte qui a rejeté les fondements sur lesquels toute l’humanité s’était édifiée depuis des siècles. La civilisation actuelle est une civilisation matérialiste, pris au sens philosophique du terme, à savoir qu’elle vit comme étant celle qui peut se passer de l’Absolu et qui, dans les faits, se proclame elle-même l’Absolu qu’elle rejette. Elle vit à partir de ses constructions de l’esprit, invente des chimères et cultive le monde de ses sentiments qui la font être plus ou moins bien dans sa peau.

 

L’Église enseignante n’échappe pas à cela. Elle élabore des plans, collige des informations, monte des dossiers, imagine ce que ça pourrait être, dépose des rapports, fait des Synodes diocésains, des chantiers, des rencontres multiples, etc. qui ne font qu’additionner les constructions de l’esprit, mais s’éloigne tout aussi vite ensuite de la réalité qu’elle ne peut plus ou ne veut plus affronter.

 

La réalité, c’est que notre Église n’est plus vue à partir de ce qu’elle est, réalité mystique et surnaturelle, mais à partir de ce qu’on pense qu’elle pourrait être, à partir de nos propres constructions d’esprit. Or, la réalité est tout autre. L’Église et la civilisation en générale, est déconnectée de la réalité. La réalité, c’est que l’homme nouveau vit sans Dieu, puisqu’il n’en a pas besoin. Il s’est lui-même proclamé ce qu’il renie. C’est là, selon nous, le point de départ de notre réflexion. Il s’agit, - et le travail sera long et difficile&ldots;.serait-il jamais terminé? -  de démontrer à ce monde qu’il dépend pour être d’un Être qui le fait être et sans qui il n’aurait pas l’existence. La foi sera, par la suite, d’accueillir, si on le veut bien, Celui qui est venu nous dire qui est cet Être qui réalise mon être et qui m’invite à entrer en relation avec lui.

 

 

2. Les jeunes et les philosophies idéalistes

 

 

Il important, à ce stade de cette réflexion, de s’arrêter sur la cause  d’un tel désordre dans l’Église insérée dans cette société contemporaine frappée par le malheur et par l’angoisse d’une philosophie qui l’éloigne de la réalité et qui l’enferme sur lui-même. En connaissant la cause, peut-être arrivera-t-on à supprimer le mal qui nous gangrène tous. Cette cause, qui touche l’ensemble des hommes et des femmes de notre époque et qui touche évidemment même notre Église, ne peut venir que d’une attitude de l’esprit.

 

Tous les jeunes du Québec, depuis les vingt-cinq ou trente dernières années, ont subi l’influence d’une philosophie idéaliste qui a déformé en eux la structure  mentale même de l’être humain. Cette philosophie a fait de tels ravages dans la pensée des jeunes qu’il nous est impossible d’en mesurer toutes les répercussions dans un avenir immédiat. Je me dois d’y revenir, tellement c’est important.

 

La philosophie idéaliste enseignée depuis plusieurs décennies, et qui s’est infiltrée partout et a pris forme dans les intelligences de nos jeunes, est cette attitude d’orgueil de l’homme qui veut tout tirer des constructions de son propre esprit, qui veut tout réduire à ses idées et tout régenter d’après ses idées, qui refuse de se soumettre au réel et aux conditions que le réel impose à la vie. Certains de nos contemporains ont tendance à dire que c’est la philosophie matérialiste qui a conduit les jeunes et les hommes en général à l’abandon de la foi, à toute référence à Dieu. Ils ont raison en partie, mais ils ont surtout grandement tort!

 

Le matérialisme moderne existe bel et bien et a conduit l’homme actuel à vivre sans Dieu. Mais le matérialisme actuel ne peut s’expliquer que par les philosophies idéalistes. Le matérialisme actuel ne peut se comprendre que si on comprend bien la pensée idéaliste qui a tout fait chavirer. Il est important, selon nous, de bien comprendre ce processus. Ne pas s’y arrêter, c’est une fois de plus passer outre sur le fond du problème et oublier de chercher la cause d’un tel désordre. Essayons donc de préciser notre pensée sur ce sujet et de voir comment le courant idéaliste a déformé la pensée de l’homme contemporain.

 

 

a)     Idéalisme et matérialisme

 

 

La philosophie idéaliste que l’on a enseignée dans les cours de philosophie depuis plusieurs années dans nos collèges du Québec n’admet que ce qui est intérieur à la pensée. C’est là la suprême réalité. Elle apparaît sous cet angle comme un pur spiritualisme. Mais cette philosophie mène tout droit au matérialisme et détruit dans le cœur humain la notion même de «pirituel». On perçoit cela en filigrane dans les nouveaux programmes d’enseignement «spirituel» au secondaire et au primaire. Au niveau collégial, on sent que cela a été fait depuis longtemps.

 

Si l’on admet avec le sens commun que la pensée est connaissance d’une réalité, elle est aussi présence en nous de la réalité connue, car la réalité connue est bien d’une certaine manière présente en nous dans la connaissance que nous en avons (par exemple, la personne à qui nous pensons est bien d’une certaine manière présente en nous dans notre pensée). Cette présence de la réalité connue dans la pensée qui la connaît n’est pas une présence matérielle, c’est une présence immatérielle, et ainsi nous découvrons le caractère immatériel ou spirituel de la pensée. Écrire et affirmer cela semble banal à toute notre génération qui a été formée par la philosophie réaliste aristotélicienne et reprise par tous les philosophes réalistes du Moyen Âge, particulièrement celle de Thomas d’Aquin.

 

Mais, il faut bien l’admettre, cette découverte du spirituel dans l’homme devient une entreprise irréalisable si la pensée n’est plus la connaissance de la réalité, mais un simple produit de l’activité intellectuelle. Au Québec, et ailleurs dans le monde, l’enseignement  de la philosophie est tombée dans ce terrible travers. La vérité n’est plus connue comme une réalité qui s’impose à nous, mais comme une construction de l’esprit. Chacun ne pense plus en fonction du réel, ne définit plus les choses d’après ce qui est réel, mais définit et pense au gré de ses intérêts, des ses cupidités, de ses sentiments, de ses instincts, de ses passions. La pensée n’est plus ce qui est en concordance avec le réel, mais un produit du cerveau, comme la bile est le produit du foie.

 

La philosophie idéaliste conduit, comme on peut le soupçonner, directement au matérialisme. Nous en parlerons un peu plus loin. Mais pire encore, l’idéalisme philosophique conduit non seulement au matérialisme philosophique, mais mène au pragmatisme, c’est-à-dire à la philosophie qui supprime toute connaissance spéculative pour ne plus reconnaître que la pensée qui mène à l’action. Rien de plus normal. S’il n’y a plus de vérité à connaître, il n’y a plus forcément qu’à ne chercher que l’utilité, l’intérêt, la réussite, l’efficacité. Tous les problèmes ne sont plus que des problèmes d’action et de succès. L’homme ne devient plus qu’une action produisant sa propre pensée. L’approche par compétences prônée par le Ministère de l’Éducation  et qui s’étend dans tout le réseau scolaire, va exactement dans ce sens-là!

 

Je me suis ouvert de toutes ses préoccupations dernièrement à un membre de la hiérarchie ecclésiale. Celui-ci me fit la remarque suivante: « Le temps n’est plus aux idées; le temps est à l’engagement et à l’action. On a assez parlé dans l’Église; maintenant, le temps est venu de faire des choses». Je ne croyais pas si bien viser. Les idées, élaborées à partir du réel, ne sont plus les bienvenues dans l’Église puisque chacun a bien le droit d’avoir les siennes sur à-peu-près n’importe quel sujet et de se lancer ensuite dans l’action selon ce que son esprit lui a demandé de faire. L’important ce n’est pas de savoir quelque chose sur la foi, par exemple, qui nous engage, mais de s’engager, sans se soucier, pourquoi et pour qui on le fait.

 

L’important, c’est l’engagement. L’action. On voit jusqu’à quel point le pragmatisme nous a gagné et a pénétré toutes les activités pastorales de notre Église, toutes les activités du monde scolaire, toutes les activités du monde civil.

 

Un autre exemple. Dernièrement, un autre membre de la hiérarchie ecclésiale, feuilletant le bulletin paroissial de son ancienne paroisse me fit la remarque suivante: « C’est incroyable combien les quêtes ont baissé depuis que je suis parti». On le voit bien, à partir d’un exemple très anodin, ce qui intéressait ce brave curé, ce n’était pas la foi de ses anciens paroissiens, mais bien si le coffre-fort de la fabrique était toujours bien garni. Ce qui lui semblait important, ce n’était pas que la compréhension de la foi de ses fidèles avait progressé, mais si le compte en banque était aussi haut que lorsqu’il avait quitté les lieux pour aller poursuivre une mission semblable dans une autre paroisse.

 

 

b)    Idéalisme et athéisme

 

 

L’idéalisme, on va le voir, a des liens très étroits avec l’athéisme (ou même avec le panthéisme qui n’est qu’un autre visage de l’athéisme et dans lequel le Nouvel Âge nous a plongés). L’être humain est incapable de concevoir directement l’Être parfait et infini qui est Dieu. La découverte de Dieu ne peut se faire qu’à partir des choses qu’Il a faites, comme CAUSE d’existence de toutes les réalités du monde. Comme tous les êtres qui sont dans le monde n’ont pas par eux-mêmes leur propre existence, il faut bien une CAUSE qui leur donne l’existence et  fasse qu’ils existent, puisqu’ils n’existent pas par eux-mêmes.

 

Saint Paul, dans l’Épître aux Romains, dit que le Dieu invisible s’est fait connaître par les choses visibles qu’il a faites. Ainsi quiconque reconnaît la plus humble réalité commence déjà à reconnaître Dieu en reconnaissant et acceptant ce que Dieu a fait&ldots; La soumission au réel est une soumission à Dieu, auteur de toute réalité. Nos ancêtres dans la foi n’avaient pas tellement de problème à accepter les données de la foi puisqu’ils acceptaient tout naturellement la thèse de la soumission au réel. Dieu était l’auteur de tout : auteur de l’univers, créateur de l’homme, créateur de toute vie. Ils ne vivaient pas dans des constructions de l’esprit comme l’homme contemporain a tendance à le faire. Ils se soumettaient tout naturellement au réel qui ne dépendait pas d’eux.

 

Pourquoi la vérité s’imposait-t-elle tout naturellement à leur pensée? Pourquoi la vérité ne pouvait pas dépendre d’eux et pourquoi il ne dépendait pas d’eux de faire que ceci soit vrai ou faux? Parce que, selon toute cette génération, notre pensée devait se conformer à la réalité pour la connaître telle qu’elle était, et cela parce que ce n’était pas eux qui avait fait cette réalité, mais bien Dieu, auteur de toute réalité. C’était le réalisme intégral, celui dont on nous a si bien parlé lorsque je fréquentais les maîtres-philosophes de mon époque.

 

Voilà justement ce que l’idéalisme refuse et, forcément, ce que refuse la presque totalité des jeunes québécois formés à cette philosophie idéaliste. La réalité, selon la nouvelle génération, ne vient pas de Dieu; elle est tirée de l’esprit humain qui l’invente, la modifie, la modèle selon ses goûts, ses désirs, ses instincts, ses tendances.  A l’origine de cette philosophie idéaliste, il y a donc, forcément, l’orgueil humain qui refuse toute dépendance et se veut, comme Dieu, dans l’indépendance absolue qui tire tout de soi.

 

En d’autres mots, la philosophie idéaliste, contrairement à une saine philosophie réaliste, est une divinisation de l’intelligence humaine qui se prétend créatrice et capable de tout tirer d’elle-même comme le fait l’intelligence divine. Cette prétention se heurte au réel que nous n’avons pas créé et qui est ce qu’il est, c’est-à-dire ce que Dieu l’a fait. Car précisément l’intelligence de l’homme est incapable de donner l’existence ou de faire exister. Ses inventions, ses conceptions ne peuvent que MODIFIER ce qui existe. L’artiste, l’industriel, le technicien transforment des choses préexistantes, les arrangent différemment; mais c’est le propre de Dieu, et de lui seul, de faire exister, d’être source de l’existence elle-même. Ce n’est pas cela qu’on a enseigné à la plupart de nos jeunes. On leur a enseigné tout le contraire dans les classes de philosophie, et j’en suis un témoin vivant, puisque j’ai pu le constater de visu pendant les 23 années passées dans un collège de la région.

 

Conclusion : il y a une erreur très grave de présenter Dieu aux jeunes comme étant un «idéal», c’est-à-dire comme une vue ou une création de l’esprit humain, création qui est produite pour satisfaire les sentiments ou les besoins religieux que chaque jeune découvre en lui. De cette façon, Dieu est ou est toujours admis dans l’existence de chacun, selon ce que chacun éprouve ou selon les sentiments ou les besoins de chacun. Dieu n’est pas un «idéal» que l’on peut présenter aux jeunes, mais Dieu doit être présenté comme la réalité première dont dépend toute existence.

 

La religion authentique relie à la réalité suprême et unique de Dieu. Elle est essentiellement RÉALISTE. La philosophie idéaliste ne relie l’homme à rien, puisqu’elle l’enferme en lui-même avec l’idéal qu’il se fabrique au sein des créations de son esprit dans une indépendance absolue. La philosophie idéaliste et la religion bien comprise ne peuvent pas cohabiter.

 

Nous sommes donc devant un énorme problème, puisque même baptisés et fréquentant sporadiquement l’église, la grande majorité des jeunes 20-35 ans sont imbus de tous les courants idéalistes philosophiques qui ont marqué l’histoire humaine depuis Descartes. Nous reviendrons sur cette question dans les pages suivantes. Les jeunes viennent à l’église sporadiquement pour entendre parler d’un Dieu à lequel ils n’adhèrent pas, puisqu’ils sont convaincus que ce Dieu n’existe pas tel que le curé ou la sœur de la pastorale leur en parle, si jamais ils en parlent ainsi. Dieu n’est pas pour eux l’Être qui leur donne leur être. Ils sont leur propre Dieu qui leur donne d’être personnellement ce qu’ils sont. Et on continue à sacramentaliser ces jeunes qui sont imbus d’une philosophie contraire à l’enseignement de l’Église et tellement éloignés de la pensée créationniste qu’enseigne la théologie biblique ou la métaphysique hébraïque

 

 

c)     Origine de la pensée idéaliste

 

 

Selon nous, il est fort important de comprendre l’origine la pensée idéaliste. Elle a, semble-t-il, sa source dans la Renaissance et tout particulièrement dans le naturalisme. Il convient de s’arrêter quelques instants sur ce problème.

 

Le naturalisme, au sens étymologique du mot, n’admet rien d’autre que la nature. Le Créateur aurait pu créer l’homme sans rien d’autre que sa nature humaine. La perfection de l’homme aurait alors été de chercher l’accomplissement de sa nature humaine dans le temps présent, et la mort aurait été la fin et l’accomplissement de cette nature purement humaine et temporelle. Mais par un acte de pur amour, Dieu a voulu faire un DON à l’homme, lui donner ce qu’il ne pouvait par lui-même se donner, à savoir la vie divine,  par grâce. Il a promis à l’homme non seulement une certaine perfection humaine en ce monde, mais comme un père généreux, il a offert à l’homme de participer à sa nature propre, à ce qu’on appelle habituellement la vie surnaturelle. (En passant, il y longtemps que je n’ai pas entendu ce mot dans la bouche des membres du clergé ni dans celle d’une sœur de la pastorale).

 

La perfection de l’homme n’est donc pas seulement humaine, mais divine. C’est pour ce DON de la vie même de Dieu que les hommes ont été créés. Leur nature humaine n’existe que pour recevoir ce don et en vivre; porter en elle Dieu présent comme objet connu et aimé, Dieu vivant en l’homme comme en un temple spirituel. Les démons, les hommes par la suite, se sont complus dans leur nature et leurs perfections naturelles au point de ne pas en vouloir d’autres.

 

Le naturalisme que l’on enseigne aujourd’hui et qui a sa source dans la plus lointaine origine de l’homme, c’est la nature qui se refuse à la grâce pour s’enfermer en elle-même, ne compter que sur ses propres forces. L’orgueil est là sous sa forme première et radicale : volonté d’indépendance absolue qui refuse ce qu’on ne doit pas à soi-même et aboutit à tout ordonner à soi, à ne vouloir que soi et ce qu’on tire de soi.

 

Une petite remarque fort importante. Le naturalisme n’est pas forcément matérialiste. Il est d’abord orgueil de l’esprit. Et il commence avec ce que la tradition appelle le monde du Malin ou du Mensonge. La tradition chrétienne a toujours enseigné que le plus grand mal était celui du péché contre l’esprit, ou la révolte contre Dieu. C’est assez étonnant, à une époque où cela se vit à une très haute échelle, si on peut dire, l’Église ne parle plus du tout d’une telle réalité. Il y a longtemps que le curé de ma paroisse ne m’a pas entretenu d’un tel sujet. Le plus grand des idéalistes est le Malin. Mais qui en parle? Pourtant les Évangiles le mentionnent souvent et le présentent en lutte constante avec Jésus. Prince des ténèbres, il est celui qui combat LA LUMIÈRE. La réalité appelée à la divinisation!

 

La tendance actuelle qui consiste à ne parler que de «spiritualité» au lieu de parler de religions ou de traditions religieuses me laissent perplexe. La spiritualité, en soi, n’est ni bonne ni mauvaise. Il y a des voies spirituelles qui sont excellentes et il y en a d’autres qui ne le sont pas. Le spiritualisme ou les voies spirituelles ne sont pas toutes acceptables. Les démons, à l’œuvre dans le monde, sont des forces spirituelles, et l’orgueil humain est une autre force spirituelle qui fait bien des ravages dans le cœur de l’homme.

 

Quelqu’un va-t-il me dire qu’elles sont les voies spirituelles qui sont bonnes et qu’elles sont celles qui doivent être combattues? Qu’elles sont celles qui sont inacceptables et qui doivent être évitées? Parle-t-on de cela dans les nouvelles classes de spiritualité qui s’implantent au Québec?  Jamais! On a des responsables engagés par le Ministère pour s’occuper de «spiritualité», mais personne n’a le droit de dire au jeune laquelle lui convient, laquelle est à éviter. C’est normal : sa spiritualité devient la vraie spiritualité. Et les «leaders» qui acceptent de jouer ce jeu, invitent les élèves à poursuivre &ldots;.leur cheminement!

 

 Chacun prendra la spiritualité qui lui convient et elle sera nécessairement la bonne, parce que c’est la sienne? C’est exactement ce qui se passe présentement dans les écoles primaires et secondaires. Toute spiritualité est bonne parce que chacun décide que c’est la sienne, et personne n’a le droit d’imposer la sienne à un autre, parce l’on vit sur le régime du chacun pour soi. Du chacun possédant la vérité. C’est quand même assez contradictoire à une époque où toute le monde rejette la vérité. La vérité n’existe plus : mais chacun la trouve à sa manière!

 

Historiquement, la Renaissance a consommé la rupture entre le christianisme ( pensée réaliste)  et le développement humain, qui ne sera vu que dans l’autonomie de l’être humain (pensée idéaliste). L’épanouissement humain, à partir de cette époque, sera  recherché maintenant pour lui-même, sans référence au Dieu créateur. Le développement et l’épanouissement humain seront pris comme but, sans référentiel, sans lien avec l’Absolu. C’est ainsi que depuis cette période, le naturalisme, comme nous venons de l’expliquer, inspirera tout le mouvement de l’histoire. C’est peu après la Renaissance, au XVIIIe siècle (Siècle des Lumières), que va naître la philosophie moderne avec les premiers germes de l’idéalisme issu de ce naturalisme dont nous venons brièvement de parler.

 

 

d)    L’idéalisme dans la pensée moderne

 

 

Il n’est pas possible de comprendre la réalité religieuse de notre époque sans référer à l’idéalisme et l’influence qu’il a eue sur la pensée moderne.

 

Descartes est le point de départ de la pensée actuelle. Celui-ci prétend remettre en question tout ce qu’on  avait pensé avant lui et reconstruire à lui tout seul toute la science et toute la philosophie en se fiant à sa seule raison. Sa démarche va l’amener au «doute méthodique». A la remise en question de toutes les convictions  spontanées du sens commun. Pour Descartes, notre intelligence peut connaître la réalité, mais demande que cette conclusion soit démontrée. Il estime donc nécessaire de commencer par la mettre en doute et de supposer d’abord qu’il se pourrait que notre intelligence ne connut aucune réalité et que toute notre pensée ne fut qu’une immense illusion.

 

Voilà le point de départ de toute la pensée idéaliste moderne. Car pour démontrer que notre intelligence connaît bien le réel et peut affirmer le vrai, il faut se servir de l’intelligence elle-même; or la démonstration n’a de valeur que si l’on suppose que l’intelligence connaît le réel et prouve le vrai, ce qui est justement ce qu’on a mis en doute.

 

On le voit bien, le point de départ de Descartes enferme en elle-même l’intelligence en la séparant du réel. Ainsi séparée du réel, l’intelligence ne pourra jamais plus la rejoindre : elle ne peut plus que s’isoler à l’intérieur de ses propres constructions.

 

L’idéalisme, c’est ça, et c’est cela qu’on a depuis longtemps enseigné dans les cours de philosophie au Québec. Les jeunes, maintenant sur le marché du travail, sont incapables de se sortir seuls de ce guet-apens et attendent que quelqu’un les en sorte. L’enseignement de l’Église, qui est une référence à la suprême Réalité qui fait exister tout ce qui est réel, va directement à l’encontre de  courant idéaliste cartésien. On le voit bien , le principal travail à faire se situe au niveau de l’intelligence. Les jeunes sont victimes de la plus grande perversion qui soit, celle de l’esprit.

 

En effet, si l’intelligence n’est point d’abord et spontanément connaissance de la réalité, c’est notre pensée que nous allons commencer par connaître. Ce que nous connaissons d’abord et directement, c’est notre propre pensée. Il s’agit de savoir si cette pensée est image fidèle de la réalité. Or, cette tâche est tout simplement impossible. On ne peut savoir si le portrait que j’ai de ma personne est fidèle à la réalité, qu’en le comparant à ce que je suis. Je ne peux savoir si notre pensée est une image fidèle du réel qu’en le comparant au réel. Pour cela, il faudrait connaître directement le réel, ce que Descartes a jugé impossible.

 

La philosophie de Descartes a plongé l’humanité dans un cul-de-sac. Elle ressemble maintenant à un homme enfermé seul dans une geôle, sans portes ni fenêtres, avec des tableaux accrochés aux murs et donc, incapable, à cause de sa situation, de savoir si ces tableaux ressemblent à quelque modèle que ce soit. L’homme cartésien est enfermé à l’intérieur de sa pensée, et plus rien ne peut exister pour lui en dehors de cette pensée elle-même et de ses créations.

 

Descartes, nous l’avons dit il y a un instant, prétend éviter des conclusions idéalistes et prétend aussi que notre intelligence atteint véritablement le réel. Comment arrive-t-il à cette conclusion?   L’homme, selon lui, ne peut être l’œuvre d’un malin esprit qui se serait amusé à nous tromper. Dieu, qui ne peut ni se tromper ni nous tromper, nous donne la garantie que notre pensée, qui nous a été donnée par lui, est une image fidèle du réel.  Ce raisonnement, on le voit bien, est un cercle vicieux. D’une part, Descartes s’appuie sur Dieu pour justifier que notre intelligence connaît le vrai, mais d’autre part il est obligé de supposer que notre intelligence connaît le vrai pour affirmer l’existence de Dieu et que nous sommes son œuvre. La philosophie réaliste, tout au contraire, enseigne qu’il faut d’abord connaître le réel pour trouver Dieu comme auteur du réel, puisque nous ne pouvons connaître Dieu directement.

 

L’erreur de Descartes aura été de poser un point de départ qui conduit infailliblement à l’idéalisme en mettant en doute la certitude spontanée et immédiate que l’intelligence connaît le réel et en supposant que nous ne connaissons d’abord que notre pensée.

 

Ainsi donc, à partir de Descartes, il y a une rupture entre la pensée et le réel. Il sépare, par son rationalisme, la foi et la raison, la théologie et la philosophie. Il brise aussi l’unité humaine. Il coupe l’homme en deux. Il méconnaît que l’homme est en même temps matériel et spirituel, faisant de lui un assemblage d’un corps purement matériel et d’un esprit pur. Il sera facile aux successeurs de Descartes de supprimer l’âme, esprit pur et ne garder ensuite que le corps,  pour aboutir&ldots;au matérialisme.

 

Certains gestes posés sur la dépouille mortelle, à la messe des funérailles, me font souvent penser à Descartes. Le dualisme est souvent présent. On reconduit «le corps» du frère ou de la sœur en terre alors que l’âme est partie je ne sais où. Rien de bien étonnant là-dedans. La plupart des curés sont des platoniciens qui s’ignorent, des cartésiens ambulants. Ils sont incapables d’expliquer correctement la conception chrétienne de l’homme, les composantes de la métaphysique biblique.

 

 Pour simplifier, ils opèrent rapidement avec des lieux communs que l’on retrouve déjà dans les courants gnostique, pythagoricien et platonicien. Et ils ne sont pas intéressés à aller plus loin. Les fidèles restent confus au sujet de l’âme humaine et repartent des églises en se disant que la pensée de l’Église sur la mort ressemble comme deux gouttes d’eau à ce que le Nouvel âge enseigne. Le monde d’ici-bas est un monde matériel et sans consistance, une illusion. Le monde réel est ailleurs. Il est le monde de l’âme pure, du spirituel détaché du matériel.

 

Allons maintenant un peu plus loin dans notre démarche pour la compréhension de cette pensée idéaliste en abordant Emmanuel Kant, premier grand philosophe idéaliste et dont l’influence marque toute notre époque et particulièrement l’enseignement moral de nos jeunes.

 

Pour Kant, on le sait déjà, la réalité est inconnaissable. Notre pensée n’est pas connaissance de la réalité, mais produit de l’activité de l’esprit humain. L’homme n’a pas à se soumettre, n’a pas à se conformer  au  réel, mais à développer sa pensée d’une manière autonome. L’idéalisme kantien va engendrer l’individualisme que l’on connaît aujourd’hui et le libéralisme en matière de moralité. Chaque esprit humain individuel, étant maître absolu de sa pensée, et par conséquent de sa conscience, de son action et de sa vie, est seul à bord de son bateau, et il peut bien faire ce qui bon lui semble, comme il l’entend, puisque c’est lui, seul, qui peut décider.

 

Il y a cependant un certain illogisme dans la philosophie kantienne par rapport à son point de départ. Kant maintient l’existence, indépendamment de nous, d’une réalité inconnaissable. C’est pourquoi il maintient, pour des raisons pratiques, l’existence de Dieu. Fichte, un de ses fidèles disciples, rejettera cependant cette idée. Pour lui,  il n’y a plus que l’activité du sujet pensant, auteur de sa propre  pensée.

 

L’idéalisme absolu apparaîtra cependant avec Hegel, philosophe allemand, qui supprime toute réalité, aussi bien du sujet pensant que de l’objet connu, pour n’admettre plus rien d’autre que l’idée dont l’évolution et le développement engendrent toute la série des consciences individuelles en même temps que tous les événements historiques.

 

Chaque conscience individuelle n’est plus qu’une phase ou un élément du développement historique collectif de la pensée. L’influence de Hegel sera très grande sur la pensée moderne. Il sera  à la source des totalitarismes contemporains, l’hitlérisme et plus encore le communisme, où l’individu n’est plus qu’un élément de l’Histoire qui se fait. Il n’y a plus aucune vérité, aucun bien à considérer puisqu’il n’y a plus de réalité à laquelle il y aurait à se conformer. Seules comptent les exigences collectives du développement de l’Histoire.

 

Marx, qui a été le pain quotidien de toute une série de professeurs de sciences humaines et de philosophie au Québec, sera le dieu des années ’70 et marquera toute une jeune génération inapte à comprendre ce qu’on leur enseignait et incapable de critiquer sérieusement ces nouvelles idéologies qui leur étaient présentées dans un bon nombre de matière scolaire, comme étant la vérité sur toutes choses. Les professeurs,  volontairement ou involontairement, avaient remplacé les pauvres curés déboussolés devant le progrès de ces nouveaux courants. Ne les connaissant pas parfois, les pasteurs et les animateurs de pastorale s’enfermèrent dans un silence complaisant pour ne pas avoir à affronter l’ennemi. Ils avaient devant eux les nouveaux clercs laïcs qu’ils pouvaient dénoncer, mais, occupés à autre chose, n’ont pas fait front commun pour montrer le danger de ces nouvelles idéologies.

 

Qu’a-t-on dit à ces jeunes désarmés?  La pensée n’est qu’un produit du cerveau humain et par conséquent de la matière qui le forme. Il n’existe que des forces matérielles dont la perpétuelle évolution engendre tous les faits de l’Histoire. L’homme n’est alors rien d’autre qu’une action matérielle qui s’exerce pour transformer le monde, et la philosophie n’a plus d’autre rôle que de conduire à exercer l’action matérielle transformatrice ou révolutionnaire la plus puissante. Il n’y a ni vérité ni bien : seule compte l’efficacité de l’action matérielle que l’on exerce. L’individu n’a de puissance, n’existe, que comme élément et instrument de la puissance collective.

 

 

De Descartes à Marx, il y a un enchaînement que l’on ne peut comprendre qu’en faisant sérieusement l’histoire de la pensée idéaliste. Descartes a rompu le lien entre pensée et réalité. Nous n’en finirions plus de mesurer toutes les conséquences. Je vous laisse le  choix de faire sérieusement cette étude pour comprendre ce qui nous arrive.

 

L’Église a besoin plus que jamais d’étude et de réflexion profonde pour reconquérir les «baptisés» qu’elle a perdus en cours de route. Cette «reconquête» sera longue et difficile. Il faudra du temps et de la patience et je ne suis pas certain que la hiérarchie et les communautés catholiques locales sont prêtes à s’investir là-dedans. Pour s’y engager, il faudrait de gens formés. Je doute que ce soit le cas. Et ceux-ci qui le sont, seront-ils encouragés par ceux-là mêmes qui sombrent dans le désarroi.

 

 

e)      pensée et réalisme

 

 

On l’a bien vu, le point de départ de la philosophie idéaliste est le fait de douter que notre intelligence soit capable de connaître quelque chose et d’affirmer le vrai.  C’est dans ce climat idéaliste qu’ont été éduqués tous nos jeunes depuis une bonne trentaine d’années. L’Église n’a pas échappé à ce mouvement. Au lieu de proclamer le réalisme de la vérité évangélique, elle a proposé aux catholiques des voies faciles, des voies d’évitement, des «cheminements»&ldots; comme on dit&ldots;des constructions de l’esprit, des plans minutieusement élaborés, des rapports, des études complexes, etc.

 

Pour tout catholique et pour homme le moindrement sérieux, la thèse idéaliste qui enseigne que notre intelligence est incapable d’affirmer quelque chose de vrai,  est tout simplement inacceptable philosophiquement parlant.  Et pour deux raisons : elle est impossible et elle est absurde. Voici pourquoi.

 

Si l’intelligence est incapable d’affirmer le vrai, comment peut-elle affirmer – et prouver – qu’elle en est incapable? Les idéalistes diront que l’intelligence n’affirme rien, mais qu’elle doute simplement. Mais alors elle affirme qu’elle doute, et qu’il est vrai qu’elle doute; comment le peut-elle si elle n’a aucun pouvoir de distinguer le vrai? Dès que l’intelligence pense, elle connaît et affirme quelque chose; sa nature même ne consiste en rien d’autre que connaître et affirmer.

 

Le seul moyen pour l’intelligence de douter effectivement de son pouvoir de connaître, c’est-à-dire de douter d’elle-même, c’est de cesser d’exister, de devenir «végétal». C’était d’ailleurs la réponse d’Aristote à Protagoras, le premier de tous les idéalistes de l’histoire. Or, l’homme n’est pas un végétal. Dès qu’il pense, sa pensée est connaissance de quelque chose. Il ne peut pas le démontrer pas plus qu’il peut le nier. Le fait de penser lui est donné avec sa propre existence et sa nature humaine. Toute mise en question de ce fait est contradictoire, impossible.

 

La philosophie cartésienne, dont nos jeunes sont imbibés, dit que nous connaissons d’abord notre pensée et qu’il s’agit de savoir si elle est une image du réel. Mais on ne connaît la pensée que si l’on pense à quelque chose, c’est-à-dire si l’on connaît quelque chose. Par sa nature même, la pensée est connaissance : il lui faut d’abord connaître une réalité pour exister et ensuite pouvoir se connaître elle-même. Comparer la pensée à une image est une fausse comparaison; une image est une chose, tandis que la pensée est un acte de la connaissance. Elle connaît avant d’être elle-même connue par réflexion.

 

Il est impossible que l’être humain puisse dissocier la pensée et le réel, car la pensée, c’est une réalité connue en nous. L’unité de la pensée et du réel est immédiate. Elle est directe et constitutive.

 

 

f)      la morale idéaliste

 

 

La morale réaliste traditionnelle que nos parents et que nos maîtres nous ont enseignée soumettait notre conduite à des règles qui nous apprenaient ce qu’il faut pour notre bien (tout notre bien, y compris le bien suprême qui est Dieu) et justifiait toutes ses règles par le bien à atteindre, la finalité ou le but poursuivi.

 

La morale idéaliste, tout au contraire, enseigne qu’il n’y a plus de bien réel à atteindre.L’esprit humain étant enfermé sur lui-même; il ne peut vouloir quelque bien qui soit en dehors de lui, et tout particulièrement le bien suprême qui se trouve en Dieu. L’esprit humain trouve en lui-même la règle de ses actes, règle qui vaut par elle-même parce qu’elle vient de chaque personne qui se la donne, et cela sans autre motif que le bonheur que chacun essaie de trouver dans son moi personnel.

 

Ayant siégé un an sur le comité de parents de mon école secondaire, j’ai essayé de monter à ceux qui étaient autour de la table qu’il est absurde et ridicule d’enseigner une morale sans référence à aucune divinité, à aucun Dieu. Qu’un tel enseignement est absurde et contradictoire et mène tout droit à l’individualisme pur, à une morale de la situation, à l’acte gratuit de Gide, à une morale sans bien réel à atteindre, puisqu’il n’y plus de normes posées pour l’atteindre, la seule norme étant celle que chacun veut bien inventer pour satisfaire ses instincts, ses désirs, ses passions, ses glandes, etc. «La cause de tous les suicides est là», leur ai-je dit&ldots;.Personne, (je dis bien : personne) autour de la table n’a semblé me comprendre.

 

Allons un peu plus loin dans notre analyse. La morale idéaliste est une morale où il n’y a plus de bien à atteindre. L’esprit humain est enfermé sur lui-même et ne peut vouloir rien d’autre en dehors de lui-même. C’est l’esprit humain qui trouve en lui-même la règle de ses actes, règle qui vaut par elle-même et sans autre motif quelle même.

 

Emmanuel Kant, le philosophe préféré des philosophes-moralistes québécois, enseigne que la loi morale n’est plus l’indication des moyens nécessaires pour atteindre le bien. La règle morale, selon lui, s’impose d’elle-même. Elle est pure règle idéale et théorique, indépendante de toute considération attachée aux résultats de nos actes et aux données de leur accomplissement. Elle est un impératif catégorique qui affirme que chacun doit faire telle chose, sans aucun motif, si ce n’est que de dire qu’il en est ainsi et qu’il ne peut en être autrement. La morale idéaliste, en bref, enferme l’homme en lui-même et ne soumet ses actes qu’à son propre esprit.

 

Cette façon de voir la morale a des conséquences énormes sur les comportements humains actuels. La morale idéaliste ne tient pas compte des circonstances des actes et n’applique pas les règles générales d’une manière adaptée à la diversité des cas. Ce qui compte, pour ce type de morale, c’est qu’il n’y a aucun bien à atteindre et qu’il faut se soumettre aveuglement à la règle, à l’impératif, au «tu dois faire telle chose».

 

Il s’agit ici de conformer les actes à une vue idéale et théorique de l’esprit. La règle morale vaut par elle-même, indépendamment des cas et des circonstances, ne connaît pas d’exception, s’applique toujours, engendre le rigorisme. Peu importe à l’idéaliste que dans tel cas précis l’application stricte de la règle engendre le mal : seul l’ordre idéal des actions intéresse, et non la réalité avec ses conséquences.

 

Certains règlements ecclésiastiques n’échappent pas, dans la pratique, à ce type de morale idéaliste. Les cas sont trop nombreux pour que nous nous arrêtions trop longuement et chacun trouvera bien dans son passé, des cas pour illustrer mes propos. Certains membres de la hiérarchie appliquent certains règlements tellement à la lettre, qu’il y a, dans certaines circonstances, des gestes qui manquent totalement d’humanité, de respect des personnes, des gestes qui sont anti-chrétiens, et en contradiction même avec l’Évangile qui est accueil, fraternité, rencontre.  Nous en aurions long à dire sur ce sujet.  J’ai vécu un fait  durant l’été 2001 qui a blessé une quantité énorme de catholiques pratiquants, parce que le règlement a passé avant le respect des personnes. Je me suis expliqué sur ce points à mon évêque et aux personnes concernées. Je ne suis pas certain d’avoir été bien compris.

 

On le voit bien , la morale idéaliste engendre un divorce entre la morale (la vraie&ldots;.) et le réel. Toute la mentalité moderne, la littérature, l’enseignement, la gestion des êtres et des choses sont remplies de cette attitude rigoriste. Au contraire, toute morale authentique, toute morale de la responsabilité, ordonne ce qu’il faut  faire en vue  du bien à obtenir. Elle varie donc à l’infini ses injonctions selon la diversité des cas et des circonstances; ses règles valent dans la mesure où elles conduisent à un bien réel pour la personne et ne valent plus quand elles n’y conduisent plus.

 

La morale de la responsabilité retient un certain nombre de grands principes : elle laisse ensuite à chacun le soin de les appliquer dans sa vie personnelle.

 

 

g)     Conséquences et méfaits de la philosophie idéaliste

 

 

L’attitude idéaliste dans laquelle plusieurs générations ont été formées (déformées ?) n’empêche cependant pas la réalité d’exister. La réalité est bien là, et l’homme qui ne veut pas la reconnaître, s’y soumettre, s’y conformer, se heurte contre elle, à l’instar du véhicule qui prétend refuser de s’éloigner de l’obstacle sur lequel il file à toute allure. L’homme contemporain et les jeunes tout particulièrement qui ont été éduqués dans la philosophie idéaliste ne veulent plus s’insérer au sein de cette réalité qui les entoure, au sein de cette réalité à laquelle ils appartiennent et dont ils dépendent forcément.

 

L’homme moderne est «désaccordé» du réel. C’est un truisme de dire cela aujourd’hui. A force de se détacher du réel, l’homme moderne  s’est replié sur lui-même, et il en est arrivé à fonctionner à vide dans ses propres constructions. Il souffre d’une véritable maladie psychique : il s’enferme en lui-même et se crée des mythes, des idéologies, des fabrications de son esprit, auxquels ils consacrent toutes ses énergies. La psychologie contemporaine enseigne que la plupart des cas de névrosés viennent justement de cette rupture avec le réel.

 

La manifestation la plus éclatante de cet état d’esprit est la façon avec laquelle on aborde maintenant un problème à résoudre. Au lieu d’en regarder toutes les données telles qu’elles sont pour rechercher le bien  réel qu’on peut en tirer en conformité avec le fonctionnement naturel des choses, les hommes du temps présent  s’enfermement rapidement à l’intérieur de leur esprit. Ils s’enferment dans un cabinet de travail avec des dossiers, des schémas, des statistiques, des calculs. Ils font des commissions, des études, et ils  élaborent des stratégies d’intervention qui ne seront pas, la plupart du temps, mises en application.

 

Ils construisent une belle machinerie, un magnifique système bien rationnel avec des experts qui pondent un long document qui dormira sur les tablettes pendant de longues années. Ces années passées, comme il ne s’est rien passé, on reprendra l’opération, en changeant le nom de l’opération précédente. On la maquillera, on nommera d’autres experts qui pondront aussi un rapport final qui sera remis aux autorités. Et on recommencera l’opération «ad nauseam» ! 

 

Un exemple : le synode diocésain des années ’70 qui reprend vie présentement dans Le Chantier diocésain. La lecture de tout ce qui s’est dit et écrit il y a trente ans me montre bien que tout cela était artificiel, décollé de la réalité et que, dans les faits, sur tant et tant de points, cela n’a absolument rien changé. J’ai pris la peine de relire ce document de 443 pages, déposé le 27 octobre 1970, et publié avec l’autorisation de l’Ordinaire de Rimouski, le 1 mars 1971.

 

Ce livre vert intitulé Le Synode diocésain de Rimouski, pistes de recherche (le mot synode dérive de deux mots grecs : la préposition «sun» qui signifie : avec, ensemble; et le nom «odos» qui veut dire : chemin, route) est bien le prototype de ce que je viens d’expliquer. A la relecture de ce document fort important, je me suis aperçu que la majorité des propos tenus et recueillis dans le texte pourraient tout aussi bien avoir été écrits la semaine dernière. On y retrouve les mêmes préoccupations qu’aujourd’hui, au sujet de l’enseignement, du clergé, de la diminution des effectifs, la catéchèse dans les écoles, des finances de la fabrique, de l’ordination des prêtres, etc. Le chapitre portant sur les laïcs dans l’Église m’a bien fait rigoler. On pourrait le photocopier et le distribuer, sans en changer une ligne, pour en faire l’objet d’un mémoire pour le chantier actuellement en route. Déposé ainsi intégralement, personne ne serait aperçu qu’il s’agissait du plagiat d’un texte publié par le diocèse, il y a plus d’une trentaine d’années.

 

L’Église hiérarchique (le «personnel de l’Église, pour utiliser les mots de Maritain)  est, à mon sens, plus idéaliste que réaliste. L’Église est aussi victime de l’obsession de l’organisation, des systèmes et des plans idéalement logiques et cohérents, de sites internet en couleurs, sans aucun souci du réel. Le planisme, le dirigisme est bel et bien là : la prétention de tout régir d’après des visées a priori.

 

Prenons l’exemple de la réalité suivante : la déconfessionnalisation des écoles. Tout cela a suscité bien des remous et des inquiétudes. Les évêques ont écrit de très beaux textes sur la question; les professeurs d’enseignement religieux se sont réunis des dizaines de fois pour discuter de la question. Il y a pléthore de papiers sur le sujet. Et cela a changé quoi dans la réalité?

 

La réalité est la suivante : l’école ne dispense plus l’enseignement préparatoire à la réception des sacrements chez nos jeunes. Que faut-il faire? Se réunir pour en discuter? Pas du tout. Les communautés qui le veulent, en un clin d’œil, peuvent prendre le relais. Elles peuvent vite trouver quelqu’un qui, bénévolement ou avec rémunération, s’engage à faire ce travail d’évangélisation auprès des parents et des enfants concernés.

 

Il n’est pas nécessaire de convoquer un synode pour remédier à cela. Il s’agit d’être imaginatif, coopérant, solidaire dans l’acte à poser devant une situation réelle. Évidemment, ce n’est pas cela que l’on va faire. On va se réunir, se demander ce qu’il faudrait faire; on va écrire un volumineux document où il va être dit ce qu’il serait souhaitable de  faire, comment le faire et quand le faire. Le tout s’en ira dormir sur les tablettes d’un presbytère et ne modifiera en rien les façons de faire des personnes concernées. La multiplication des comités a rarement donné une action  concertée.

 

Un autre exemple : l’éducation à l’engament sacramentel donnée par les parents. Parlant d’expérience, lorsque ce fut le temps pour mes deux enfants de remplir cette mission d’Église, je me suis amené, avec d’autres parents, un peu inquiets, dans le sous-sol de mon église locale (Saint-Rédempteur de Matane). Une catéchète nous présenta un cahier à remplir pour faciliter la démarche du jeune que l’on voulait présenter à la vie sacramentelle. Quelle ne fut pas ma surprise, au sortir de la réunion, de voir toute une kyrielle de parents me courir après,  me suppliant de les aider dans l’opération qui leur était demandée. Paniqués, plusieurs m’invitèrent chez eux, pour leur aider à finaliser le travail demandé.

 

Opération idéaliste. Quelqu’un, quelque part, avait bien fait son travail dans son bureau, à savoir un joli document d’accompagnement pour faciliter le travail des parents, mais  sans doute, ne s’était jamais posé la question, à savoir si ces parents étaient suffisamment outillés dans leur foi pour transmettre à leurs enfants ce qu’on exigeait d’eux.

 

A la lumière de ce que j’ai pu constater ce soir-là, peu de personnes dans la salle avaient les connaissance suffisantes pour faire le relais  entre la foi parentale et la foi de l’enfant. Et aux dernières nouvelles, l’opération continue. Comment quelqu’un qui n’a pas la foi, ou si peu, qui a si peu ou presque pas de connaissances sur ces questions fondamentales, peut-il transmettre à l’enfant le minimum requis pour assurer la transmission de la foi? C’est ça la réalité. Ça, ce n’est pas du rêve, mais c’est ce qui est devant nous. Il n’y qu’une façon d’y remédier : prendre quelqu’un qui peut à la fois former les parents et les enfants. Tout le reste est du rêve, des constructions de l’esprit qui ne mènent à rien.

 

 

h)     La vérité remplacée par l’idéologie

 

 

La philosophie idéaliste a semé le doute dans les esprits. Selon elle, il n’y a plus de vérité indépendante de nous, plus de vérité qu’il ne nous appartient pas de modifier. Chacun est appelé maintenant à penser selon ce qui le porte par le mouvement de son esprit. La vérité connue par tous va se substituer à la multiplicité de opinions. Celles-ci seront variables selon les tendances des uns et des autres. De cette manière, il est bien évident, on arrivera progressivement à ce que les vérités les plus fondamentales soient méconnues ou rejetées. La preuve en est la multitude aujourd’hui de opinions et des écoles dans lesquelles notre monde est plongé.

 

Comment un jeune, avec une formation boiteuse, pourrait-il s’y retrouver?  Bien plus, on est rendu à affirmer maintenant qu’il n’y a plus aucune certitude admise par tous, et cela, même dans l’Église officielle. Chacun est en «cheminement», y compris l’agent de pastorale qui chemine à sa manière, en avant ou en arrière de ceux qui cheminent à côté.

 

Les jeunes sont plongés dans cet univers où les hommes sont divisés en camps opposés qui proviennent d’intérêts  disparates ou de passions qu’ils masquent sous le déguisement de l’idéal, sous le revêtement d’une multitude de doctrines, de ce qu’on appelle aujourd’hui les idéologies. Chacune d’elles à ses prêtres, ses chantres, ses gourous. L’humanité est fractionnée et devient la proie d’une lutte acharnée. La vérité ne rassemble plus les hommes : les idéologies la divisent.

 

À la réalité complexe à laquelle on ne veut plus faire face, on substitue l’idéal abstrait d’une théorie qui enrégimente les hommes et fait germer souvent un fanatisme aveugle. Toute la réalité est vue sous l’angle d’antinomies, de dichotomies, de systèmes opposés.  Or, la réalité est beaucoup plus complexe que cela, et une saine philosophie devrait l’enseigner à nos jeunes. Une saine philosophie ne peut pas se fonder sur une seule idée, sur un idéal. Une saine philosophie ne peut tout expliquer par un schéma abstrait campé en absolu, fermé sur lui-même.

 

Je prends comme exemple la réalité de la liberté. Plusieurs théories morales ont enseigné à nos jeunes que la liberté humaine ne pouvait être limitée. André Gide, dont toute une génération s’est abreuvée, Jean-Paul Sartre, un peu son émule,  et tant d’autres l’ont enseigné clairement. Or, on le sait bien, dans le réel, la liberté des hommes ne peut être qu’une liberté limitée. Celle-ci a besoin, pour s’épanouir, d’être guidée par des règles, insérée dans un ordre. Le libéralisme moral qu’on a enseigné à nos jeunes disait tout le contraire. La liberté humaine doit être absolue. Et, selon ces nouveaux maîtres de l’idéalisme, elle est incompatible avec toute règle, tout ordre, toute autorité.

 

Même constat au sujet de la vérité. L’homme qui cherche la vérité et qui sait forcément que ses connaissances resteront toujours limitées apprend vite qu’il ne peut pas tout savoir. Tout au contraire, l’homme moderne, cuvé dans l’esprit de la pensée idéaliste, veut tout savoir et veut avoir une opinion sur tout. Il pense que son opinion est la vérité suprême, même s’il n’a rien fait pour vérifier si son opinion est la bonne.  Mon opinion personnelle est nécessairement la bonne, puisque&ldots; c’est la mienne.

 

L’orgueil de l’esprit fait en sorte que le jeune peut tout dire, se prononcer sur tout, avoir un opinion sur tout, même s’il est incapable de la justifier. Chacun a le droit d’avoir une opinion sur n’importe quel sujet, et le fait d’en avoir une en garantit l’authenticité, parce que l’opinion donnée est forcément la bonne puisqu’elle sort du cerveau qui l’a proclamée. Tout alors est dit et écrit avec superficialité et rien, même dans l’Église, n’est approfondi. On vise le pratique, la rentabilité, l’efficacité. L’important, c’est que la roue tourne, que ça fonctionne et que les quêtes ne baissent pas trop  le dimanche, comme le dit  si bien Félix Leclerc dans une de ses chansons!

 

Se réunir pour étudier, méditer, réfléchir et chercher la Vérité devrait être une des grandes préoccupations de catholiques. Ils n’ont jamais le temps pour le faire. On mesure maintenant le désastre! On se moque dans les salons de certains sectes, qui, très tôt le dimanche matin, s’assemblent dans leur lieu de culte pour étudier la parole de Dieu, mais on serait incapable d’en réunir autant, un dimanche après-midi, pour scruter le message biblique.

 

i)       L’homme contre nature

 

 

La philosophie idéaliste ne peut donc accepter la nature des choses. C’est dans ce climat qu’a été éduqué une grande majorité des jeunes du Québec. La nature est  pour elle une donné que l’esprit humain peut inventer à son gré. La philosophie idéaliste tend à  substituer  la nature et le réalisme du monde créé, par les chimères de son esprit. La mentalité constructiviste moderne en est une preuve de plus. Voir les nouvelles pédagogies qui pullulent dans nos écoles.

 

De là vient le caractère essentiellement révolutionnaire du monde contemporain : la monde doit être en perpétuels conflits, en affrontements, en luttes de classes ou de groupes. La perspective révolutionnaire que l’on retrouve présentement dans tous les téléromans où les affrontements sont continuels doit détruire l’homme de la nature et de la tradition pour lui substituer l’homme nouveau créé par l’action de l’homme. Toute chose doit maintenant être vue et organisée selon les vues de l’esprit humain. D’où l’engrenage gigantesque dans lequel le monde moderne vit, avalé par des horaires stricts, la multitude de lois et des interdits, où tout est commandé par la technique. La mutation est le dogme nouveau. Gare aux croyants qui se défilent!

 

L’idéalisme, si on le comprend bien, aboutit toujours à une forme plus ou moins larvée de totalitarisme. À une forme plus ou moins déguisée du collectivisme, où les libertés individuelles en prennent pour leur rhume. L’idéalisme philosophique a conduit le monde hors du réel. Il n’y a de salut pour l’homme contemporain qu’avec un retour à l’humble soumission au réel, (tout le réel) à la soumission à l’œuvre de Dieu. C’est un travail colossal qui qui attend la chrétienté et qui demandera patience, conversion, et qui passera sans doute par une sorte de  mutation  qu’il est difficile d’imaginer pour le moment.

3.  Le réalisme chrétien

 

 

Le climat dans lequel une grande partie de la jeunesse actuelle occidentale a été élevé a donc été celui d’une philosophie idéaliste, hors du réel, de tout le réel, qui implique la reconnaissance d’un Dieu créateur, auteur de toutes choses, de tous les êtres, donc de l’homme, en constant lien de dépendance avec lui.

 

a)     Réalisme intégral

 

Le discours actuel amorce un retour à une certaine forme de réalisme, mais ce qu’on nomme «réalisme» n’est pas tout à fait le réalisme philosophique dont je me réclame. L’homme «réaliste» nouveau est souvent présenté comme celui qui est peu soucieux des obligations morales, qui réussit en ce monde par tous les moyens. L’homme réaliste nouveau est souvent vu comme celui qui a su trouver le succès, cultiver son plaisir et multiplier ses avantages personnels. Tout ce qui semble détourner des résultats immédiats ou de l’intérêt personnel semble vu comme de l’utopie, du rêve, de l’irréel. La matière, les sens, l’argent, une grande activité, de l’influence, un nom connu, du succès dans le travail, semblent être les seuls éléments qui composent le réel de cet autre discours qui n’est pas mieux que le discours idéaliste.

 

 

Pour plusieurs, mal informés, la réalité, si on en parle, se résume à ce qui est ici-bas, ce qui est terrestre et matériel, ce qui visible et intéressé. La réalité, c’est tout ce qui est grossier et matériel. Quelqu’un sera vu comme réaliste, s’il est charnel, intéressé, activiste, sans scrupules, faisant de gros profits. On dira de lui qu’il est  un être «pratique».

 

Le sentiment populaire, toujours soucieux d’une certaine moralité, condamne souvent cette nouvelle présentation du réalisme humain, et donne toujours ses préférences à «l’idéaliste», au rêveur, qui fait figure d’homme généreux, d’être désintéressé et spirituel. En cela, nous entrons dans une nouvelle confusion. Pour certains, la réalité devient «ce qui est bas»; l’idéal, c’est «ce qui élevé». Après avoir confondu le réalisme avec l’utilitarisme ou le matérialisme, on confond la moralité, le droit, l’honnêteté, avec l’idéalisme, le rêve ou l’utopie. Les deux voies ne mènent nulle part !

 

Pour faire contre-poids  à l’idéalisme dont ont été victime bien des générations, on essaie de composer avec un faux réalisme qui mène à la même destination. Les jeunes éduqués dans la philosophie idéaliste enseignent maintenant à leurs enfants qu’il faut se tourner vers une philosophie plus réaliste, prise dans le sens que nous venons d’expliquer. En fait, la même erreur se dessine, mais dans le sens inverse. On arrivera alors au même point et au même résultat. Le faux réalisme ne peut remplacer n’importe quelle philosophie idéaliste. Il faut donc chercher ensemble le réalisme intégral afin que la foi prenne forme sur ce terreau que nous avons souvent oublié.

 

Le monde actuel est plein de faux réalismes. Il est plein de réalismes partiels, d’utilitaristes et d’arrivistes qui ne connaissent que le plaisir, l’intérêt, les biens terrestres, qui engendrent luttes et destructions. Les catholiques ont le strict devoir d’être d’authentiques réalistes. Ils sont appelés à connaître la réalité tout entière et à transmettre ce message autour d’eux. C’est comme cela que nous avons toujours compris l’envoi du Seigneur qui dit à ses premiers disciples : «Allez, enseignez toutes les nations&ldots;» Enseignez, oui,  mais pas n’importe quoi! Enseignez, oui&ldots; mais toute la réalité, y compris la suprême réalité qui est Dieu, source de tout être dans la réalité visible. Même au risque d’être mal vu, mal jugé, parfois rejeté, torturé, mis au ban de la société!

 

Le réalisme intégral, dont notre génération a tant soif, -  et tout particulièrement tant de jeunes abandonnés et victimes de toutes sortes d’idéologies qu’ils n’arrivent pas comprendre -  est donc vaste, complexe et exigeant. Le réalisme intégral n’invente rien. Il accueille le réel et tout le réel. Il considère tous les aspects du réel. Et le réalisme, dans la grande tradition philosophique et issue des grands penseurs grecs, est LA TOTALE CONFORMITE À L’OBJET.

 

Il nous faut donc, si nous voulons faire un travail sérieux, examiner successivement le réalisme de la pensée ou de la connaissance, le réalisme de la volonté ou le réalisme moral, et ce qui en résulte ensuite, le réalisme social et politique, le réalisme de l’art, le réalisme de l’amour, etc. Tous ces aspects du réalisme formera le véritable réalisme chrétien.

 

 

b)    Réalisme de la pensée

 

 

Nous croyons qu’il faut enseigner à nos jeunes un certain nombre de choses, évidemment à caractère philosophique, si on veut être sérieux dans notre travail de la transmission des connaissances au sujet de la foi. Sinon, on élèvera un château de sable. Le premier réalisme qu’on doit leur expliquer, c’est celui du réalisme de la pensée.

 

Il est impossible de concevoir une connaissance qui ne soit pas une connaissance de quelque chose. La notion de connaissance implique la NOTION D’UN OBJET CONNU. Toute connaissance est connaissance de ce qui est connu, d’un objet connu. C’est l’objet connu qui définit et détermine l’acte de connaissance. En langage philosophique, on parle CAUSE FORMELLE.

 

La grande erreur des philosophies idéalistes a été d’imaginer que nous contemplons notre connaissance ou nos idées et ne découvrons l’objet que dans cette pensée ou ces idées regardées comme un portrait de l’objet. Nous pouvons certes, dans la réflexion, dans un retour intérieur de notre propre intelligence sur ses actes, prendre conscience de nos idées et connaître notre connaissance. Mais pour prendre conscience de notre connaissance dans la réflexion, il faut d’abord qu’elle existe et la connaissance n’a d’existence qu’en étant connaissance de qui est connu. Dès qu’il y a connaissance, il y a d’abord – c’est la nature même de la connaissance – connaissance de ce qui est connu ou connaissance de l’objet, et ensuite seulement il peut y avoir connaissance de la connaissance quand la connaissance prend conscience d’elle-même.

 

La connaissance, l’idée, la pensée font connaître avant d’être elles-mêmes connues. La folie de l’idéalisme, dans laquelle bien des jeunes ont été déformés, est de ramener notre pensée à la connaissance de nos idées. S’il en est ainsi, nous ne saurions jamais si nos idées représentent ou non un objet extérieur à la pensée, et nous serions complètement enfermés dans notre pensée qui deviendrait la seule réalité.

 

La conscience de nos idées suppose l’existence de celles-ci. Elles supposent qu’elles n’existent qu’en étant d’abord, avant d’être elles-mêmes connues, connaissance d’un objet. La pensée, elle, est connaissance de ce qui est. Il ne s’agit pas pour nous de connaître nos idées (philosophie idéaliste) mais de connaître le réel (philosophie réaliste) par le moyen de nos idées. Et c’est dans cette conformité à ce qui est que consiste la VÉRITÉ DE NOS JUGEMENTS. Quand je dis : « ce mur est blanc », cela est vrai si le mur est blanc dans la réalité comme je le dis dans ma pensée, et cela est faux dans le cas contraire.

 

En lisant ce que je viens d’écrire, certains penseront que je me suis éloigné de la transmission des données de la foi et que je me suis perdu dans quelques méandres empruntés par des philosophes oubliés. Loin de là :  en réalité, je suis toujours en plein dans mon sujet. La métaphysique biblique est une pensée réaliste. Il faut comprendre tout le sens qu’il a de caché sous ce petit mot, si on veut un jour arriver à dire le moins de sottises possibles à nos jeunes,  et  par la suite, à nos aînés, lorsque l’on traite, par exemple, les grands mystères chrétiens.

 

Poursuivons encore un peu plus. Le réalisme est  une philosophie très humble. Elle confesse que ce n’est pas nous qui avons créé la réalité. La réalité n’est pas telle que nous l’avons faite, comme le pensent les philosophes idéalistes et ceux qui ont gommé leur enseignement. La réalité nous échappe en un sens, puisque nous n’en sommes pas l’Auteur. Dieu seul est l’auteur de la réalité et le réalisme philosophique l’accepte en essayant de la connaître le mieux possible. Le rôle de notre pensée n’est pas d’inventer la réalité, mais de la connaître telle qu’elle est, et telle que Dieu, le Créateur, l’a faite.

 

Les philosophies idéalistes ne veulent pas cette humilité de l’esprit. Elles veulent se complaire dans leurs idées au lieu de s’en servir comme moyens de connaître ce qui est. La pensée étant la seule réalité pour elles, elles veulent donc que tout soit construction, création, œuvre de l’esprit humain. Dans la pensée idéaliste, l’esprit humain veut être indépendant de Dieu. L’esprit humain veut se mettre à la place de Dieu. Il écoute la voix de l’orgueil qui lui dit : « Vous serez comme des dieux, sachant le bien et le mal», parce que tout sera l’œuvre de votre  propre esprit.

 

De là la doctrine de la liberté de pensée qui est la révolte suprême contre Dieu : l’homme libre de penser ce qui lui plaît parce qu’il est l’auteur de sa pensée et qu’aucune réalité, aucune vérité indépendante de lui,  ne  peut s’imposer à sa pensée.

 

A quoi nous devons répondre que, parce que c’est Dieu et non pas l’homme qui a créé la réalité, il ne dépend pas de nous que ce qui est vrai soit faux ou que ce qui est faux soit vrai, et que par conséquent nous ne sommes pas libres d’affirmer indifféremment le vrai ou le faux. Notre pensée est faite pour le vrai qui seul est son bien et sa perfection.

 

Quelqu’un qui a été formé à la philosophie réaliste n’est pas libre de dire n’importe quoi. Il ne peut dire que deux et deux font cinq parce que ça lui plaît de le dire, que Paris est en Argentine, que lorsque qu’il marche, il est comme s’il était assis, que lorsqu’il vit en concubinage, c’est comme s’il était marié, etc. La Bible qui est fondée sur une métaphysique réaliste enseigne que ce qui est, est la réalité et que ce n’est pas, n’est pas la réalité. Le reste vient du Malin, vient du Père du Mensonge.

 

L’intransigeance de la pensée connaissante est donc absolue. La pensée réaliste affirme d’une façon absolue que 2 + 2 = 4. Elle ne  donne jamais pour réponse : 4,4 ou 5,3 pour faire plaisir à un ami. Elle ne souffre d’aucune concession. Une affirmation est vraie ou elle est fausse. Or, on a enseigné à toute une génération que chacun avait le droit de dire que 2 + 2 n’égalait pas 4, qu’il était même possible de faire comme «si» 2 + 2  ne valait pas 4. De faire que «comme si» équivalait à «ce qui est».

 

Certains membres de la hiérarchie ecclésiale disent à de jeunes couples de vivre ensemble afin de se pratiquer, et vivre ensemble comme «si» cette vie commune était déjà le mariage qu’ils souhaitent  un jour contracter. Je ne veux pas dire par là que je suis contre le fait que des gens restent ensemble, si leur conscience leur dicte un tel geste. Mais je veux faire remarquer ici que bien des prêtres, par leur propos, font croire aux jeunes couples qu’il n’y a pas tellement de différence entre vivre en concubinage et vivre en état du mariage.

 

Au lieu d’expliquer le sens profond de l’union matrimoniale et le sens profond à donner au mariage catholique tel que l’enseigne le réalisme chrétien, on envoie les jeunes couples (ou les plus vieux couples&ldots;) dans la couchette pour vérifier s’ils sont vraiment fait l’un pour l’autre. La pratique avant la réflexion. L’action avant la théorie. L’action  ainsi précède la compréhension de la réalité à saisir et à comprendre. Attitude vraiment expéditive, mais qui conduit à la méconnaissance profonde du mystère sacramental de l’amour humain.

 

La philosophie réaliste dont s’inspire la théologie catholique rejette donc toutes les sortes de philosophies idéalistes. Elle rejette aussi toute forme de pragmatisme qui voudrait que la pensée et la vérité dépendent de l’action, soient déterminées par les exigences de l’action, par les intérêts de chacun, les sentiments personnels.

 

Or, notre action humaine évolue dans une réalité qu’elle ne crée pas. Elle évolue dans une réalité qui lui est antérieure, et pour agir dans et par cette réalité, il faut d’abord connaître cette réalité telle qu’elle est, tout simplement parce que la vérité précède l’action.

 

Pour aimer Dieu et Lui obéir, il faut d’abord savoir qu’Il existe, qu’Il est bon, connaître sa Loi. Lorsque je terminais mon baccalauréat en théologie à Rimouski en 1985, j’avais croisé dans un de mes cours un étudiant inscrit en théologie qui doutait de l’existence de Dieu. J’eus beau lui dire que la théologie était l’étude méthodique de la foi en Dieu sur la base des données de la Révélation et que, s’il doutait de l’existence de Dieu, il devait plutôt aller d’abord s’instruire sur cette question dans un bon cours de philosophie. Ce fût peine perdue. Il persista à étudier un sujet dont il était incertain, et si mes renseignements sont bons, l’université lui a discerné un baccalauréat en théologie, même si l’étudiant doutait de l’objet même de son étude. On n’en est pas à une contradiction près.

 

C’est le droit absolu du sujet maintenant de recevoir un diplôme dans une discipline qu’il ne maîtrise pas et dont il ignore l’objet. On peut songer au type d’enseignement religieux qu’un tel personnage peut donner. Mais ce n’est pas important : l’important c’est que les statistiques de l’Université annoncent qu’il y a un bachelier de plus, même si le papier certifie l’ignorance et l’incompétence de celui qui le reçoit. L’important, c’est que l’Université ne perde pas ses subventions, même si c’est au prix de mensonges sournoisement calculés!

 

La philosophie réaliste affirme donc que si un jugement est vrai, il faut l’affirmer. S’il est faux, il ne faut pas craindre de le rejeter. Que ce jugement vienne de notre ami ou de notre pire ennemi, que ce jugement blesse ou pas nos sentiments, que cela lèse ou pas nos intérêts ou celui de notre interlocuteur, rien ne doit y changer.

 

Rien n’est plus dangereux qu’un homme qui flotte au gré de ses sentiments ou de ses intérêts et ménage ceux de ses amis. Rien n’est plus dangereux qu’un prêtre qui n’ose plus dire la vérité à ses fidèles de crainte de vider son église, de voir la quête diminuée. En matière de jugement, la vérité seule compte. Et Jésus-Christ, Fils de Dieu, dit qu’elle seule, l’Unique vérité qui est son Verbe même, nous délivrera.

 

Le réalisme de la pensée, devons-nous le redire, est de connaître la réalité telle qu’elle est. Toute la réalité. Et plus l’objet de notre pensée est universel, plus il embrasse de réalité, plus le réel s’ouvre à elle et plus elle est parfaite. Ce qui importe le plus dans l’ordre de la pensée, ce sont donc les principes les plus universels dont nous pouvons déduire le plus de conséquences vraies qui sont à la source de toute la connaissance du vrai.

 

On n’expliquera jamais assez à nos jeunes, à nos croyants, ces principes immuables, et on n’en pénétrera jamais assez la profondeur. L’intransigeance sur les principes est une qualité première de la pensée parce que la moindre erreur sur ces principes résulte dans les conséquences des erreurs innombrables et considérables. La vérité des premiers principes est à la base, le fondement nécessaire du réalisme et de toute vie et de tout ordre humain.  

 

La vérité philosophique qui dépend de ces principes premiers et la vérité théologique qui lui est liée importe tout autant pour la chrétienté que le partage du pain avec l’autre, l’accueil, l’aumône, la justice, etc. On ne peut sortir de la crise dans laquelle l’Église est présentement sans admettre ce que nous disons, sans comprendre ce que nous tentons d’expliquer.

 

Mais l’homme n’est pas seulement un être de connaissance. La connaissance est pour l’homme une SOURCE DE VIE, D’AMOUR ET D’ACTION. C’est la volonté qui aime, choisit, décide. Cet ordre de la volonté, de la conduite, de l’action, est ce que l’on appelle  l’ordre moral.  Il faut aussi un réalisme moral qui est tout autre que le réalisme de la connaissance. Ce second réalisme dépend du premier. Il faut s’y attarder. Les jeunes hommes et jeunes filles du Québec actuel n’ont pas été formé à ce réalisme moral.  Il importe que nous disions un mot sur cette question, car là, comme ailleurs, la confusion est extrême.

 

 

b) Réalisme moral

 

 

Tout être humain normal qui agit, agit  en vue d’une fin.  Tout être humain agit afin d’atteindre un bien, fin de son action. Voilà le grand principe moral qui doit guider toute action humaine et chrétienne.

 

Tout le monde sait (enfin, tout le monde devrait savoir&ldots;) que l’objet de la connaissance est l’être à connaître tel qu’il est. Par contre, l’objet de l’action est le bien qu’on tend à obtenir. Le réalisme de la connaissance est dans la vérité ou la conformité avec ce qui est, dans la conformité avec le réel; le réalisme de l’action demande à l’action d’être droite, c’est-à-dire vraiment dirigée vers le bien à obtenir, adaptée ou appropriée au bien vers lequel elle tend.

 

Il convient, pour plus de clarté, de rappeler ici certaines grandes notions de philosophie que l’on n’enseigne plus ou qu’on a tendance à mettre de côté. L’homme, étant  intelligent, tend vers des biens que l’intelligence connaît, et la volonté est cette tendance vers ce que l’intelligence ou la raison fait connaître comme bon. Et la volonté est libre parce que, parmi l’universalité des biens que la raison peut connaître, elle est capable de choix. La liberté suit  l’intelligence, elle est la propriété de l’être qui agit avec intelligence. Elle ne se trouve pas dans l’instinct qui est une tendance déterminée par la nature et incapable de discernement dans les passions, émotions, sentiments et autres inclinations de l, donc de choix. Elle ne se trouve pas davantage dans les passions, émotions, sentiments, et autres inclinations de la sensibilité: la raison chez l’homme peut suivre ou ne pas suivre ces inclinations, mais il n’est pas maître de leur existence, il ne dépend pas de lui que sa  sensibilité le porte ou ne le porte pas vers un bien sensible, la sensibilité n’étant pas douée de discernement ou de choix. Elle tend nécessairement, sans liberté, aveuglement, vers le bien sensible qui lui plaît.

 

Qu’un bien sensible m’attire ou ne m’attire pas, je ne l’ai  ni choisi ni voulu, cette inclination est absolument aveugle : ce qui dépendra de moi, c’est de la suivre ou de ne pas la suivre, et ce choix-là vient de la raison et de la volonté. La liberté n’est donc pas dans la spontanéité ou l’impulsivité aveugle du sentiment, elle naît de la raison et se trouve dans l’action réfléchie.

 

Ce genre d’enseignement, peu d’étudiants l’ont reçu au niveau secondaire et collégial. La jeunesse du Québec se guide selon ses besoins, ses goûts, ses sentiments. Dieu entre pour elle dans la danse, avec tout le reste. Pour la jeunesse moderne, Dieu n’est pas un être réel .  Il est quelqu’un que chacun invente, s’il en a besoin, selon les circonstances, les événements, les goûts du moment, les occasions tragiques ou gratifiantes. Il est quelqu’un que chacun invente selon son imagination. Dieu peut alors, au gré des fantaisies, devenir n’importe quoi : un chum, un copain, tout, sauf le Fils de Dieu. C’est la théologie «au goût du jour», la religion du «dessine-moi un mouton», dessine-moi la sainte Trinité, dessine-moi la Résurrection de Jésus.

 

Et on récolte alors les résultats que l’on connaît. La récolte ne peut donner plus que ce que les semeurs ont semé. On a semé l’insignifiance, on récolte l’insignifiance. Des pseudo-croyants enfermés dans leur subjectivité et leurs sentiments, que la première épreuve, le premier scandale fera basculer. Le suicide chez les jeunes illustrent bien ce subjectivisme moral dans lequel toute une génération est enfermée. Pour excuser le geste, on affirme, parlant du jeune qui a posé le geste, que c’était son choix et qu’il faut le respecter. Tout est devenu toléré et tolérable, puisque le réel c’est ce que chacun invente à chaque instant. Et n’allez surtout pas contre ce mouvement. Vous serez vite taxé de rétrograde, de personne inadaptée à l’époque. La tolérance du rêve l’emporte sur l’intolérance du réel.

 

Vous pensez que j’exagère. J’ai entendu un prêtre dernièrement, dire devant plus 800 personnes assemblées dans une église, lors d’une funérailles d’un jeune suicidé, qu’il ne savait pas quoi dire devant une telle tragédie. J’ai failli me lever dans l’allée et monter dans le chœur , et lui dire que s’il ne savait pas quoi dire, qu’il n’avait qu’à aller s’asseoir et passer le micro à un autre.. Il passa les dix minutes consacrées à l’homélie ?) à nous parler d’accueil, de solidarité dans l’épreuve, d’écoute. Tout bon psychologue en aurait dit autant. Rien sur le sens de la mort. Rien sur la résurrection. Rien sur le Dieu qui sauve et pardonne. Rien sur le mystère d’Amour de Dieu. Et l’on est étonné que les jeunes ne viennent plus à l’église. Ils entendent exactement le même discours que dans n’importe quel cours de motivation  ou de psychologie de la personne. Sans préparation, je n’aurais eu aucune difficulté à dépasser le discours insipide de ce prêtre tordu, loin de la Suprême réalité et la pensée biblique.

 

Nous le redisons une fois de plus. Il appartient donc à la raison, en philosophie réaliste, de diriger nos actions vers les biens qu’elle nous fait connaître. Quand la raison ou la pensée cherche seulement à connaître ce qui est, n’a pas d’autres fonctions que de connaître, on l’appelle connaissance spéculative. Quand elle cherche à diriger l’action, à dire ce qu’il faut faire pour obtenir le bien voulu, elle porte le nom de connaissance pratique. Cela semble bien simple à notre génération qui a goûté au plaisir de cette philosophie réaliste. Mais allez donc convaincre  de la nécessité d’une telle pensée, à toute une jeunesse qui s’est abreuvée de philosophies idéalistes, matérialistes et panthéistiques.

 

La philosophie spéculative consiste dans la conformité à la réalité à connaître. La philosophie pratique consiste dans l’adaptation au bien voulu, la droite orientation vers le bien à obtenir. Pourquoi? Parce que le réalisme philosophique et la métaphysique biblique, qui est une forme de réalisme, (en fait la forme la plus compète de la pensée réaliste)  résident toujours dans la conformité d’une activité à son objet et qu’ici l’objet n’est plus le réel à connaître mais le bien à obtenir. L’action a son réalisme qui n’est pas le même que celui de la contemplation. Parce qu’il n’y a d’action que vers un bien à atteindre; dans l’ordre pratique, c’est le bien ou la fin qui joue le rôle de principe.

 

Dans l’ordre spéculatif, c’est l’intransigeance de la vérité d’une affirmation qui fait foi de tout; dans l’ordre pratique, c’est l’intransigeance sur le but poursuivi dont on ne doit jamais se détourner. Cet enseignement deux fois millénaires n’est plus donné dans nos écoles, nos collèges. Il faut cependant qu’il soit donné, transmis, afin qu’une saine philosophie réaliste s’établisse dans nos sociétés, et surtout dans notre Église. Si on ne le fait pas ou on ne le fait plus, qui va le faire? Et si on ne le fait plus, ne soyons pas étonnés de la désaffection du grand nombre. Il n’y a plus rien de bâti sur le solide : ce qui guide la foi (?) de la plupart, ce sont les sentiments, les goûts du moment, les émotions. Lorsque tout cela s’effondre, la foi semble disparaître pour eux.

 

Ajoutons encore ceci. L’homme ne peut se contenter de biens partiels, limités, qui ne peuvent lui donner son authentique perfection. L’homme peut bien rechercher tel ou tel bien, le plaisir des sens, la richesse, la santé, la gloire, la beauté, la science, l’amitié, etc., mais il ne sera jamais comblé par ces biens partiels. Il faut lui présenter et lui permettre de poursuivre des biens encore plus élevés (comme les biens de l’intelligence et de la contemplation), et évidemment, le bien suprême qui est Dieu.  C’est là le but ultime de sa vie, le seul bien qui peut le combler. Enseigne-t-on cela à nos jeunes d’aujourd’hui? Évidemment, non ! Du haut de la chaire, j’entends rarement même cette réflexion. La religion est devenue quelque chose d’horizontal et quelque chose qui singe de plus en plus certaines méthodes qu’utilisent les spécialistes de la pensée positive.

 

Et c’est ici qu’intervient la MORALE pour laquelle l’homme cherche son bien suprême ou sa vraie perfection. Moralement bonne sera l’action qui oriente l’homme vers sa vraie perfection, pour laquelle l’homme devient de plus en plus parfait et donc plus homme.  Moralement mauvaise est l’action qui le détourne de sa vraie perfection, qui le dégrade ou qui le diminue comme homme.

 

Le réalisme pratique (donc le réalisme moral) qui n’offrirait que le plaisir, la richesse, ou tout autre plaisir partiel, serait un réalisme tronqué. Le vrai réalisme moral chrétien  est la recherche du vrai bien ou  de la vraie perfection de l’homme. Je n’entends jamais cela dans la bouche de mon curé de paroisse, dans les homélies en général. Les chrétiens-catholiques savent ou devraient savoir  que le bien suprême de l’homme est la vie éternelle et qu’ils doivent prendre tous les moyens possibles pour l’atteindre et que s’ils ne le font pas, ils manquent de réalisme moral.

 

Le réalisme moral chrétien s’oppose donc à toute forme de réalisme utilitariste. Le réalisme chrétien s’oppose encore plus à toute morale idéaliste dans laquelle la très grande majorité des jeunes du Québec ont été formés durant les vingt-cinq dernières années. La perfection, le bien suprême de l’homme que vise une saine morale, est d’abord la rencontre d’une RÉALITÉ. Cette morale n’est pas un IDÉAL, une chimère, une utopie, car alors une telle morale n’aurait aucune raison d’être, et il n’y aurait aucune raison pour s’y conformer.

 

La philosophie idéaliste dans laquelle la grande majorité des jeunes ont été formés (?) n’admet plus que les constructions d’idées;  alors comment peut-elle modifier un comportement? En morale, les jeunes discutent toujours de ce qu’ils devraient faire, et ensuite, chacun est invité à faire ce qu’il veut. Cette «morale» (?) n’est qu’un discours sur l’action à poser, mais elle n’oblige jamais, puisqu’elle ne présente jamais la morale comme une réalité qui vise la perfection ultime de l’homme.

 

Nous avons dit antérieurement - et je le rappelle pour ne pas l’oublier - que les idées sont des MOYENS de connaître un objet.  La loi morale règle notre conduite en nous indiquant, en nous faisant connaître les moyens de devenir meilleurs, de nous diriger vers notre perfection. La loi morale est donc un MOYEN en vue d’une fin.

 

 Si on n’enseigne pas aux jeunes qu’elle est cette fin de l’homme, à quoi ça sert de leur enseigner les moyens pour atteindre une réalité qui n’existe pas? Ils en viendront tout naturellement à ne choisir que ce qui satisfait leurs besoins sensibles, leurs goûts, leurs sentiments, leurs émotions, leurs tendances. Et ils seront constamment déçus, puisque le cœur de l’homme ne peut pas se contenter uniquement de biens partiels. Le cœur de l’homme exige plus que cela.

 

La morale idéaliste (celle de Kant, par exemple) fait disparaître la fin que vise la loi morale, c’est-à-dire la prive de l’objet, et la loi morale devient une règle que l’on doit suivre et qui commande par elle-même d’une manière absolue (cf. l’impératif catégorie kantien) et non un moyen en vue d’une fin.

 

Une telle loi morale, je le concède, n’aurait aucune raison d’être et il n’aurait aucune raison qui forcerait quelqu’un à la suivre. L’homme ne peut jamais agir sous l’impulsion d’un impératif catégorique, fut-il universel. L’homme qui n’agit pas sans but agit alors sans raison. La morale idéaliste dont est imprégnée toute la jeunesse actuelle mène directement à la morale de situation. Est bien ce que je pense être bien dans telle situation concrète. Demain, la situation ayant changée, je pourrai agir autrement.

 

La morale idéaliste, qui veut que tout soit construction de l’esprit humain, fait de la loi morale ainsi conçue une pure construction de la volonté qui, dépourvue de fin, n’emprunte plus rien à une réalité qui la mesure et la domine. C’est la volonté humaine qui, par la loi qu’elle construit et se donne à elle-même, devient la source du bien et du mal : on reconnaît ici le fruit de l’orgueil. Cette loi morale construite par l’esprit est un idéal, elle n’a plus son fondement dans la réalité qui est le bien voulu, elle est étrangère au réel qui  devient immoral ou amoral.

 

Ayant moi-même vécu dans le milieu collégial pendant près de vingt-cinq ans, j’ai pu constater les ravages causés par une morale utilitariste et une morale idéaliste. J’ai pu croiser une multitude de jeunes qui réfléchissaient, qui élaboraient des stratégies, des moyens d’interventions, des positions «dans l’idéal» pour régler telle situation qui avait été portée à leur attention. Préoccupations qui étaient, la plupart du temps, fort éloignées de leur vie quotidienne.

 

Capables, idéalement,  de régler les problèmes les plus complexes de l’univers, mais incapables de régler leur conduite quotidienne, incapables de dire si, dans la réalité dans laquelle ils vivaient, certaines actions posées étaient bonnes ou mauvaises. Où se situait leur bien, leur perfection, en tant que jeune homme ou jeune fille? Idéalement, ils trouvaient des solutions pour tous les problèmes des autres, de l’humanité en général, mais étaient incapables de solutionner leurs propres problèmes personnels.

 

La morale idéaliste s’évade volontiers de la réalité du moment présent pour se complaire dans le rêve ou la chimère, pour se réfugier dans toutes sortes d’inventions de l’esprit. Le moment présent paraît toujours fade et banal parce qu’il sollicite une adaptation aux réalités qui y sont données et aux devoirs qui s’y imposent. Le moment présent, seul, a la richesse du réel; il est la réalité dans laquelle l’homme peut se perfectionner et devenir meilleur. L’orgueil humain préfère le rêve où nous louons de grands personnages dans nos «châteaux d’Espagne».

 

L’égoïsme préfère se réfugier dans le rêve. L’orgueil se satisfait à bon compte d’un idéal lointain. La réalité exige la lutte contre le mal, contre les imperfections courantes quotidiennes. Un idéal hors du réel permet de fuir la lutte. Dans certains cours de morale, on discute comment, idéalement, comment combattre la pollution, mais la majorité des étudiants qui discutent et écrivent de belles et savantes solutions pour enrayer le problème, sont incapables de ramasser le papier tombé devant eux, de cesser de polluer le devant de leur polyvalente avec leurs mégots de cigarettes, de cesser d’encombrer de détritus les parterres publics, les pelouses de la municipalité. Ils sont incapables de cesser de détruire leur santé par la fumée ou les excès de drogues. Et j’en passe!  A vous de conclure!

 

 

c)     Réalisme de l’amour

 

 

Les effets néfastes des philosophies d’inspiration idéaliste ont surtout marqué les jeunes en regard de l’amour humain. Pas étonnant non plus qu’un bon nombre d’entre eux trouvent l’amour à vie impossible à vivre, que la très grande majorité ne veulent plus se marier, et qu’ils ne voient par dans  le sacrement de mariage un moyen efficace pour faire grandir leur amour.

 

L’objet de l’amour est le bien de l’être aimé. Est réaliste l’amour que rien ne détourne du bien de l’aimé. Pour le véritable amoureux, seul compte le bien de l’aimé : c’est son principe et sa fin.

 

Formés dans une morale idéaliste, les jeunes voient dans l’amour un idéal à atteindre et non une réalité à vivre dans le quotidien, avec ses hauts et ses bas, ses moments plus faciles, ses moments plus difficiles. Un idéal tellement haut qu’ils n’arrivent jamais à l’atteindre. Ils sont victimes de leur idéal trop élevé et multiplient les expériences amoureuses (?) pensant sans doute atteindre un jour «l’inaccessible étoile» de Jacques Brel.

 

Ils vont de déceptions en déceptions. Certains vont, comme je le vois trop souvent, jusqu’au suicide, parce que l’idéal étant trop élevé, ils se disent qu’il vaut mieux quitter ce monde que d’y additionner les peines amoureuses qu’ils n’arrivent plus à surmonter, les idéaux amoureux qu’ils ne peuvent atteindre.

 

Le véritable amour humain est fort et inflexible. Rien ne peut fléchir son mouvement assuré et direct vers le bien aimé. Tel est l’enseignement d’une philosophie réaliste. Rien, pas même la mort, ne peut l’arrêter. L’Écriture sainte célèbre «l’amour fort comme la mort».

 

L’amour humain bien compris est donc intransigeant. Quand le bien de l’aimé est en jeu, l’amour ne transige jamais. C’est une erreur très grave de semer dans le cœur des jeunes que l’amour est quelque chose de conciliant, prêt à tous les compromis, à toutes les transactions. L’amour humain bien compris est tout autre chose que les bons sentiments, la pitié sensible, la sensiblerie. L’amour est réaliste. Il a en lui la  force et la vigueur de réaliser le bien réel de l’aimé et ne craint même pas de le faire souffrir si son bien réel l’exige. Je pense à nos mères qui n’ont pas craint dans l’éducation donnée à leurs enfants de les priver, de les faire souffrir parfois, parce qu’elles voulaient, avec force, la guérison des leurs, leur bien réel. Tout au contraire, présentement, les parents pensent aimer leurs enfants en leur fournissant tout ce qu’ils exigent, allant parfois jusqu’à aller à l’encontre de leur bien réel, afin de ne pas «avoir d’histoires» avec eux.

 

Le véritable amour est suffisamment clairvoyant pour voir les défauts de l’être aimé, capable de mettre tout en œuvre pour les corriger, parce qu’il a soif de son vrai bien. Il n’y a pas en lui une exaltation sentimentale aveugle qui idéalise l’être aimé, qui se fait une image factice de l’aimé pour s’y complaire. Il aime l’être aimé dans une réalité concrète, et non dans une image qu’il s’en fait.

 

 

La philosophie idéaliste dans laquelle baigne la majorité de nos jeunes est sans amour parce qu’il faut à l’amour des réalités et non des rêves. En enfermant l’esprit en lui-même, l’idéalisme tue l’amour.

 

Le réalisme de l’amour exige  un certain réalisme pour qu’il soit fécond et vertueux. Il faut aimer fortement la vérité pour que la pensée réaliste soit intransigeante. Il faut aimer fortement le bien voulu pour qu’apparaisse le réalisme moral. L’amour est la force qui nous tire du dedans de nous. Il nous sort du repliement sur soi, de l’orgueil, de l’égoïsme,  afin que ce réel soit l’être à connaître tel qu’il est, ou le bien à obtenir pour lui. Parce que l’amour est tendu vers la réalité de l’être aimé, il  est  la  force qui réalise quelque chose de concret et qui évacue le rêve.

 

Le réalisme de l’amour ne donne pas lui non plus le réalisme intégral auquel tout chrétien est invité. «Il n’y a pas d’amour heureux», écrit le poète Aragon. Et il a raison. Multiples et complexes sont les réalités d’aimer. Chacune de ces façons est limitée, partielle,  et aucun amour n’arrivera à épuiser la totalité du réel. Chaque amour, que ce soit l’amour de la vérité, du bien moral, de la personne humaine, ne représente qu’un réalisme partiel. Ces multiples réalités ne pourront jamais nous combler, parce que chacune de ces formes du réalisme humain sont l’œuvre de Dieu. C’est Lui qui les a faites et nous les a données. Tout le réel a en Dieu sa source et son principe. Et le réalisme intégral, le réalisme chrétien, à sa source en Dieu. C’est de cela que nous allons maintenant parler.

 

 

d)    Réalisme chrétien et Transcendance divine

 

 

L’enseignement reçu par nos jeunes est à cent années-lumières de ce que nous venons de dire. L’enseignement de l’Église est à «quelques années» de moins, car, rares sont les homélies qui approfondissent ces questions fondamentales, où l’enseignement catéchétique parle de ces questions aussi importantes. Si on a un héritage à transmettre, dans le foi, à nos enfants, c’est bien de cela qu’il s’agit. Et rien de moins. Sinon, nous aurons passé à côté, et nous aurons surtout, sans nous en rendre compte, falsifier le message essentiel de la métaphysique biblique et de la théologie catholique.

 

La mentalité contemporaine, celle qui structure toute la vie mentale des jeunes générations (les 18-35), considère souvent DIEU comme un idéal à atteindre. Selon la mentalité ou la philosophie idéaliste, les hommes se choisissent aujourd’hui un idéal élevé : les uns choisiront Dieu auquel ils donneront bien la définition qu’ils veulent, d’autres choisiront la nature, l’humanité, la société, une idéologie, les différentes formes ou facettes que présente le Nouvel-Age. Et que sais-je encore? Un choix qui en définitive est une affaire de sentiment.

 

J’ai entendu dernièrement un membre de la hiérarchie catholique affirmer dans un sermon que notre époque assistait à un retour au spirituel, à un retour au divin. Il a bien évité de dire en quoi cela consistait.

 

C’est sans doute la pire des aberrations de dire que Dieu est un «idéal» à atteindre, comme on dit aux jeunes que Dieu est leur copain, leur ami (sens : «chum»), qu’il est leur compagnon de route. Dieu n’est pas un idéal, un motif irréel d’exaltation de l’esprit et du cœur. Dieu est la suprême Réalité. Une Réalité éternelle partout et toujours présente. Dieu n’est pas une invention de notre esprit.

 

L’existence de Dieu est une réalité qui nous domine et nous précède. Il existe à la fois pour les méchants comme pour les bons. Pour les athées comme pour les croyants. Non seulement Dieu est la Suprême Réalité, mais il est le principe et la source de toute réalité. Aucun être n’a d’existence et de réalité que ce qu’il reçoit de lui; rien n’est réel sans qu’il tire de Dieu toute sa réalité. Dieu est non seulement réel, mais c’est lui qui réalise tout ce qui est réel. Dieu est réel par lui-même. Il est la Réalité par soi. Il n’a nul besoin de recevoir sa réalité. Alors que toutes choses reçoivent de Lui leur réalité.

 

Ce que nous venons de dire et d’écrire, nos parents nous le transmettaient comme tout naturellement. On trouvait tout normal de retrouver cela dans un petit catéchisme qu’on apprenait tout aussi normalement par cœur. Contemplant la nature dans laquelle ils étaient plongés, regardant les  beaux enfants qui étaient autour d’eux (ne disaient-ils pas que Dieu leur en avait envoyé un autre lorsque le dernier sommeillait encore dans son berceau?), ils affirmaient tour simplement que Dieu était l’auteur de toutes choses. Rien ne pouvait venir à la vie sans sortir de « ses mains ».

 

Les jeunes, formés par un athéisme philosophique ou pratique,  ne reçoivent plus ou n’ont pas reçu ce genre d’enseignement de leurs parents.  Ils ont été «formés» dans une philosophie idéaliste qui refuse le réel, qui est en définitive le refus de l’homme de s’incliner devant l’œuvre et la présence de Dieu. Ils ont été formés hors du réalisme intégral tel que l’enseigne le christianisme et la métaphysique biblique.  Ils ont été formés hors du réalisme chrétien qui a pour objet Dieu, Dieu qui est l’alpha et l’oméga, le principe et la fin de toute réalité terrestre.

 

Le réalisme chrétien s’est même affadi dans la pratique chrétienne. Celui-ci, il ne faut pas craindre de l’affirmer, coïncide avec la charité qui seule est catholique, c’est-à-dire universelle, parce qu’elle atteint tout en Dieu. Ce réalisme pourrait se résumer par cette formule : tout faire par amour de Dieu, faire tout ce que réclame l’amour de Dieu. Cet amour qui a des exigences réelles et qui appelle tout notre être à un don total à Dieu en qui passe toute réalité. C’est un réalisme qui rejette tout péché et la crainte du péché qui mutile et offense l’AMOUR.  C’est un réalisme qui conduisait les premiers chrétiens à aller jusqu’au martyr plutôt qu’au reniement.

 

Ce réalisme, on le voit bien, n’a qu’un but : conduire chaque créature à la vie éternelle qui est la perfection de Dieu en nous, ou à l’épanouissement de la créature et de sa transformation, sa métamorphose en Dieu. L’idéalisme philosophique va carrément à l’encontre de cette vision de l’homme : il veut que la créature soit son propre créateur, donc il l’enferme dans son propre orgueil.

 

 

3.   Que faut-il faire ou quel remède apporter aux maux            actuels?

 

 

Il y a donc dans notre monde et dans notre Église un désordre profond dû à la méconnaissance de Dieu, du Christ, de l’Église et de l’ordre surnaturel. Voilà la racine du mal. Il y a un ordre premier qui n’est plus enseigné, c’est l’ordre qui rattache toute la vie humaine à Dieu et au Christ, qui destine l’homme à la vie éternelle. Cet ordre-là,  méconnu,  mal ou pas enseigné, conduit au péché et à la misère où l’humanité est plongée.

 

L’humanité moderne s’est révoltée contre Dieu, a voulu se rendre indépendante, libre de toute vérité et de la loi divine; elle a voulu assurer seule son sort et sa destinée, sans aucune autorité supérieure. L’humanité a opté pour la divinisation de l’humanité  par le progrès infini.  L’humanité a voulu édifier l’homme, sans le construire sur le roc de Dieu et du Christ; et elle a vu ses rêves s’écrouler comme un château de cartes. La parole, inspirée des Psaumes du premier Testament,  n’a jamais été aussi vraie : « Si le Seigneur ne bâtit la maison, c’est en vain que travaillent ceux qui la bâtissent. Si le Seigneur ne garde la cité, c’est en vain que veillent ceux qui la gardent». Jésus disait à ses disciples : « Sans moi, vous ne pouvez rien faire» (Jo. XV, 5).

 

Il n’est donc pas possible, tant dans le monde séculier que dans l’Église, de trouver des solutions aux maux qui assaillent l’humanité. Il faut recourir à plus haut que soi.  On ne peut réparer adéquatement le toit d’une maison  quand ce sont les fondations qui croulent. Le mal est à la racine, dans les principes mêmes du monde moderne.

 

Il est impossible de rétablir un certain ordre économique, politique, l’ordre dans la famille, l’éducation, les mœurs, l’ordre dans la pensée (conversion de l’idéalisme au réalisme chrétien), impossible de retrouver la morale chrétienne, la doctrine chrétienne, sans un retour à la grâce du Christ. Sans un retour à l’enseignement et à l’action catholique. Ce sont les principes chrétiens qu’il faut bien enseigner; c’est la hiérarchie chrétienne des valeurs qu’il faut remettre à la base de tout, pour supprimer le désordre qui infecte tout. Cette conversion est impossible, sans le retour à l’enseignement bien fait sur le Christ et son Église, réalité mystique au cœur de l’histoire de l’humanité.

 

a)     apostolat

 

Nous avons démontré que le désordre est bel et bien au fond des âmes et qu’il faut procéder à une «nouvelle évangélisation», une reconversion du monde, et que cela ne peut se faire sans ramener l’humanité dans la mystère d’amour réaliste du Christ et de son Église. C’est donc tout un travail d’apostolat qui nous incombe, pour répondre à notre foi en l’Église, une, sainte, catholique et apostolique.

 

Chaque chrétien doit consacrer toutes ses forces à l’œuvre spirituelle du salut et de la sanctification des âmes, ce qui aura, du même coup, l’effet d’assurer la restauration d’un ordre temporel plus  fraternel, et donc plus chrétien. Pour cela, il faut que les chrétiens s’engagent, d’une part, à approfondir leur foi et en mesurer les exigences. Un enseignement de qualité peut y contribuer. La lecture, la prière et la méditation peuvent accomplir le reste. D’autre part, il faut aussi que les chrétiens s’engagent à transmettre la foi dans laquelle ils se sont engagés. La lumière ne doit pas être mise sous le boisseau. A chacun de la trouver, de l’alimenter et de la transmettre. Ce n’est pas quelque chose de facultatif : le Christ et l’Église dont nous sommes tous, en fait une obligation. La plus grande charité est encore celle qui nous mène à la LUMIÈRE du Christ révélé, à son accomplissement dans le monde. Chacun doit la faire lever, selon les talents qu’il a reçus.

 

 

b)    une œuvre difficile et de longue haleine

 

 

Nous avons dit qu’il faut tout changer en revenant à certains principes de base. Mais il ne faut pas croire que tout cela va se faire du jour au lendemain. Chacun peut devenir, dans ce monde qui croupit dans les ténèbres, un humble semeur. Le travail que chacun est appelé à faire, à son rythme et à sa manière, ne promet pas non plus des succès personnels et flamboyants . Chacun doit être prêt, dans le climat actuel, à user ses propres forces pour un apostolat dont nos mortels yeux ne verront pas les fruits. Voilà la difficile mission qui nous attend tous.

 

Il n’y a pas de solutions immédiates et rapides aux maux de notre époque. Il faut se remettre à l’étude, à la méditation, à la réflexion et à l’enseignement des principes fondamentaux qui structurent la pensée et la métaphysique hébraïque.  Il y a urgence, selon nous,  de sortir le peuple de Dieu qui vit dans une très grande confusion au sujet des dogmes les plus essentiels du christianisme. Il faut aussi que l’Église retrouve, dans le plus bref délai, toute sa saveur et l’espérance qui doit l’habiter. Il importe de préciser encore davantage les deux caractères de l’œuvre à accomplir.

 

Nous l’avons déjà dit, mais nous osons le répéter, combien est importante la doctrine que l’on enseigne. Chaque époque est toujours le produit de la doctrine qui y règne. Si la nôtre est marquée par le relativisme, le subjectivisme, le narcissisme, le culte du nombrilisme, c’est que l’on a enseigné le culte de soi, le subjectivisme et le relativisme.

 

«Tout commence par l’intelligence», affirmait un jour Sertillanges. Le monde contemporain, et l’Église en particulier, n’a pas besoin d’hommes ou de femmes d’action. Nous en avons suffisamment. L’Église, tout comme le monde, a besoin de penseurs, et, dans l’Église, de penseurs qui pensent chrétiennement. Il y a ici un travail de christianisation qui est loin d’être sérieux. Il faut répandre et enseigner les principes chrétiens et les faire pénétrer dans les esprits.

 

Je pense à une réalité très précise qui est, la plupart du temps, fort confuse dans la pensée de bien catholiques : la réalité de la résurrection de la chair. Combien l’assimilent à une réanimation du cadavre, à un retour de l’âme dans un corps matériel qui est le «corps matériel présent», à un autre corps qu’on aura emprunté. Plus d’une fois, j’ai pris le temps de vérifier, dans certains enseignements que j’ai donnés, la grande confusion qui sévit dans la pensée de bien des catholiques au sujet de l’au-delà. Il y a une foule de catholiques qui communient le dimanche et qui croient à la réincarnation. Ce qui m’étonne, c’est qu’ils reviennent le dimanche suivant avec les mêmes convictions.

 

Il est donc indispensable que les croyants soient instruits de la doctrine de l’Église sur point capital. Ce me semble être la dernière préoccupation des paroisses que je connais. A voir le budget consacré à l’enseignement dans les communautés, j’en viens rapidement à la conclusion que cela est très secondaire pour les responsables cléricaux des paroisses ou des secteurs concernés. On arrange les toitures à coup de centaines de milliers de dollars, on rénove les fenêtres, on gratte les bancs d’église pour les vernir plus clair; on pose une couche d’asphalte pour accueillir les voitures de moins en moins nombreuses à la messe du dimanche; on met des milliers de dollars sur le matériel, mais qui pense à mettre le même montant pour le «spirituel», pris dans le sens chrétien du terme? Les toitures ne coulent plus, l’asphalte est durcie, les bancs sont fraîchement vernis, mais ils sont de plus en plus vides!

 

Il n’y a pas de vie intérieure solide, pas de prière intelligente, pas d’apostolat fécond, pas de vie chrétienne qui ne se fondent d’abord sur une solide doctrine. Pour vivre en fervent catholique, il faut vivre de l’enseignement de l’Église où le Christ nous est présenté comme la Voie, la Vérité, et la Vie. Impossible d’être apôtre sans connaître la Vérité à laquelle on veut conduire les âmes.

 

Il faut donc consacrer bien de heures à connaître cette Vérité. S’y attacher ensuite, car il n’y a pas de milieu ni de conciliation entre le vrai et le faux dans la pensée chrétienne. Il faut aimer la Vérité (qui est ici la personne même du Christ) qui est le plus grand des biens et combattre son contraire, celui que la Bible appelle le Père du Mensonge. La charité exige sans doute que nous aimions ceux qui sont dans l’erreur, mais elle exige aussi que nous combattions fortement les erreurs qui sont véhiculées, même au risque de se faire quelques ennemis, et de perdre quelques amis. Tolérer le péché et l’erreur n’est pas un acte de charité en christianisme; c’est même agir contrairement à la charité divine.

 

Tout cela est difficile et demande bien souvent beaucoup de courage que d’aucuns ne retrouvent pas dans leur propre cœur. L’intransigeance doctrinale, cependant, ne doit jamais faiblir. Tout homme voit quelque vérité, mais ne voit pas toujours toute la vérité dans son ensemble. Il revient à ceux qui ont eu le temps, qui prennent le temps de le faire, de transmettre, dans le respect des personnes, le message intégral de l’Église et de son Seigneur.

 

C’est une mission exigeante, parfois écrasante, mais elle fait partie de la grande mission de l’Église. Les premiers apôtres y ont donné leur vie. La primitive Église a jailli du sang des martyrs. L’étude approfondie des quatre ou cinq premiers siècles de l’Église le prouve bien. L’hérésie d’Arius n’a pas fait fléchir les évêques orthodoxes qui se sont unifiés autour de la foi de Nicée. Elle est celle encore que l’Église professe, malgré les attaques qui viennent maintenant, plus sournoisement, d’ennemis pas toujours faciles à identifier, et qui m’apparaissent souvent se cacher à l’intérieur des murs de l’Église qu’il combattent.

 

La doctrine bien enseignée du catholicisme apporte  au monde non seulement la Vérité du Christ, mais la Vie du Christ. C’est la deuxième réalité dont je veux maintenant parler. Il impossible de donner le Christ au monde, même par le meilleur enseignement, si nous n’en vivons pas d’abord personnellement.

 

Le chrétien doit se sanctifier. Il doit vivre chaque jour plus uni au Christ et à son Église, réalité mystique. Toute vie apostolique doit se fonder non seulement sur un enseignement solide, mais s’établir aussi sur une vie profondément spirituelle. La mission de l’Église et de tous les croyants est d’atteindre l’intérieur des âmes, et  d’annoncer la bonne nouvelle avec l’aide de la grâce de Dieu. Chacun, comme dit l’apôtre Paul, est un instrument de la grâce divine, et au fond, chacun est un serviteur bien inutile. Par l’enseignement et par une vie plus intime au Christ, le croyant laisse voir l’action du Christ en chacun de nous; il laisse accomplir l’action de la grâce dans le cœur de celui qui écoute et reçoit notre enseignement.

 

Chacun est un autre Jean le Baptiste. Chacun est appelé à rendre témoignage à la Lumière, mais personne n’est LA lumière. L’Église est le Christ continué. C’est dans l’Église, réalité mystique, que le Christ continuera de vivre sur terre. Il est donc normal de dire que tout chrétien est appelé à la sainteté, à devenir saint et parfait comme le Père céleste est parfait. Quelle difficile mission! Quelle lourde responsabilité!

 

Un saint, faut-il le redire, fait plus que des milliers de chrétiens médiocres, que des milliers d’œuvres humainement bien organisées mais sans fondement suffisant dans le surnaturel.

 

L’exemple le plus éclatant dans l’histoire ecclésiale est bien celui du Curé d’Ars qui attire à lui toute la France de son époque. Certains se plaignent que l’on manque de prêtres. Je crois que nous en avons encore trop. Il en faudrait peu, quelque-uns (un à la limite)  mais des vrais, des authentiques, des saints, qui ne nous feraient pas craindre de prendre notre automobile pour aller prier avec eux  (avec lui, le saint) le dimanche et sur semaine, même s’ils se trouvaient à des centaines de kilomètres de notre logis.

 

L’œuvre à accomplir ne demande pas que l’on s’agite beaucoup. Il ne faut pas confondre l’apostolat avec la réclame. Il ne faut pas confondre l’Église, réalité mystique, avec le nombre de ses adhérents. Certains se plaignent de la diminution de la pratique du dimanche, surtout du manque de pratique chez les jeunes. A vrai dire, ce qui m’étonne, c’est qu’elle soit encore aussi nombreuse. Je dois vous avouer que certaines messes célébrées le dimanche dans un climat de «capharnaüm» ne sont pas là pour éveiller et «attirer» les croyants, et surtout les incroyants.

 

Bref, si nous cherchons des moyens humains, uniquement humains, des résultats visibles et éclatants, nous travaillons pour nous et pour un but humain. L’œuvre d’évangélisation et de sanctification du monde est essentiellement surnaturelle; Dieu l’accomplit dans le silence où et quand il le veut. Le royaume de Dieu grandit dans le silence, âme par âme.

 

Enseignement, doctrine, message, rien ne doit être négligé de notre part. Mais c’est Dieu qui fait germer la semence. Pas nous. Et encore une fois, lorsque viendra la moisson, sans doute, nous serons&ldots; tous morts mon frère!

 

Les jeunes ont besoin à la fois d’enseignement et de témoins. A ceux qui ont le charisme de transmettre le message, que l’Église leur permette de le faire, en tenant compte des remarques que j’ai faites antérieurement. A ceux qui ont d’autres charismes, que l’Église leur facilite aussi la tâche de s’épanouir dans la communauté, à partir des talents qui leur sont dévolus.

 

Les jeunes ont aussi besoin de témoins. Les saints courent pas les rues, chantaient Félix Leclerc. Prions pour qu’un saint surgisse dans notre diocèse et qu’il rassemble, par sa prière et le don de lui-même aux autres, les brebis dispersées.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Chantier diocésain invite les catholiques à prendre la parole.

 

Dans les annexes qui suivent, j’essaie de vérifier jusqu’où va cette invitation, et du côté de ceux qui nous invitent à le faire, et du côté de ceux qui décident de le faire. 

Annexe I

 

Foi et sentiment

 

Le problème religieux, tout particulièrement le problème de la foi, est sans doute le problème fondamental de toute vie humaine. Bien des jeunes que je côtoie autour de moi se font  une idée fausse de la foi. Ce n’est souvent pas de leur faute : personne ne leur a enseigné exactement ce qu’elle était.

 

Le cas de bien des jeunes qui disent ne pas avoir la foi ou qui disent l’avoir perdue ressemble à cet homme qui reste sur le bord d’un fleuve parce qu’il ne sait pas nager et qui s’imagine qu’il ne peut franchir le cours d’eau que par un bon exercice de natation.  Réfléchissant bien, il y un autre ou  encore bien d’autres moyens de traverser le cours d’eau. Celui qui est sans doute le plus facile, c’est de prendre le pont qui l’enjambe à quelques pas du nageur désemparé.

 

En d’autres termes, ce n’est pas le fleuve qui empêche l’homme d’agir, mais bien l’idée qu’il se fait du moyen pour le franchir. Combien de jeunes sont ainsi arrêtés dans leur démarche religieuse par le moyen plutôt que par le fleuve à franchir?

 

Le débat n’est pas d’hier : la foi est-elle affaire de cœur ou de raison?  Pour bien des chrétiens, forcément pour bien des jeunes, la foi consiste à SENTIR. La foi est un sentiment ou une expérience de Dieu.

 

Comme la plupart des jeunes ne sentent rien, n’éprouvent pas de sentiment ou n’ont pas une expérience sensible de la présence de Dieu, ils avancent qu’ils n’ont pas la foi ou qu’ils l’ont perdue, faisant référence à une période de leur vie (l’enfance, par exemple) où tout était affaire d’affectivité.

 

Il est donc normal que les jeunes, dans cette perspective, ne s’intéressent guère aux preuves de l’existence de Dieu, car toute les preuves du monde ne sauraient faire SENTIR quelque chose à celui qui ne sent rien, et celui qui ne sent rien n’a nul besoin de preuves, puisque les preuves sont affaire de démonstration, donc de raison. On ne démontre pas l’existence du soleil à celui qui a les yeux ouverts et qui le voit, qui sent sa chaleur.

 

Il serait long d’entrer dans ce débat que Blaise Pascal a bien analysé. Quoi qu’il en soit, il faut essayer de faire une démarche intellectuelle honnête face à la question de la foi, puisqu’elle est une question qui se pose à tout  être  raisonnable. Il faut donc se demander, il faut que les jeunes se demandent face à cette question, si la doctrine chrétienne, si ce que l’Église enseigne sur la foi concorde bien avec l’idées qu’ils s’en font. Si la foi que le christianisme leur propose est bien celle qu’ils s’imaginent.

 

D’abord un fait historique. Tout l’enseignement des Pères et des Docteurs de l’Église, toute la doctrine officielle de l’Église catholique, tout l’enseignement officiel de la théologie catholique sont là pour affirmer que la foi ne consiste pas à «sentir», qu’elle ne réside pas dans cette expérience de Dieu, ni dans cette sorte de miracle intérieur que l’on imagine. Historiquement, quelques âmes ont été favorisées de ces consolations sensibles. La très grande majorité des croyants en ont été privés.

 

La foi, selon l’enseignement traditionnel catholique, n’est pas une expérience ou une perception, encore moins UN SENTIMENT; elle est une adhésion, un acte de l’intelligence ou une adhésion intellectuelle à une vérité qui est crue, à la vérité de la Révélation divine. Plus encore, il ne s’agit pas d’une Révélation privée faite à chaque âme à qui Dieu «aurait parlé à l’oreille» et qui constituerait une sorte de miracle intérieur individuel, mais il s’agit de LA révélation divine proposée à l’humanité entière par les prophètes, par Jésus-Christ et ses Apôtres, par l’Église : ce n’est pas à quelque vérité intérieure et personnelle, mais à la Révélation chrétienne,  qu’adhère l’universalité de ceux qui ont la foi.

 

La foi ne consiste donc pas à «sentir» ou «à éprouver», mais à croire, à croire que ce qui est révélé est vrai. Et pourquoi le croit-on? Quel est le motif de notre adhésion de la foi? On le croit parce que Dieu qui est la Vérité ne peut ni se tromper ni nous tromper. Ce n’et pas à cause d’un sentiment que nous éprouvons ou d’une expérience intérieure personnelle que nous croyons. C’est à cause de la Vérité même de Dieu qui révèle.

 

Voilà pourquoi la foi n’est pas une vertu morale ou une vertu humaine. Elle est une vertu théologale, une vertu divine, parce ce que son motif n’est pas ce que l’homme éprouve, mais Dieu Lui-même dan sa Vérité infiniment digne d’être connue.

 

Les petits enfants de jadis apprenaient par cœur l’acte de foi. Les grands-parents le récitent encore. Il fait bon de le rappeler ici : Mon Dieu, je crois fermement tout ce que la sainte Église catholique croit et enseigne, parce qu’est vous qui l’avez dit, et que vous êtes la vérité même. On le voit bien : il n’est pas question ici de sentiment ou d’une quelconque sensation. Et nos ancêtres dans la foi étaient bien plus près de ce qu’est la foi catholique que les affirmations boiteuses de toute une nouvelle génération formée à la catéchèse «visuelle» et du dessine-moi le Saint-Esprit!

 

Si cette adhésion est quelque de chose de divin bien au-dessus de nos capacités humaines, si elle est vraiment une «grâce» ou un «don de DIEU» selon les mots de Pascal, elle n’est pas pour autant une sorte de «miracle intérieur» qu’il faudrait simplement attendre de la toute-puissance divine, une rive inabordable vers laquelle il n’y aurait ni pont, ni route. Pascal, toujours dans sa grande sagesse, affirme qu’elle est «au-dessus de la raison et non pas contre la raison». Voyons de plus près.

 

Si la foi n’est pas l’œuvre ou le produit de la raison, il est cependant raisonnable ou conforme à la raison de croire. Le croyant n’est donc pas celui qui oppose foi et raison mais celui qui les unit. Il est possible d’être à la fois un être de raison et un être de foi. Jean-Paul II l’a admirablement montré dans sa dernière encyclique Raison et Foi, l’un des plus admirables textes que je connaisse sur la question. Peu de prêtres en ont parlé et l’ont utilisé dans leur paroisse. L’ont-ils seulement lu? Et s’ils l’ont lu, pourquoi n’ont-ils pas informé les catholiques de la publication d’un si beau document? Pourquoi n’ont-ils pas inviter la communauté à en faire une lecture sérieuse? Pourquoi n’a-t-on pas profité de la promulgation de cette encyclique magistrale pour créer des sessions d’études locales ou régionales, afin d’étudier, en communauté, ce si beau texte. Un travail qui aurait pu occuper tout un carême!

 

Pour que la foi soit abordable à l’homme contemporain, à l’homme tout court, il faut qu’elle soit conforme à ce qui est propre à l’homme, c’est-à-dire à la raison. La raison ne nous donnera pas la foi, mais elle nous montrera que cela est croyable; elle ne nous fera pas à adhérer à la Vérité divine qui révèle, mais elle nous montrera qu’il  est raisonnable de croire ce que Dieu a révélé.

 

La raison nous permet de démontrer l’existence du Dieu créateur de l’univers. Tout bon cours de philosophie peut faire ce travail intellectuel de base. La foi ne vient pas contredire cela. Elle vient expliciter et nous dire qui est le cœur de Dieu que la raison démontre comme existant. Elle vient nous dire que le monothéisme hébreu est crédible, que Dieu est amour, que Dieu n’est pas un Être solitaire, comme le croit encore la religion juive ou le monothéisme froid de l’Islam.

 

Voilà le chemin de la foi, voilà le pont dont je parlais tout à l’heure. La raison n’engendre pas la foi. Elle engendre ce que la théologie appelle «la crédibilité» - et si la foi a pour unique motif la Vérité même de Dieu, la crédibilité, elle, a des motifs rationnels que l’on appelle «les raisons de croire».

 

C’est ici que se placent ce qu’on appelle les preuves de l’existence de Dieu, l’étude historique de la Révélation et ses signes, l’étude sérieuse et approfondie de l’Histoire de l’Église ou tout au moins un bon résumé, les prophéties, les miracles, la vie et la personne historique de Jésus-Christ, la propagation du christianisme dans l’histoire humaine, le témoignage des martyrs et des saints, le témoignage de nos ancêtres dans la foi, la foi de nos pères et mères, etc.

 

Une fois ce chemin parcouru ( ce pont franchi ), il est évident que les vérités à croire méritent raisonnablement d’être crues, même si elles-ci ne deviennent jamais évidentes pour notre intelligence. Ces vérités resteront toujours des mystères insondables et inaccessibles à notre pauvre raison humaine. Il restera toujours que l’homme ne pourra connaître ces vérités que par la Vérité divine révélante.

 

L’intelligence humaine, il faut le dire, n’est nullement entraînée à adhérer à ces Vérités comme étant une nécessité. C’est la volonté qui meut l’intelligence humaine à adhérer à ce qu’il est raisonnable et bon de croire. Et elle le fera sous l’attrait du bien que l’homme trouve dans la Vérité divine.

 

C’est donc par l’action divine en l’homme que celui-ci peut  parvenir à adhérer à la Vérité divine qui est l’objet de la foi agissant dans l’âme pour se faire croire&ldots;. Je dis : pour se faire croire et non pour se faire «sentir» ou «entendre»,  - car l’action divine qui est une grâce, la grâce de la foi, n’est absolument pas perceptible ou sensible.  Elle est, comme tout ce qui est divin, au-delà de tout ce l’homme peut comprendre, sentir ou percevoir.

 

Il faut dire cela aux croyants et le dire aux jeunes que l’on éduque dans la foi. Attendre la manifestation sensible de Dieu, c’est s’épuiser en quête d’illusion. La foi n’est pas un sentiment de Dieu, tout comme la charité n’est pas davantage un amour sensible de Dieu. Il n’y a nul besoin de «sentir» qu’on aime Dieu.  La foi est un acte de l’intelligence qui croit en adhérant à la Vérité divine. La charité est un acte de la volonté qui aime Dieu dès lors qu’elle veut l’aimer, parce que la foi le lui fait connaître comme infiniment aimable.

 

L’Église a négligé de dire cela aux jeunes, aux parents et aux catéchètes qui sont chargés de l’éducation de la foi. Un bon nombre de jeunes qui grandissent dans la foi ont décroché à un moment donné, pensant qu’ils avaient perdu la foi, parce qu’ils ne ressentaient plus rien à l’intérieur de leur cœur. La foi est une adhésion dans l’intelligence à la Vérité divine. Il ne faut pas se lasser de répéter cette réalité.

 

Chacun découvre, dans sa vie personnelle, différentes raisons de croire. Certains sont frappés par le témoignage de martyrs. D’autres par l’histoire du peuple hébreu qui se tourne vers le monothéisme; d’autres par l’Histoire mouvementée de l’Église elle-même.

 

La lecture d’une immense Histoire de l’Église, des origines à nos jours, a produit ce résultat en moi. A la suite de tant de tempêtes historiques, d’hérésies et de combats internes, j’en suis venu à conclure que l’Église ne pouvait pas être autre chose qu’une réalité surnaturelle. Une telle institution, uniquement d’inspiration naturelle, se serait vite effondrée d’elle-même. Parce que l’Esprit est au cœur de l’Église, elle a survécu à toutes ces vicissitudes, à ces mesquineries, à ces jeux d’influence, à ces meurtres et ces combats pour le pouvoir.

 

Pour d’autres, la lecture approfondie de l’Histoire de l’Église pourrait avoir un tout autre effet et pourrait les conduire à douter profondément de l’authenticité de la l’Église et de la foi qu’elle enseigne.

 

Un discernement s’impose. D’où, la nécessité de trouver des guides spirituels. Mais où sont-ils ? Moi, je les trouve dans mes vieux maîtres qui sont comme les témoins silencieux d’un passé oublié.

 

Les quelque 4000 volumes bien alignés dans mon sous-sol, sont comme le «sanctum» de me vie retirée. Beaucoup de jeunes viennent la contempler. Très souvent, un livre tiré au hasard, sert d’amorce à des discussions que je dois interrompre dans la nuit. La semence invisible portera sans doute fruit, si dans la prière, on l’accompagne d’une prière silencieuse et fervente.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Annexe 2

 

L’Église au pouvoir des laïcs

 

Il n’est pas rare d’entendre un curé, durant son homélie du dimanche, dire que les laïcs doivent prendre leur place dans l’Église. Que les laïcs sont l’Église. Comme si les laïcs avaient besoin de quelqu’un qui se dit être dans l’Église,  leur dire, du haut d’un ambon,  qu’ils font partie eux aussi&ldots; de cette Église.

 

Il n’est pas rare non plus d’entendre mon évêque inviter ses ouailles à prendre la parole dans l’Église. J’en prends comme preuve la page publicitaire parue dans les journaux locaux et régionaux annonçant  le Chantier diocésain. «(&ldots;) l’avenir d’un diocèse ne peut être déterminé seulement par l’évêque et son personnel pastoral. Tous les baptisés y ont une place et une parole», affirme Monseigneur  Bertrand Blanchet.

 

 Le président de la commission diocésaine n’est pas en reste avec son évêque sur ce point. «Trop longtemps, affirme Guy Lagacé, prêtre, les laïcs ont été ignorés dans les décisions prises concernant la manière de vivre leur foi dans leur communauté paroissiale ou autre. Il est grand temps de libérer la parole de toutes les personnes qui croient que la mission du Christ a été confiée à tous les fidèles baptisés».  Cette affirmation, qui est loin d’être vraie, comme je vais le dire plus loin, est très lourde de conséquences.

 

Le président de la commission du Chantier diocésain 2001-2002 dit qu’on a trop longtemps ignoré les laïcs dans l’Église. C’est donc avouer, selon le prêtre Lagacé, que c’était le clergé qui décidait tout seul d’une part, et que, d’autre part, c’est dire que cette façon de faire dure depuis un certain temps, sans qu’il en précise évidemment la durée. Un court temps? Un long temps? Combien longtemps? Une bonne histoire de l’Église peut  facilement nous renseigner sur ce sujet.

 

De plus, Monsieur Lagacé, affirme qu’il est grand temps de libérer la parole. C’est dire, si je comprends bien, que celle-ci était enfermée et ligotée par quelqu’un, par une structure ou une institution qui la contrôlait. C’est dire que la parole des baptisés n’avait pas de poids&ldots;Là encore, il ne se commet guère, en ne précisant pas tellement depuis combien de temps le mal perdure.

 

Plus encore, le prêtre Lagacé affirme en terminant son petit billet d’intronisation que le temps de l’autoritarisme est terminé, que le temps des illusions est aussi terminé et qu’il faut passer à la communion des personnes, à l’échange mobilisateur. Il y avait donc de l’autoritarisme dans l’Église institutionnelle, c’est-à-dire qu’il y avait des gens qui aimaient l’autorité, qui en usaient ou en abusaient volontiers, selon le sens même que donne le dictionnaire à ce mot. J’ai déjà écrit de telles choses il y a quelque temps et on a failli m’exclure du giron de ma sainte Mère l’Église catholique. On m’a affublé de tous les qualificatifs. On m’a traité de négatif, de pas constructif, de rancunier, de falsificateur des faits, et j’en passe!  Si c’est un curé qui le dit maintenant,  c’est que&ldots; ça doit être vrai.!

 

Il y aurait matière ici à un long débat entre autorité et autoritarisme. Car il faut de l’autorité dans l’Église. Il ne faut pas de l’autoritarisme. L’autorité bien comprise et assumée est nécessaire pour la bonne marche de l’Église. Monseigneur Roberts a écrit sur ce sujet de fort belles choses. Donc, loin de moi de bannir cette nécessaire réalité de l’autorité dans l’Église. Je vous réfère à l’ouvrage de l’illustre évêque.

 

Mais revenons à la prise de la parole dans l’Église par les laïcs. Si donc, on invite les baptisés à prendre la parole dans l’Église, c’est que ceux-ci l’ont perdue quelque part dans le temps, ou que les baptisés n’ont jamais eu la possibilité de la prendre. Il faut choisir entre ces deux possibilités. Mais comme je connais un peu mon Histoire de l’Église catholique romaine, j’aurais tendance à opter plutôt pour la première possibilité, et je vais vous dire maintenant  pourquoi?

 

L’Histoire de l’Église nous révèle que les laïcs n’ont pas toujours eu une place égale dans l’Église catholique romaine. Les premiers siècles de l’Église nous montrent cependant les laïcs occupant des places fort importantes dans l’Église primitive, participant directement à l’élection de l’évêque, occupant des postes de direction tout près de l’épiscopat en vue de la propagation de la foi. Certains, non baptisés, furent mêmes créés évêques sans être baptisés. C’est le cas de Nectaire, qui fut nommé évêque avant même d’avoir reçu le baptême. Un de ses confrères évêques se chargea ensuite de son éducation chrétienne avant son entrée en fonction. C’est comme si Monseigneur Blanchet ordonnait un simple ouvrier, un manœuvre ou un journalier, et qu’il chargeait Monseigneur Brillant de vaquer à sa formation théologique!  Quelle audace!

 

Le cas sans doute du plus célèbre des laïcs fait chrétien, pour devenir ensuite évêque de Milan, est saint Ambroise. Alors qu’il était consulaire (gouverneur) romain de Ligurie et d’Émilie, alors qu’il était encore catéchumène, il est élu, par tout le peuple rassemblé, à partir d’une simple suggestion d’un enfant d’à peine 12 ans qui se trouvait dans l’assistance et qui se leva pour dire à la foule : «Ambroise sera évêque».   L’événement ne fut aucunement préparé, planifié. On ne prit pas la peine de faire une longue enquête sur la vie d’Ambroise et moult questionnaires à distribuer sur sa conduite afin de voir s’il était convenable de mettre le consulaire romain Ambroise, évêque de Milan. On le fit évêque. Point. Le Saint-Esprit, à cette époque, n’avait pas à passer par le crible des enquêtes et des questionnaires très compliqués.

 

Venu en fonctionnaire impérial pour assurer l’ordre d’élections épiscopales agitées, il est baptisé, puis ordonné prêtre et sacré évêque dans la même semaine.  Il apprendra alors le grec et se donnera une formation théologique et littéraire. Ses nombreuses prédications, son combat contre l’arianisme, son influence amènera Augustin à se convertir. Il est un des quatre grands docteurs de l’Église latine. Les autres étant, comme vous le savez sans doute, sont saint Augustin, saint Jérôme et saint Grégoire le Grand. Tout un laïc&ldots;ce saint Ambroise, mort en 397. Je suis allé prier sur son tombeau, à Milan, l’été dernier. Je n’ai rarement entendu chanter et prier avec une telle ferveur dans une église catholique. Dans la crypte dormait un visionnaire qui pouvait inspirer la foule.

 

Dans les périodes les plus difficiles et les plus bouleversantes, ce sont habituellement des laïcs bien formés qui ont sauvé la barque de l’Église ballottée par tous les vents. Les auteurs Augustin Fliche et Victor Martin dans Histoire de l’Église depuis les origines jusqu’à nos jours,  (une série d’ouvrages en 24 tomes, et plus de 10,000 pages de lecture que j’ai eu la joie de me taper ) ne craignent pas d’insister sur le rôle du laïcat dans les périodes les plus troublées de l’Église. Vous trouverez la même instance en lisant l’Histoire de l’Église de Daniels Rops.

 

Le tome 7, de la volumineuse recherche de Fliche et Martin est intitulé L’Église au pouvoir des laïcs (888-1057). Ce fut sans doute la période la plus corrompue de l’histoire de la papauté et de la hiérarchie en générale. Heureusement qu’il y eut quelques laïcs bien formés, responsables et sérieux,  qui ont maintenu la foi chez les fidèles. Quelques exemples suffiront a montré comment la hiérarchie s’était acoquinée au pouvoir temporel et comment elle s’est permise, uniquement durant cette période, des gestes plus que répréhensibles dans plusieurs cas.

 

(Pour cette période historique, je m’inspire largement de l’Histoire de l’Église, des origines à nos jours, de Fliche et Martin, et du grand philosophe québécois Martin Blais. Son petit livre Sacré Moyen Âge  publié chez Fides en 1997 traite longuement de ce sujet. Les éditions Fides s’apprêtent à éditer cet ouvrage en format de poche. A libre absolument !)

 

Bien des laïcs catholiques sont souvent bouleversés lorsqu’on leur raconte certains faits plus ou moins croustillants de l’Histoire de la Papauté. Ils en profitent même pour se retirer sur la pointe des pieds et se donner une raison de quitter une Église qui les scandalise au plus haut niveau. Il y a de quoi, j’en conviens! L’auteur Martin Blais affirme que Charlemagne nous a fourni l’occasion de raconter, par exemple, un pape accusé d’adultère et le cardinal Baronius (1538-1607) va jusqu’à dire que l’Église, dans sa Papauté, est moins une théocratie qu’une pornocratie. Si c’était moi qui disait cela, on m’accuserait d’exagéré le faits. Mais, venant de la bouche d’un cardinal, j’accepte l’information.

 

Pour aider un peu les laïcs un peu frileux, qu’il suffise d’abord de dire que l’évêque de Rome n’a vraiment porté le titre de «pape» qu’à partir de la fin du 4e siècle. Antérieurement, des évêques, tant dans l’Orient que dans l’Occident, se sont donnés le titre de «pape». C’est donc une erreur historique de dire que Pierre est le premier pape de l’Église catholique. Il est le premier évêque de Rome. Point. Pendant les trois premiers siècles de l’Église, on parla de l’évêque de Rome comme on parlait de l’évêque de Milan, de Lyon et d’Alexandrie et d’Éphèse. Il n’est donc pas étonnant que l’évêque de Rome ne participe pas à certains conciles comme d’autres évêques le font. Certains conciles ont même évincé l’évêque de Rome pour des raisons historiques et sur lesquelles je n’ai pas le temps de m’arrêter. La plupart des conciles, d’ailleurs, pendant les premiers siècles de l’Église, furent convoqués par des laïcs, la plupart entant empereur de Rome et des territoires conquis.

 

Les laïcs, au début de l’Église, avaient tout un pouvoir. L’évêque de Rome, par exemple, pouvait être un prêtre, un diacre ou un simple laïc. Comme on dit aujourd’hui, un «simple député»! Le cas le plus patent est celui de Fabien, simple laïc, élu évêque de Rome en 236. Parce qu’une colombe vint se poser sur sa tête au moment où la foule discutait qui on allait mettre à la tête de l’Église de Rome, on y vit un signe de Dieu, et Fabien fut sacré évêque de la ville. 

 

Les laïcs avaient tout un pouvoir dans l’Église jusqu’au 8e siècle. Au synode de 769, pensant sans doute que les laïcs avaient trop de pouvoir, on vota cependant un règlement pour barrer aux laïcs la voie à la Papauté. Mais on ne suivit pas toujours cette règle. Ce n’est qu’en 882 que, pour la première fois, un homme déjà évêque, devint évêque de Rome, et donc &ldots;pape!

 

Peu de catholiques savent cela. Et peu de prêtres se chargent de transmettre cette information. J’ai même réussi à faire mon baccalauréat en théologie sans que la faculté se charge de donner un seul cours sur l’Histoire de l’Église catholique romaine. Il est courant de dire dans le monde l’éducation  et dans le monde politique, que la perte du sens de l’histoire affaiblit la compréhension du monde actuel. L’Église devrait faire la même réflexion et mettre l’enseignement de son histoire à l’honneur. A-t-on peur de certains scandales? A-t-on peur de vider complètement les Églises encore ouvertes? Au contraire, selon moi, l’effet serait tout le contraire. Voyant que les brebis dans la bergeries sont toutes de grandes pécheresses, la brebis perdue, on se bousculerait aux portes pour retrouver ses semblables, curé au milieu!

 

La «papauté» ne manque pas de nous fournir d’autres détails tous aussi étonnants. Les liens de parenté jouent souvent un grand rôle dans l’élection des papes. On y parle souvent de père, de fils, d’oncle, de neveu. L’Histoire de l’Église déjà citée rappelle que Innocent Ier, fils du pape Athanase(399-402), succède à son père sur le siège épiscopal de Rome.

 

On parle aussi d’un certain Félix, fils d’un prêtre, père de famille lorsqu’il devint pape, qui eut un arrière-petit-fils célèbre, le pape saint Grégoire le grand. Théodore 1er, élu pape en 642, lui aussi était fils d’évêque.

 

 Le sous-diacre Silvère, fils du pape Hormidas, succéda au pape Agapet, lui-même fils d’un prêtre. Le jour de la mort du pape Paul 1er (757-767), le duc Toto de Népi  nomma lui-même son propre frère, Constantin, un simple laïc, comme successeur. Il trouva alors trois évêques qui acceptèrent de le consacrer. C’était le nombre exigé à l’époque pour&ldots;faire un pape! Aujourd’hui, le Saint-Esprit a trouvé une formule plus compliquée, et il faut une fumée blanche pour manifester que le choix et bon et qu’il est  bien définitif&ldots;La fumée noire manifeste que le débat dure en bas, et que le Saint-Esprit n’a pas réussi a obtenir une majorité!

 

Le philosophe et spécialiste du Moyen Âge, Martin Blais, affirme que l’Église, de 872 à 882, fut dirigée par un pape violent et vindicatif. Le pape Jean VIII. Il connût une fin affreuse. On tenta de l’empoisonner, mais on l’acheva en lui fracassant la tête avec un marteau. Les laïcs avaient encore tout un pouvoir à cette époque, comme vous pouvez le voir. Celui de tuer le pape et de le suspendre de ses fonctions, afin de le remplacer par un autre un peu plus digne.

 

Le pouvoir temporel s’acoquinait habituellement, et cela pendant plusieurs siècles,   avec le pouvoir religieux. Il n’était pas rare, de voir les rois contrôler systématiquement l’élection du pape. Cela se produisit pendant plusieurs siècles&ldots; Les laïcs avaient du pouvoir dans l’Église du temps. Presque tout le pouvoir! Ils prenaient à ce point «la parole», qu’ils élisaient même les papes, de père en fils!

 

Daniels Rops le catholique, et qu’on ne peut suspecter de ne pas être orthodoxe, ose écrire ceci : Le IX e siècle s’était presque clos (897), à Rome, par la mascarade ignoble du procès de Formose. Le Xe siècle ne devait pas lui céder en ignominie. Devenu l’enjeu des ambitions où s’affronte une féodalité violente, le Siège de saint Pierre est tiré à hue et à dia, écartelé entre des puissances qui ne reculent devant aucun moyen. La brutalité nordique des Lombards et des Francs se compose avec la cruauté raffinée de Byzance dans un renouvellement incessant d’horreurs. La tragédie est constante; c’est merveilleux de voir avec quelle complaisance, en ce temps-là, un homme gênant, Pape ou Prince, s’il tombe aux mains de ses ennemis, meurt opportunément! Il n’est question que de vaincus torturés avec art, de femmes fouettés au sang, de cadavres jetés à la voirie ou accrochés, pour y pourrir, à quelque statue d’une place publique. A la cruauté l’orgie se mêle, dans des conditions souvent inracontables, que les scandales trop célèbres du temps des Borgia égaleront mais ne dépasseront pas. Et, comme aux jours du Quattrocento, tenant bien leur rôle dans ces tragédies shakespeariennes, des femmes occupent le devant de la scène, belles, ambitieuses, dissolues, aussi habiles à user de leurs charmes qu’à administrer le poison, les deux Théodora, les deux Marozie, dont l’autorité à Rome sera évidente que le petit peuple murmurera en manière de proverbe : «Nous avons des femmes pour Papes

 

Les laïcs ont tout un pouvoir à cette époque. Ils peuvent même destituer le pape, le tuer, l’évincer de ses fonctions, le mettre en prison. Les femmes, comme l’affirment Rops ont toute une influence. Elles sont dans l’entourage de la papauté et arrivent à faire élire celui qu’elles souhaitent avoir comme pape. Et dire que certaines femmes s’interrogent encore sur leur place dans l’Église ! Les femmes ont eu, historiquement, beaucoup plus de pouvoir qu’elles ne le pensent.

 

Le scandale le plus scabreux du Xe siècle (955-964), fut l’élection de ce gamin de vingt ans investi de la tiare par la volonté de son père Albéric. «Prince de tous les Romains», pape féodal s’il en fut, mêlé à toutes les intrigues où se jouaient le sort de la Ville Éternelle, et sur le compte de qui on colporte, - peut-être avec exagération, mais certainement pas de façon tout à fait gratuite, - les pires histoires de banquets orgiaques où, assurait-on, les convives portaient des toasts à Lucifer. Et je pourrais multiplier les exemples, où les laïcs jouaient d’une forte influence dans l’Église, jusqu’à faire élire un membre de la famille, à un poste de très grande autorité dans l’Église.

 

Augustin Fliche, auteur de la fameuse étude de l’Histoire de l’Église dont je vous parlais il y a un instant,  fait commencer avec le pape Serge III, vers 904, la période la plus triste de toute l’histoire de la papauté. Heureusement , dit-il,  que les laïcs prirent toute la place qui leur revenait, sinon l’Église hiérarchique, par ses scandales, ses tueries, ses beuveries, ses coucheries, se serait sans doute effondrée. Pour vous en convaincre, lisez le tome 7 de cette Histoire de l’Église. Cinq-cent quarante pages de faits croustillants, dignes d’un «Allo police» des temps modernes.

 

J’arrête ici ma quête historique, faute de temps et d’espace. Mais toute l’Histoire de l’Église catholique est une lutte de pouvoir. D’abord une lutte de pouvoir entre les membres de la hiérarchie qui  veulent grimper dans l’échelle ecclésiale. Une lutte de pouvoir ensuite entre les membres de la hiérarchie qui ne veulent pas partager ce pouvoir avec le peuple qui réclame une partie ce pouvoir, et qu’elle arrive souvent à contrôler par des tactiques et des gestes pas toujours&ldots;.catholiques! Je me suis déjà demandé si cela avait bien changé aujourd’hui. Je garde ma réponse pour moi-même!

 

Le XXe siècle n’est pas en reste avec les autres siècles au sujet de la place des laïcs dans l’Église et du rôle que joue la papauté. On n’a qu’à songer dans quel climat s’est fait l’élection des papes du XIXe et XXe siècle. On n’a qu’à songer à tout le pouvoir que détenait le clergé québécois à l’aube de ma jeunesse en 1940, et comment ce pouvoir leur a glissé lentement entre les mains, faute d’effectifs pour l’exercer.

 

Je me suis souvent demandé si les laïcs auraient le «semblant de pouvoir» qu’ils ont dans les communautés actuelles si le nombre de prêtres étaient encore suffisamment élevé au Québec? On semble nous dire : « Prenez votre place dans l’Église, car de toute façon, le pouvoir est disponible, les prêtres n’étant plus là pour l’exercer». Les laïcs semblent avoir de plus en plus de place parce que ceux qui occupaient toute la place disponible ne sont plus là pour la prendre. Et comme la nature a horreur du vide, les derniers qui restent invitent les laïcs à la combler.

 

Le Concile VATICAN II a rappelé avec insistance que les laïcs, sans oublier le rôle qu’ils ont à jouer dans la vie et le développement de leur communauté ecclésiale, doivent se sentir responsables de la transformation du monde dans lequel ils vivent. Je cite le saint Concile :

 

«L’œuvre de rédemption du Christ, qui concerne essentiellement le salut de tous les hommes, embrasse aussi le renouvellement de l’ordre temporel. La mission de l’Église, par conséquent, n’est pas seulement d’apporter aux hommes le message du Christ et sa grâce, mais aussi de pénétrer et de parfaire par l’esprit évangélique l’ordre temporel. Le fidèles laïcs accomplissant cette mission de l’Église exercent donc leur apostolat aussi bien dans l’Église que dans le monde, dans l’ordre spirituel que dans l’ordre temporel. Bien que ces ordres soient distincts, ils sont liés dans l’unique dessein divin» (Décret sur l’apostolat des laïcs, paragraphe 5).

 

Comme membre de l’Église, envoyé dans le monde, le laïc doit prêcher l’Évangile éternel aux hommes de son temps et de son milieu; il doit conserver son identité chrétienne au milieu d’un monde déchristianisé et se laisser questionner par les problèmes nouveaux; il doit rendre l’Église visible et admirer en même temps l’Esprit à l’œuvre en dehors des structures de l’Église; il doit rappeler les droits de Dieu dans un monde sécularisé, défendre les droits de l’homme et travailler à l’œuvre de la libération de l’homme qui est la tâche de tous les hommes.

 

La laïc doit être un homme de foi,  un homme de dialogue, capable de s’adapter; il doit être fidèle à la grande Tradition ecclésiale et être un homme qui ose imaginer l’avenir; il doit ne pas hésiter à se former intellectuellement tout en respectant la masse qui n’avance pas au même rythme; il ne doit pas être du monde, tout en étant le levain, tout en étant dans le monde, en pleine pâte humaine; il doit oser être différent tout en s’adaptant au monde dans lequel il vit; il doit semer la parole à temps et à contretemps tout en préparant le terrain pour accueillir les semailles; il doit proclamer avec assurance l’impérissable nouveauté de l’Évangile tout en cherchant de nouveaux langages et de nouveaux moyens pour le faire.

 

Le laïc doit éviter de sombrer dans la nostalgie d’une forme de chrétienté qu’il a connue et éviter le piège de la résignation à un monde sécularisé; il doit éviter le rigorisme, toute forme d’intégrisme, voire de jansénisme, et éviter de tomber dans le laxisme et le relativisme; il doit être l’homme des défis nouveaux tout en évitant de tomber dans l’innovation pour l’innovation, le changement pour le changement.

 

Je me suis souvent demandé ce que voulait bien dire mon curé  lorsqu’il me demandait de prendre la parole dans mon Église. Ce que voulait dire aussi mon évêque lorsqu’il m’invitait à prendre le même chemin. Il m’est arrivé quelques fois de le faire sur des points de doctrine et de discipline. Dans les deux cas, on m’a traité de réactionnaire et de «chialeux». On m’a dit que j’étais trop négatif et pas assez constructif. J’ai des preuves écrites de ce que j’avance! Mais j’ai pensé me ressaisir et continuer en faisant autrement. L’Internet me permet maintenant de rejoindre plus de monde qu’une conférence où peu de gens n’osent se déplacer, un soir de téléroman populaire.  

 

J’ai songé alors que prendre la parole dans l’Église, voulait dire flatter le clergé, l’encenser, ne jamais le brusquer, ne rien lui dire lorsque l’enseignement dérive ou est tout à fait contraire à la pensée et à la métaphysique biblique, garder silence lorsqu’on se permet des accrocs graves et significatifs à la liturgie. Et j’en passe encore!

 

Je n’ai donc d’autre choix que de demander à la sainte hiérarchie de mon Église de me dire ce qu’elle entend quand elle invite les laïcs à prendre la parole dans mon Église. Prendre la parole, pour moi, devrait signifier que l’on peut parler à différents endroits dans la structure ecclésiale, que l’on peut le faire sans se faire juger ou condamner, que l’on peut le faire sans susciter des animosités ou des réprobations. Ce n’est pas ce qui arrive; ce n’est pas ce que je vois. Et je le dis bien honnêtement. Et dire que dans les premiers siècles de l’Église, il était courant qu’un laïc se lève dans l’assemblée pour questionner son évêque, qu’un diacre interpelle aussi son évêque publiquement, et que la discussion, sur des points doctrinaux s’engagent, et cela, pas toujours à gants feutrés. Comme les messes sont maintenant minutées, il est impossible d’établir un tel dialogue. Mais comme le progrès est souvent le retour à des choses oubliées, le retour à cette coutume serait sans doute bien accueillie dans nos églises locales.

 

Le dialogue n’est pas notre fort encore dans notre Église catholique romaine. La protection du pouvoir l’emporte souvent sur tout le reste, surtout le pouvoir de la parole. L’un des endroits où les laïcs devraient pouvoir prendre la parole, c’est bien durant la célébration eucharistique, comme je viens de le dire. Malheureusement, compte-tenu du temps alloué, le prêtre n’ose pas échanger et partager cette parole, encore moins la confier à des laïcs mieux préparés que lui et qui , en le faisant,  lui permettrait ainsi de se décharger de cette tâche d’enseigner qui est difficile et qui demande une longue et sérieuse préparation.

 

Chacun a ses charismes dans l’Église. Malheureusement, le prêtre enseigne cela à ses ouailles, mais se réserve le droit de posséder tous les charismes que les laïcs pourraient  partager avec lui. Chacun, enseigne-t-il souvent a ses propres charismes, mais lui, il se charge bien de ne pas en partager un, se pense possesseur de tous ceux qui peuvent exister.

 

Bref, que les laïcs prennent la parole dans l’Église me semble encore un vœu bien pieux, une façon pour le clergé de s’esquiver par la gauche ou par la droite. J’ai osé le faire quelques fois, dois-je le redire,  pour n’en retirer souvent que regret, amertume, quand ce n’est pas carrément dégoût et lassitude.

 

Je continuerai à prendre la parole. Personne ne peut m’empêcher de le faire. Il y a d’autres endroits aujourd’hui plus rapides et plus expéditifs que les endroits dits conventionnels. Et de cette manière, je risque moins d’ébranler les colonnes de certains temples. Le monde entier peut maintenant, instantanément, entendre et lire ce que je dis et écris. Je n’ai pas de permission à demander à personne. Ni à mon évêque, ni à mon curé.

 

Je demande la permission à ma conscience qui, comme l’enseigne le dominicain Sertillanges, «l’emporte toujours sur la conscience des prélats».

 

 

Annexe 3

 

La faiblesse de notre enseignement

 

 

Il ne se passe pas une semaine sans que quelqu’un m’aborde dans un magasin, une épicerie, une pharmacie, à l’entrée ou à la sortie de l’église, pour me parler de la faiblesse de l’enseignement catholique, tant dans les écoles qu’à l’église elle-même. Chaque fois, j’essaie de rassurer les gens, de leur dire que des modifications s’en viennent et que bientôt, sans doute, apparaîtra dans le secteur,  un début d’école de la foi.

 

Les jeunes parents, soucieux aussi de transmettre les éléments fondamentaux de la foi à leurs enfants, s’inquiètent de la piètre formation qu’ils ont reçue dans le domaine sacramentel, lorsque vient le temps, par exemple, de préparer leurs jeunes enfants à la réception des premiers sacrements.

 

Il est évident, selon moi, que la transmission des données fondamentales de la foi qui peuvent alimenter une vie spirituelle chrétienne, doit dépasser le cadre trop retreint, à la fois dans le temps et dans l’espace, de l’homélie du dimanche. Se limiter à cela pour alimenter la vie spirituelle des catholiques me semble nettement insuffisant. Si au moins ces homélies étaient substantielles, bien préparées, écrites et distribuées dans la communauté! On pourrait éviter  passablement d’incohérences dans la communication des enseignements de base de la foi.

 

J’ai eu l’occasion de vérifier à plusieurs endroits et à différents endroits cette faiblesse doctrinale. Dernièrement, je faisais parvenir un texte sur le mystère de NOËL à plus de 200 personnes du Québec et d’ailleurs. J’y mentionnais le fait que j’avais eu  l’occasion  d’assister, il y a deux ans, à une homélie de NOËL, où le prêtre qui célébrait avait réussi le tour de force de parler pendant dix minutes, à une messe de minuit, sans mentionner une seule fois le nom du Christ, de Jésus, de l’Emmanuel, du Sauveur, du Salut apporté aux hommes : bref, de quelque chose qui pouvait ressembler au mystère chrétien de l’Incarnation du Fils de Dieu.

 

Un sermon purement sociologique, profane, désacralisé, anti-théologique. Plusieurs paroissiens m’en firent la remarque à la sortie de la messe. J’ai osé écrire quelque chose sur le sujet : une fois de plus j’ai passé pour un «chyleuse» et je suis allé relire saint Augustin et quelques-uns de ses sermons portant sur le mystère divin. Pour m’alimenter spirituellement sans doute, mais aussi pour me consoler et m’évader des sornettes du prédicateur nocturne.

 

Un autre cas à faire lever les cheveux. Il y a quelques années, j’assistais à une assemblée générale des Chevaliers de Colomb. Le prêtre, comme il se doit, nous parla, pendant une dizaine de minutes de la sainte Trinité, dont c’était la fête ce jour-là. En ce dimanche ensoleillé de juin, en prenant une bonne respiration,  le prêtre en question enfila la phrase suivante :«Nous sommes chanceux, nous les chrétiens, nous avons trois dieux : le Père, le Fils et le Saint-Esprit». Le trithéisme qui revenait en force, hérésie qui fut condamnée dès les premiers siècles de la chrétienté. Les musulmans avaient donc tout à fait raison : les chrétiens sont polythéistes et ils ne le savent pas.

 

La réunion terminée, je m’empressai d’accoster gentiment l’illustre père-abbé pour lui dire qu’il venait tout simplement d’enseigner une des plus graves erreurs que la primitive Église avait combattue de toutes ses forces. Pour toute réponse, il me dit que parler ainsi de la Trinité n’était pas tellement grave. C’était, selon lui, une autre façon de parler plus «simplement» du mystère le plus fondamental du christianisme.

 

J’en fus tout simplement estomaqué! Je jetai un coup d’œil autour de moi pour entreprendre une discussion avec d’autres frères chrétiens. La plupart trouvèrent mes propos déplacés;  ils n’avaient rien trouvé d’anti-théologique dans les propos du prêtre! Pour parler comme tout le monde qui se trouvait dans la salle : «rien ne semblait pas correct dans ce qu’avait dit le curé»! On me dit qu’il ne fallait pas mal parler des prêtres, et que si je continuais, Dieu allait me punir. J’étais, aux yeux de plusieurs, devenu un gars anti-clérical et que je n’étais pas digne de rester dans le mouvement. J’avalai mon café pendant que les autres prenaient.. leur bière matinale. Je quittai d’ailleurs ce mouvement dans les semaines qui suivirent.

 

Les Chevaliers de Colomb, comme tout le monde le sait, furent créés au XIXe siècle pour défendre la doctrine de l’Église catholique ! J’ai fréquenté suffisamment le milieu pour conclure que les activités visant à approfondir systématiquement cette foi, ne sont pas leurs préoccupations premières. Je n’accuse pas ces pauvres catholiques. Mais les propos que ces gens-là tinrent devant en ce dimanche matin de la Trinité me convainquirent que le message chrétien et sa propagation ne semblaient les empêcher de dormir et de prendre leur petit remontant matinal.

 

Dans la même veine, un jeune prêtre, lors de mon arrivée à Matane, sans doute déformé par l’enseignement  philosophique du niveau collégial et certains cours de théologie du Grand séminaire, se hasarde lui aussi à faire comprendre à son auditoire le Saint Mystère de la Trinité, un dimanche du début de juin.

 

Tenant sans doute de dépasser le vieux cliché du «triangle équilatéral» qui avait formé notre imaginaire enfantin, le pauvre prêtre sort subitement de son aube blanche une boîte de chocolat «Cherry Blossom», (vous savez celle dans laquelle est enfermée une grosse cerise et qui laisse couler une crème onctueuse et sucrée lorsqu’on la croque à belles dents!) et tente de nous expliquer le saint mystère avec cette forme cubique plutôt alléchante!

 

La forme cubique de la boîte avait sans doute inspiré la nouvelle théologie du jeune vicaire. Les trois côtés égaux du triangle équilatéral de mon enfance venaient d’être remplacés par la forme cubique d’une boîte de Cherry Blossom. «Vous voyez, dit-il, cette forme cubique qui est unique a trois mesures égales : la longueur, la largeur, la hauteur. Ainsi en est-il dans la Trinité : un seul Dieu, mais trois personnes égales». Rien de moins pour élucider le mystère!

 

Mon fils, âgé alors de 8 ans (dans notre famille on sert l’autel de père&ldots; en fils) que j’aperçois en avant près du célébrant, commence déjà à se lécher les babines. Voilà enfin un curé moderne : il sert du chocolat à la messe. Assez pour y retourner la semaine suivante!

 

En entrant chez moi, j’interroge alors mon fils sur ce qu’est la Trinité. La réponse enfantine ne tarde pas : c’est une Cherry Blossom! Et vlan !  Et on s’inquiète pourquoi nos catholiques sont tellement ignares, insignifiants, sans contenu intellectuel et spirituel.

 

La Trinité, c’est le cœur du christianisme. Les curés n’en parlent jamais! Oui, une fois par année en s’excusant, pour nous dire que c’est un sujet bien difficile. Et en terminant leur cours sermon sur le sujet, en nous promettant de ne plus nous embarrasser avec un propos aussi compliqué avant l’an prochain, à la même date, ou presque!

 

Un autre exemple. C’est sans doute dans les salons funéraires que l’on mesure le plus intensément la faiblesse de l’enseignement doctrinal du christianisme, particulièrement face à la mort.

 

Il y a deux ou trois ans, le dernier oncle du côté de ma mère décède. Je me rends donc, en soirée, au salon mortuaire, pour y prier sur la tombe du défunt. Je rencontre évidemment mes cousins et cousines et le fils d’un de mes cousins, jeune homme fort sérieux, qui m’interpelle en me demandant : « Nestor, mon grand-père, où est-il maintenant?»

 

Je commence donc, le temps m’étant compté, par lui  parler de l’âme, principe de vie, tel que les premiers philosophes grecs l’ont vue. Je lui parle tout naturellement du dualisme qui a marqué leur pensée, et j’en viens à lui dire que tel n’est pas le cas dans le Bible, où l’être humain est vu comme un tout, comme un corps psychique, un corps animé que Dieu appelle, par grâce, à une métamorphose spirituelle. Je lui dis que la pensée hébraïque n’est pas du tout liée à ce dualisme païen, que la résurrection de la chair n’a rien à voir avec la réanimation de la poussière qui dort dans nos cimetières, que&ldots;etc..

 

La père-curé s’avance alors pour commencer la prière. Ses premiers mots sont pour dire que ce que nous avons devant nous, ce n’est que le corps du défunt, et que son âme s’en est allé au ciel voir le Père. Le jeune homme, pas tellement loin de moi, esquisse alors un sourire. La prière terminée, il vint rapidement me rejoindre pour me dire : «Mais, comment cela se fait-il que le curé a dit exactement le contraire de ce que tu m’as dit tout à l’heure?» Comme j’étais pressé, je lui dis tout simplement que le curé en question était un platonicien qui s’ignorait et que la plupart des curés enseignaient dans leurs églises et dans les salon mortuaire,  bien plus ce que les philosophies païennes grecques avaient dit au sujet de l’homme et de la mort que les données révélées dans la Bible. Je l’invitai à me rejoindre chez moi un des ces jours pour reprendre la discussion.

 

Ce qu’il fait une semaine plus tard. Il en est reparti, après plus d’une heure d’entretien, mieux informé sur la conception biblique de l’homme. ( Je vous fais remarquer que pour l’entretien, nous avions entre les mains le Traité de l’Âme d’Aristote, et quelques livres du Père Grelot).

 

Cela fait partie, selon moi, de la charité de l’Église que de faire ce genre de travail, et ça demande bien plus de temps et de patience que de glisser 3 cannes de beans dans un panier de NOËL que l’on distribue une fois par année! La charité de l’Église passe d’abord avant tout par l’intelligence des mystères divins.

 

L’an dernier, j’assistais à la messe de Pâques dans une église du diocèse de Rimouski. Le célébrant commença son homélie en nous disant que l’être humain, en arrivant sur la terre, avait devant lui une page blanche sur laquelle il n’y avait forcément rien d’écrit. «Dans cette vie, chacun, dit-il, est appelé à écrire sur ce côté-ci de la feuille et après la mort, on est tous invités à écrire éternellement de l’autre côté de la feuille». (Je cite de mémoire&ldots;)

 

J’ai failli tomber en bas de mon banc. Je pensais que le dualisme platonicien était mort et enterré. Mais non, il revivait devant moi et cela devant des centaines de catholiques, en pleine messe pascale. Le dualisme était toujours vivant et prenait l’allure d’une variable plus moderne, avec une conception que j’ai appelé depuis, «conception recto-verso de l’homme» ! Je revins chez moi et me mis à écrire un bref commentaire à cet honorable prêtre, qui sans doute, n’avait pas mesuré la portée de ses propos. J’envoyai ces quelques pages au prédicateur dominical. Je fis parvenir mon texte à de savants théologiens qui confirmèrent mes propos. Le curé s’enferma dans son silence. Un pauvre petit laïc, pas de sa paroisse en plus, avait-il le droit de lui faire l’affront de contester son enseignement. Parce que certaines personnes avaient réussi à mettre la main sur ma lettre, j’appris par la suite, que bien des gens de la paroisse me donnèrent raison et que qu’aux dernières nouvelles, on en parle encore dans certains foyers que je connais.

 

Envoyant à ce prêtre, il y a quelques semaines,  mes vœux de NOËL et de Bonne année 2002,  je fus surpris de recevoir par internet une réponse laconique de mon interlocuteur. Comme j’avais, cette-fois-ci, félicité le prêtre en question pour ses propos tenus sur le mystère de l’Incarnation, durant la messe de minuit, il en profita pour me dire que maintenant j’étais plus «constructif» et que j’étais bien l’homme qu’il avait connu jadis, lorsqu’il vivait dans la région où j’habite.

 

Donc, si je comprenais bien, le prêtre-curé était bien près à accepter mes hommages lorsque tout allait dans son sens, mais que pour les critiques, il serait mieux de ne pas les exprimer. Que les laïcs prennent la parole dans l’Église, mon œil! Vous voyez où ça mène de prendre la parole dans l’Église. A des reproches sournois et déguisés, des silences mesurées, où à des congratulations dont je saurais facilement me passer. Le pouvoir ne peut jamais se tromper dans notre Église. Comme en politique d’ailleurs.  Et si le pouvoir,  même ecclésial se trompe, il ne faut jamais le réprimander, le dénoncer, tenter de le corriger&ldots;

 

Je discutai de cette homélie pascale avec des gens de la région. Personne n’avait remarqué ce que je soulignais dans ma lettre au curé matapédien. J’en conclus, une fois de plus, que cela ne les intéressait pas, ou qu’ils ne voulaient pas en savoir plus, même si ce qu’on leur enseignait du haut de la chaire était à 200 années-lumières de la pensée biblique et de la métaphysique hébraïque. «On peut dire n’importe quoi en chaire, me disait un ami, à mon chalet estival, l’été dernier, ça ne change pas grand-chose, puisque personne n’écoute»!  Le sage paysan avait sans doute raison. Il faut que l’hérésie soit très grosse pour étonner les chrétiens, dans une église, le dimanche matin. Ce n’est pas la première fois que je m’en rends compte! Il y a même certains chrétiens qui les relèvent et s’en moquent. Comme si c’était quelque chose de négligeable.

 

«Allez, enseignez toutes les nations&ldots;»,dites-leur n’importe quoi. L’important, ce n’est pas le message, c’est le ton utilisé. L’important, ce n’est pas le message, c’est que la dîme soit payée et que les quêtes dominicales ne fléchissent pas d’année en année!

 

Je m’ouvris de cette question du «dualisme» dans la pensée chrétienne à quelques prêtres de ma région et de la région de Rimouski. Même attitude de froideur et de désintéressement. Je fus même apostrophé par un prêtre que je connais depuis longtemps qui me dit «d’arrêter de le tanner avec ma maudite résurrection». Cette fois, je revins chez nous le cœur bien gros. Je me suis réfugié alors dans les œuvres du Père Marie-Dominique Philippe o.p. , dans Zundel, Varillon, Guardini, Sertillanges, Gardeil, et Martelet. Surtout ce dernier dont la réputation et la solidité de l’enseignement sur l’au-delà n’est plus à faire.

 

Je me demande encore qui pourra former ces prêtres qui ne font qu’enseigner le contraire de la Bible et qui perpétuent un enseignement platonicien qui détruit la notion même de personne prise dans la perspective biblique.

 

Je me demande qui formera demain les nouveaux chrétiens et qui dira  autre chose que les thèses païennes grecques sur l’immortalité de l’âme humaine. Car, sachez le bien, si vous vous en êtes pas aperçus : on enseigne encore et toujours dans nos Églises une vision païenne de la survie de l’homme et de sa destinée. Pas étonnant alors que bien des gens en arrivent à conclure qu’il n’y a pas tellement de différence entre résurrection et réincarnation. Et qu’on peut bien aller communier le dimanche ou lors des funérailles tout en rejetant l’un des dogmes les plus fondamentaux de la foi catholique.

 

Il y a dans le diocèse un homme sérieux, le prêtre René Desrosiers, qui fut jadis mon professeur de théologie et qui a toute mon admiration à cause de son intégrité intellectuelle. Il a écrit sur cette question capitale de la résurrection de la chair, une thèse de doctorat fort impressionnante. Je lui demandai, un jour, à la fin de mon cours, s’il pensait éventuellement publier ce texte pour l’enseignement du clergé et des laïcs intéressés. Il me dit que cela n’intéresserait personne.

 

Il se trompait le brave théologien. Après moult demandes, je réussis à mettre la patte sur ce texte de plus de cinq cents pages. Avec promesse de le lui retourner un jour. J’ai lu plusieurs fois cet ouvrage exceptionnel. Je souhaite que tous les prêtres lisent ce document produit par l’un des nôtres. Le texte est toujours dans ma bibliothèque et je sais que Monsieur Desrosiers ne m’en voudra pas trop de l’avoir gardé au milieu des milliers de volumes qui s’alignent dans mon sous-sol.

 

C’est bien triste à dire, mais je n’ai pas trouvé beaucoup de prêtres dans le diocèse qui ont une conception chrétienne de l’homme et de l’univers. Ils ont, pour la grande majorité, une conception païenne et dualiste de l’homme. Platon détrône la Trinité. La pensée gnostique et pythagoricienne déloge toujours la métaphysique biblique.

 

J’ai invité, plus d’une fois, quelques prêtres que je connais, à prêcher la métaphysique biblique de l’homme, à donner une conférence sur le sujet. Certains m’ont dit que les gens étaient assez mêlés de même, qu’il ne fallait pas les mêler davantage. D’autres m’ont dit que c’était trop compliqué pour le monde ordinaire. D’autres enfin m’ont laissé entendre, un sourire en coin, que mes préoccupations métaphysiques n’intéressaient pas le bas peuple, et que j’étais un genre un peu trop «particulier» pour eux. Comme dit Jules Renard :« C’est incroyable, comment à notre époque, l’ignorance fait des progrès».

 

Aurais-je dû penser alors que la Révélation de Dieu n’était pas accessible aux êtres humains qu’Il avait un jour visités dans le Verbe fait chair, et que son enseignement ne valait pas qu’on s’y arrête sérieusement?

 

Je pensai plutôt que la grande majorité des prêtres étaient incapables de comprendre cette conception particulière de l’homme, et qu’ils étaient donc forcément incapables de la transmettre. J’en conclus aussi qu’il ne fallait pas trop s’attaquer au pouvoir de leur ignorance, et que mes questionnements, comme mes écrits, les dérangeaient trop. J’ai eu l’occasion d’abord ces questions dans deux retraites paroissiales, ici dans ma paroisse. Pendant cinq jours consécutifs, cinq soirs par semaine, plus de 400 personnes, notes imprimées en main, me mangeaient des yeux. Quelle écoute! Quelle ferveur! Quelle joie!

 

J’ai reçu, suite à ces enseignements fort suivis, de multiples demandes pour que l’exercice se répète. Silence de la part des autorités ecclésiales locales. Le succès fut trop grand pour que l’expérience continue. Je venais de me donner, par ces enseignements trop suivis, un pouvoir que je ne devais pas avoir. Bien des catholiques avaient reconnu en moi le charisme de l’enseignement. On se dépêcha à mettre ma lampe sous le boisseau. La jalousie semble toujours un des principaux péchés capitaux, même si on ne les récite plus!

 

Je défie cependant  n’importe quel prêtre du diocèse de Rimouski de commencer à donner un enseignement sérieux dans sa paroisse sur le sujet dont je vous parle. Je ferai des kilomètres pour aller l’entendre. Mais, n’ayez crainte, je ne risque pas de dépenser beaucoup d’essence pour entendre traiter de la question de la métamorphose chrétienne et de la métaphysique biblique. Les prêtres sont trop occupés à compter les quêtes du dimanche, à calculer la facture du chauffage et à enterrer&ldots; les morts. Aux funérailles, les quêtes sont plus substantielles qu’à la messe du dimanche et il ne faut pas rater l’occasion de s’y présenter!

 

La paresse et l’ignorance étoilée valent  toujours mieux, surtout pour le petit peuple, que la Vérité qui peut rendre libre le peuple de Dieu vivant caché dans la demi-obscurité ou le clair-obscur du temps présent.

 

Un dernier exemple. Depuis que la catéchèse n’est plus officiellement enseignée dans les écoles, les parents sont appelés à transmettre à leurs enfants les rudiments de la foi sacramentelle,  pour les préparer, soit à faire leur première de communion, soit à recevoir le sacrement de réconciliation, soit les présenter au sacrement de baptême. J’ai eu l’occasion de voir et de mesurer la tragédie de ces pauvres parents lorsque j’ai eu à présenter ma fille et mon garçon à la vie sacramentelle.

 

Écoutant d’une façon distraite la catéchète qui présentait  un cahier de parcours, ces pauvres parents, déboussolés, mal préparés, étaient contraints de transmettre à leurs enfants une réalité qui n’était plus la leur. Voyant les gens me pointer du doigt durant ces réunions, je devais, souvent hors du sous-sol de l’église paroissiale, répondre furtivement aux questions de ces parents dépourvus. Certains, afin de répondre aux exigences de la catéchète, poussaient l’audace jusqu’à me relancer chez moi pour que je leur apporte un peu d’éclairage. D’autres, à la dernière minute, coloraient les dessins à présenter et remplissaient, avec mon aide, au bout d’un fil de téléphone, les questions qui étaient posées et qui les dépassaient largement.

 

A mon sens, il y a là toute une tragédie. Les prêtres, afin de sacra- mentaliser les enfants, demandent aux parents concernés de transmettre à leurs enfants ce qu’ils n’ont pas eux-mêmes comme engagement et comme pratique personnelle. Ils répondent tant bien que mal aux exigences minimales de la demande paroissiale et de la catéchète responsable sans connaître l’abc de leur christianisme.

 

Il faut de toute urgence arrêter ce genre de simagrée, cette façon quasi magique d’opérer. Il faut regrouper les forces régionales en  organisant des catéchèses à long terme, (une forme de catéchuménat) pour éduquer, dans la foi, à la fois les parents et les enfants à qui on veut transmettre le message sacramentel.

 

Il faut refaire avec eux tout le mystère de l’Église qui s’exprime par et dans la vie sacramentelle. Sinon, on ne fait que jouer au magicien, au prestidigitateur, à celui qui joue une pièce bien montée pour les enfants, un spectacle hautement coloré, photographié, mais dénué de toute profondeur.

 

Est-ce que je verse dans l’exagération lorsque je parle ainsi? Bien sûr que non! Le prêtre baptise à tour de bras, l’évêque confirme tout autant, la confession n’est là que pour les tout-petits à qui on trouve quelques péchés pour la circonstance, et l’eucharistie n’est plus le sacrement qui résume tout le mystère chrétien.

 

Si on  vient encore à l’église, c’est parce que quelqu’un est mort dans la famille, parce que quelqu’un ose encore se marier en Église, parce l’évêque vient confirmer le petit dernier et qu’on veut lui soutirer une photo pour mettre dans le salon, parce qu’une messe anniversaire est célébrée pour une vieil oncle qu’on a à peine connu. C’est la religion à la carte, bouche-trou, circonstancielle.

 

Il y a même, comble du ridicule, des prêtres qui disent à leur ouailles qu’être catholique, qu’être pratiquant, ce n’est pas nécessairement venir à la messe tous les dimanches. Et pourtant le Catéchisme catholique (vous savez, celui à la couleur bleue) dernière édition, en fait une obligation, sous peine de péché grave, à moins d’avoir une raison valable. Comment peut-on arriver à tenir de tels propos, lorsque tous les théologiens catholiques, y compris les plus libéraux, sont  tous d’accord pour dire que l’Eucharistie est le mystère central de la vie chrétienne.  Que ce sacrement est ce qui résume tout dans le christianisme, qu’il est LA source par excellence à laquelle tout chrétien devrait s’abreuver sans cesse. Pour vous en convaincre, relisez le dernier chapitre du livre le plus exceptionnel que je connaisse sur la foi catholique Joie de croire, Joie de vivre de François Varillon.

 

Alors, me direz-vous! Que faut-il faire? Le Christ nous a enjoints, comme disciples, d’aller de par le monde annoncer la Bonne Nouvelle. Il revient à chaque baptisé de le faire, il va sans dire. Mais il revient d’abord à chaque baptisé de se pénétrer personnellement de ces grands mystères chrétiens avant d’aller les propager dans le monde et  afin d’éviter de proclamer quelque chose qui serait une doctrine qui n’a rien à voir avec la foi catholique.

 

Il faut fonder régionalement, de toute urgence, des écoles de la foi. Avec des maîtres compétents et dynamiques. Rémunérés en plus. Ce fut, on s’en souvient, une des recommandations les plus urgentes du Synode diocésain au début des années ’70. Tout cela est resté lettres mortes. Ou presque.

 

Le diocèse doit investir dans cette mission évangélique. Investir non seulement dans des hommes et des femmes enthousiastes et préparés, mais investir aussi de l’argent, (et je sais qu’il y en a quelque part qui dort&ldots;) afin de rémunérer ces personnes qui assument cette charge pastorale fort importante. On peut bien compter sur le bénévolat, mais certains sont essoufflés de toujours donner, sans jamais recevoir une certaine gratification.

 

Certains prêtres ont passé leur vie à enseigner la théologie dans les facultés universitaires en recevant des émoluments fort justifiables et méritées. Pourquoi certains laïcs ne pourraient-ils pas bénéficier de ces mêmes avantages? Cette fois-ci, payés par les catholiques qui réclament ce genre de service (?).

 

Je suggère en terminant quelques bons ouvrages qui pourraient servir de guide à ces personnes mandatées pour former les chrétiens dans nos communautés :

 

    -François Varillon, Joie de croire, Joie de vivre

                                       Éléments de doctrine chrétienne (tome I et II)

 

 

- Pierre Descouvemont, Guide des difficultés de la foi catholique                     

 

-         Le Catéchisme de l’Église catholique.

 

-         Les œuvres du Père Sertillanges,

 

-         Certaines œuvres du philosophes Jean Guitton

 

-         Les œuvres (format de poche) de Manaranche

 

-         Les œuvres du Père Rey-Mermet

 

-         P.Sesboué, Croire

 

-         Les œuvres de Zundel

 

-         Les œuvres de Guardini,  particulièrement son livre Les fins dernières.

 

 

 

Etc..

 

    

 

 

 

 

 

 

 

Appendice 4

 

A-t-on le droit de «prendre la parole» sur un texte écrit par son évêque?

 

La coutume veut que l’évêque du diocèse envoie chaque année à tous les diocésains et diocésaines ses vœux de Noël et du Nouvel An. Il utilise habituellement les moyens modernes de communication pour le faire. Les vœux de mon évêque se sont retrouvés cette année dans La Voix du dimanche, petit hebdomadaire distribué gratuitement dans toute la MRC de Matane. J’ai donc pris la peine de bien lire ce texte qui s’adressait à toute la catholicité du diocèse de Rimouski. Tout comme j’ai l’habitude de lire tous les documents qui sont publiés par le pape Jean-Paul II, accessibles souvent, le jour même de leur sortie, sur le réseau internet. C’est ainsi, que lors de la parution de l’encyclique RAISON et FOI,  j’ai pu, dans la nuit même, me procurer sur le réseau internet, le texte complet du document pontifical. J’espère que tous les membres du clergé ont lu ce texte. Il y a là matière à alimenter spirituellement et intellectuellement la catholicité diocésaine.

 

La lecture du petit texte de Noël de mon évêque m’a fortement interrogé. Je vous fais part ici de mes questionnements. Je vous fais part en même temps du questionnement d’un certain nombre de gens m’ont même téléphoné pour me dire aussi leur inquiétude. 

 

J’ai consulté un certain nombre de théologiens et de philosophes chevronnés pour leur demander leur opinion sur une partie de ce texte. Même inquiétude et même interrogation. Comme ce texte a été publié dans les journaux, je prends le risque d’en faire, charitablement un commentaire public. Je sais que  je  prends un «certain risque» en posant un tel geste, mais je le fais, parce que ma conscience me dicte de le faire et qu’il me semble à-propos aussi de le faire.

 

Dans les premiers siècles de l’Église, la discussion était publique et se faisait très librement dans l’Église. Pourquoi ne pas renouer avec ces morceaux de notre histoire ecclésiale que nous avons tendance à laisser de côté? Et ne nous a-t-on pas invité, dans le Chantier diocésain, à prendre la parole? J’essaie de vérifier si c’est bien réel ou opération cosmétique, et jusqu’où s’arrête ce droit qu’on nous offre sur un plateau d’argent.

 

Voici d’abord le texte en question. La partie soulignée et en caractère gras vient de moi-même.

 

Message de Noël

Personne n'a oublié les adieux exprimés par certaines victimes de la tragédie du 11 septembre. De l'avion qui le mène à la mort, un homme téléphone à son épouse; de même, une épouse à son mari. Les deux terminent la conversation en disant : « Je t'aime. » Deux petits mots en apparence banals et usés. Mais, en un moment d'une exceptionnelle gravité, ils n'ont pas leur pareil pour dire l'essentiel.

Aujourd'hui, ce père et ce mari demeurent sans doute habités par ce message, devenu un baume sur une blessure mal cicatrisée. Lors d'anniversaires de naissance ou de décès, ce « Je t'aime » brillera comme une douce lumière au coeur d'une expérience de ténèbres. Il servira de trait d'union pour rapprocher des personnes que la mort a cruellement séparées.

Au premier Noël, Dieu a voulu emprunter le coeur humain de Jésus pour dire son amour. Ce coeur a vibré à l'affection de ses parents, à l'amitié de Jean, Lazare et Marie-Madeleine. Il a également été troublé par la tristesse, la lâcheté des siens et l'égoïsme de trop de ses compatriotes. Il s'est fait si proche de tout être humain qu'il a pu affirmer : « Ce que vous faites au plus petit d'entre les miens, c'est à moi que vous le faites.. » Quelques heures avant sa mort, il a dit : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. » Il savait où logeait l'essentiel.

Depuis, à chaque Noël, des gens se laissent habiter par ces paroles. En regardant l'évocation d'un petit enfant dans la crèche, ils réentendent d'autres mots tout simples : « Dieu est amour. » Comme les personnes endeuillées du 11 septembre, ils croient que cet amour demeure vivant par-delà la mort.

C'est pourquoi, malgré les excès de notre société de consommation, la fête de Noël n'a pas perdu son sens et sa beauté. Elle nous rappelle qu'un Amour nous précède et nous attend; un Amour nous est présent... sur fond d'absence. Elle nous ramène à l'essentiel : « Ce que vous faites au plus petit... aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. »

Ainsi, Noël est un beau moment de l'année pour rêver d'un monde meilleur. Car nous posons des gestes concrets qui nous permettent d'en faire l'expérience : échanges de voeux, réjouissances amicales, repas fraternels, présence aux personnes seules, malades ou démunies. Autant de manières de dire les petits mots essentiels : « Je t'aime »... et d'entendre Dieu nous les dire. Que brillent alors les lumières de nos sapins et les décorations de nos demeures! Elles sont de beaux signes de la joie de Noël.

Dans cet esprit, j'offre à tous mes voeux les meilleurs pour un très Joyeux Noël ainsi qu'une Bonne et Heureuse Année 2002.

+ Bertrand Blanchet,

   êvêque de Rimouski.

 

 

La question que soulève ce texte se situe au début du troisième paragraphe. Mon évêque écrit : « Au premier Noël, Dieu a voulu emprunter le cœur humain de Jésus pour nous dire son amour». C’est là que « ça clique » pour paraphraser une de mes interlocutrices. Et c’est là que «je clique » moi aussi.

 

Il n’est pas facile de parler des mystères chrétiens. De l’Incarnation, en particulier. L’Église, dans sa grande sagesse, nous a légué des textes extraordinaires, que les saints conciles des trois premiers siècles ont mis en formules que l’on peut difficilement changer, sans verser, peut-être pas toujours dans l’hérésie, mais dans des formules qui peuvent les frôler.

 

Dieu pouvait-il «emprunter» le cœur de humain de Jésus pour nous dire son amour?

 

Le verbe emprunter, selon le dictionnaire Robert, signifie prendre ailleurs et faire sien (2e sens). C’est ainsi qu’on peut dire que Virgile a emprunté d’Homère quelques comparaisons.  Le verbe emprunter, (4e sens)  signifie revêtir (une apparence étrangère), imiter. C’est dans ce sens qu’on peut dire que le comédien emprunte le visage de son personnage pour deux ou trois heures, le temps de la pièce dans laquelle il joue.

 

Lorsque mon évêque dit que Dieu a voulu emprunter le cœur de Jésus pour nous dire son amour, je retrouve sous ses mots, quelque chose de ce 4e sens du verbe emprunter. Lorsqu’on emprunte quelque chose, c’est qu’on n’est pas propriétaire de la chose empruntée, et lorsqu’on emprunte, forcément, c’est pour un certain temps, il faut, à un moment donné remettre la chose à celui à qui on l’a empruntée.

 

Le texte dit que Dieu a voulu emprunter le cœur de Jésus pour nous dire son amour.  D’abord, qui est ce Dieu qui a bien voulu emprunter le cœur de Jésus ? C’est sans doute le Dieu trinitaire du Credo. Le Père, le Fils et l’Esprit saint ! Alors, comment le Père, le Fils et l’Esprit saint, ont-il pu emprunter le coeur du Fils pour nous dire son Amour ?

 

Avant de répondre d’une façon plus explicite à cette question, je voudrais signaler un certain nombre de références tirée de la Somme théologique concernant le mystère de l’Incarnation.

 

Je commence par III, q.53, art.4. Thomas d’Aquin se demande si le Christ  a été la cause de SA résurrection. La réponse est facile à comprendre. En réponse à la première objection, il dit, il me semble, quelque chose d’important : eadem est divina virtus et operatio Patris et Filii. Lachat traduit ainsi : «La vertu et l’opération divine du Père et du Fils sont les mêmes choses. » Thomas d’Aquin emploie le singulier : la vertu et l’opération divineS est la même. Si donc, il n’y a qu’une seule vertu divine pour les deux, le Christ a été ressuscité par la vertu divine du Père et par la sienne.

 

Je passe ensuite à III, q.46, art.12. Thomas d’Aquin se demande si la passion du Christ doit être attribuée à sa divinité. La réponse, c’est non, et elle est claire. Dieu souffre dans le Christ à cause de la nature humaine qu’il a prise. De même, il mange, dort, il marche pour la même raison. Tout ce que fait le Christ est attribué à la personne divine en raison de la nature humaine qu’il a assumée.

 

Reculons encore un peu : III, q.2. art.5. L’union de l’âme et du corps dans le Christ ne constitue pas une personne, sinon il y aurait deux personnes dans le Christ, alors qu’il n’y a en lui qu’une seule personne, la personne divine du Fils de Dieu. Le Fils de Dieu a assumé la nature humaine mais non la personne humaine. D’où ma question : puisqu’il n’y a dans le Christ que la nature humaine et non la personne humaine peut-on dire qu’il est parfaitement homme et parfaitement Dieu ? Pour passer de la nature humaine à la personne humaine, il faut ajouter quelque chose, n’est-ce pas ?

 

Reculons encore un peu : III, q.2, art.2. L’union du Verbe incarnée s’est-elle faite dans une personne ? La réponse, c’est non : elle s’est faite dans une nature.

 

Enfin, III, q.2. art. 2. L’union s’est faite dans une nature, la nature humaine. Et il précise que l’une et l’autre est parfaite secundum rationem suam. Cf. Lachat, tome 11, page 343 en haut de la page pour le français, en bas pour le latin. Une nature humaine parfaite secundum rationem suam , ce n’est pas une personne.

 

Quand le Christ pleure devant le tombeau de Lazare, il pleure à cause de la nature humaine qu’il a assumée. En tant que Fils de Dieu, il ne pouvait pas pleurer. Mais, si tout ce que fait le Fils, le Père le fait, ne faut-il pas conclure que Jésus a fait pleurer son Père devant le tombeau de Lazare ? Pas à cause d’un emprunt, mais à cause d’une nature humaine assumée par son Fils.  Le mot emprunt me semble donc inacceptable, pour le moins inapproprié.

Dans le traité de l’Incarnation, Thomas d’Aquin explique pourquoi c’est le Fils de Dieu qui s’est incarné et non pas Dieu le Père. La référence à ces baux textes éclairent déjà le sujet. De plus, Jésus s’étant uni à la nature humaine, avait un corps humain et une âme humaine. Le cœur humain de Jésus n’était pas un cœur d’emprunt ; c’était SON cœur. Jésus a aimé Lazare avec SON cœur.

 

Mais Dieu le Père ne s’est pas fait homme. Le cœur de son Fils, Jésus, n’était pas SON cœur. Cependant, tout ce que faisait le Fils, le Père le faisait. Pourtant, le Père n’a pas un cœur humain. Il ne peut pas dire que le cœur de son Fils est SON cœur. Il ne peut donc pas dire qu’Il l’a emprunté. Quand Jésus pleure devant le tombeau de Lazare, il pleure avec SON cœur d’homme. Mais, si le Père nous dit qu’il a pleuré lui aussi, puisque «moi et mon père nous sommes un», le Père ne peut dire qu’il a pleuré avec SON cœur de chair. Il a pleuré par le cœur de son Fils.

 

Quand mon évêque dit Dieu a emprunté le cœur de son Fils pour nous dire son amour, il ne peut pas s’agir de Dieu le Fils, car le Dieu dont il parle a «emprunté» le cœur humain de son Fils, Jésus. Dieu le Père a aimé Lazare par le truchement du cœur de son Fils, par l’intermédiaire du cœur de son Fils, mais pas en empruntant le cœur de son Fils.

 

Il me semble évident que le verbe «emprunter» ne peut pas être utilisé ici. On ne le trouve pas sous la plume de Thomas d’Aquin, ni, j’en suis sûr, sous la plume des grands théologiens.

 

Thomas d’Aquin, dans le quatrième livre du Contra Gentiles, chapitre 39, explique ce qu’est l’Incarnation telle que la tient la foi catholique.

 

Après tout ce que nous avons dit, il est clair que l’enseignement de la foi catholique oblige à affirmer dans le Christ la nature divine parfaite, et la nature humaine parfaite, constituée d’une âme raisonnable et d’un corps humain. Ces deux natures sont unies dans le Christ, non pas par simple manière d’habitation, ni sous un mode  accidentel, analogue à celui d’un homme qui met un vêtement, ni davantage pas un rapport, ou une propriété, simplement personnel ; mais bien selon une unique hypostase et un unique dépôt. Telle est la seule manière de sauvegarder ce que l’Écriture nous dit sur l’Incarnation. La Sainte Écriture en effet attribuant indistinctement à cet homme ce qui est de Dieu et à Dieu et à Dieu ce qui est de cet homme, (&ldots;) celui dont on affirme les unes et les autres de ces choses doit être un seul et même sujet.

 

«Quelle que soit donc la philosophie qu’on utilise, dit le théologien Varillon, quelles que soient les images dont on recherche l’approximation pour éclairer l’intelligence, il faut qu’elles ne contredisent point ceci : le Christ, l’Unique Christ, est à la fois pleinement Dieu et pleinement homme». (Éléments de doctrine chrétienne, tome I, p. 176).

 

Jésus est pleinement et véritablement Dieu. Quand le Christ mange, quand il boit, marche, dort, pleure et meurt, nous devons dire : Dieu mange, Dieu boit, Dieu dort, Dieu pleure et meurt. Jésus n’est pas seulement l’Envoyé par Dieu. Il n’est pas seulement inspiré par Dieu. Il n’est pas seulement uni à Dieu, représentant de Dieu. Il n’est pas quelque chose que Dieu emprunte pour nous dire quelque chose de Lui. Jésus  est Dieu.

 

«Il ne faut pas dire, poursuit Varillon, que Dieu prend à son compte ce que l’homme fait en Jésus comme un souverain prend à son compte les acte de l’ambassadeur qu’il a envoyé. Il faut dire que tout ce que nous voyons l’homme faire en Jésus, c’est Dieu réellement qui le fait».

 

Le théologie ajoute que «Jésus est pleinement et véritablement homme, et non point apparence d’homme» Il n’est pas quelqu’un que Dieu a emprunté pour nous dire son Amour. «Il n’est pas une forme humaine que Dieu utiliserait pour se rendre sensible et entrer en contact avec les hommes ; Il n’est point Dieu-sous-un-masque, Dieu fantomatiquement humain. Il est homme. Et Il est Dieu aussi. 

 

Varillon ajoute que Dieu est Trinité. L’amour commun aux Trois Personnes, identiques en Elles quant à la substance (ou nature), Source ou Flamme -  divinitatis unda, summi amoris affluentia, amoris flamma (Richard de Saint-Victor) - cet amour est diversifié selon les Personnes, selon le titre auquel il est possédé. Chez le Père, il est Don ; chez le Fils, il est Accueil et reddition du Don. Dans ce parfait échange, le Père et le Fils se donnent à l’Esprit qui est pur Accueil de leur être commun. L’Incarnation est Acte d’amour, en ce que le Fils, assumant une nature humaine, introduit l’humanité dans le circuit des relations trinitaires. L’union du Fils éternel et de l’homme se réalise dans la Personne du Christ, de telle sorte que la nature humaine, assumée dans l’unité de la Personne divine, est associée à l’échange d’amour – accueil et don – qui constitue la vie de Dieu. Désormais, ce n’est plus le Fils seul qui accueille le don du Père pour se rendre à  Lui ; c’est le Christ- Fils et homme en une seule Personne – qui accueille ce don pour cette reddition. En Jésus, l’humanité devient divinement accueil et don. C’est dire que par Lui, l’Amour divin- Dieu même – nous est communiqué».

 

« En Jésus-Christ, temporellement, mais pour l’éternité, le vœu de l’amour qui crée l’homme est exaucé par l’unité de la Personne dans la dualité des natures : c’est le mystère de l’Incarnation».

 

Un membre de la race humaine est donc, en rigueur de termes, Fils de Dieu. Et il ne s’agit aucunement d’un tour de passe-passe. Ni d’un emprunt quelconque. Mais ce membre de la race humaine qu’est Jésus, Fils de Dieu, ne l’est que pour que nous le soyons aussi. Nous sommes donc libres d’accueillir ou de refuser ce don.

 

L’Écriture appelle Jésus le Premier-né de l’Humanité nouvelle. Une humanité de Fils de Dieu. Par lui, l’humanité, grâce à l’Incarnation de Jésus, est appelée à entrer en communication de la vie trinitaire. L’adoption divine confère donc à chaque être humain qui accueille ce DON, une vie nouvelle qui nous fait passer à un autre ordre, l’ordre du divin.

 

L’intelligence du mystère de l’Incarnation, ne peut-être possible qu’au familier de la Bible. L’Écriture, seule, nous révèle qui est Dieu et comment Dieu, en son Fils, surélève l’humanité pour la conduire, par grâce, dans la Vie nouvelle apportée par Jésus.

 

Dieu a-t-il voulu «emprunter»  le cœur de Jésus pour nous dire son amour ? Ma réponse est la suivante : L’humanité de Notre Seigneur est liée par l’union hypostatique à la divinité et elle est également instrument conjoint de la divinité.

 

De ce fait il est certainement impropre de dire que Dieu a «emprunté» le cœur de Jésus. Le cœur de Jésus étant un instrument conjoint au même titre que toute l’humanité du Christ. A côté de cela il est vrai que Dieu a voulu manifesté son amour au travers du Cœur de Jésus. Ce qui me chagrine, c’est le mot «emprunté» en tant que tel. Il introduit une certaine conception juridique séparant en quelques sortes les actes du Christ et la volonté divine.

 

 

 

 

 

 

Conclusion

 

J’en suis au bout de ma réflexion pour le moment. Il y aurait tant d’autres choses à dire et à écrire. Comme tous les autres catholiques, j’ai un peu peur de dire plus, de dire davantage.

 

Comme tant d’autres, je ne fais que soulever, par crainte sans doute, par lâcheté sans doute aussi, le voile sur mes profondes préoccupations. La crainte de me faire rabrouer, déchiqueter sur la place publique, culpabiliser, empêche que j’aille encore un peu plus loin.

 

Certains diront, en lisant ces propos, que je n’aime pas l’Église. Ils peuvent bien le dire et le penser, mais tel n’est pas le cas. Ce n’est pas parce que ma mère est mal habillée, que son jupon dépasse et que je lui en fais la remarque, que je ne l’aime pas.

 

L’Église, réalité mystique, incarnée dans le monde, fait, avec les membres visibles qu’elle a, des choses exceptionnelles. Mais elle peut faire plus. Elle doit faire plus.

 

Dans ce monde déboussolé et désorienté, elle devrait centrer sa mission sur l’enseignement de sa doctrine sans opposer  toutefois théorie et pratique.

 

C’est d’ailleurs un défaut assez général de la pensée moderne de tracer des séparations, des coupures entre théorie et pratique, quand elle ne tombe pas dans le défaut opposé qui est de tout confondre et tout mélanger.

 

C’est une des très grandes qualités de la philosophie qu’on m’a enseignée de savoir distinguer sans séparer et unir sans confondre.

 

La réalité n’est pas univoque, c’est-à-dire sans distinction ni diversité : cette erreur, on le sait, conduit à tout confondre. La réalité n’est pas non plus équivoque, c’est-à-dire diverse sans unité ni liaison : cette erreur conduit à tout séparer.

 

La pensée chrétienne, tout au contraire, est une pensée analogique. Elle sait que la réalité est diverse parce qu’il y a en elle analogie et proportion, et cela lui permet de distinguer sans séparer, d’unir sans confondre.

 

La théorie et la pratique sont liées et unies, tout en étant distinctes. Il ne faut ni les confondre, ni les séparer. Elles sont distinctes.

 

La pensée spéculative ou théorique ne vise qu’à connaître, qu’à se rendre conforme à ce qui est en l’assimilant, en le pénétrant par la connaissance. Elle ne cherche que la vérité.

 

Et c’est pourquoi, dans l’Église, il faut des penseurs, des gens qui réfléchissent sur le dogme, la métaphysique biblique, et transmettent aux fidèles ces connaissances nécessaires à l’établissement des fondements de leur foi.

 

La pensée pratique qui détermine et commande l’action a toujours en vue un bien à atteindre. La pensée théorique dit ce qui est, la pensée pratique dit ce qu’il faut faire pour atteindre un bien. Mais elles sont liées et unies. La pratique suppose la théorie et elle est incapable de déterminer l’action sans se fonder sur la théorie : nous agissons d’après nos connaissances.

 

Une pratique isolée de la théorie, un praticien qui n’a pas de science n’a aucune fécondité. S’élever contre la théorie, la regarder comme un rêve infécond, c’est tuer la pratique.

 

Il faut que l’enseignement transmis permette et enclenche un engagement. C’est en cela que l’Église est et se réalise. C’est en cela que l’Église est et se réalisera.

 

Je n’ai fait qu’insister dans ces pages sur la faiblesse de l’enseignement de l’Église. Si je suis dans l’erreur, qu’on me corrige,  et j’accepterai humblement mon égarement.

 

Si je suis dans la vérité, qu’on accepte humblement aussi, de l’autre côté, de faire un bout de chemin. Chacun reste le témoin de l’Espérance dans le chemin que Dieu lui-même veut bien lui tracer.

 

Ambroise de Milan,« le laïc » sacré évêque en une semaine, grand docteur de l’Église naissante, résumera toute ma pensée : La gloire de Dieu c’est un homme vivant,  et la vie de l’homme c’est la vision de Dieu.

 

Je souhaiterais que cette phrase soit gravée sur tous les murs de nos églises locales. Cette catéchèse unique et fondamentale pourrait relier tous les cœurs.

 

L’homme vivant, c’est l’homme évangélisé par les apôtres vivants dans le temps présent; la vie de l’homme divinisé, c’est déjà le travail de Dieu dans le temps présent, en attendant d’en voir toute la réalité,  par la grâce divine, dans l’Éternité, qui ne tarde pas à venir et à laquelle tous les témoins du Christ ressuscité sont conviés.

 

 

 

 

 

 

 

 

Recommandation

 

 

En relisant les recommandations du Synode diocésain de 1970, je me suis aperçu qu’il y avait 13 commissions d’étude et des centaines de recommandations qui sont restées, pour la plupart, sans lendemain.

 

J’invite donc le chantier diocésain à ne retenir qu’une seule recommandation au terme de cette longue et difficile réflexion afin  d’éviter de tomber dans le vice du synode précédent.

 

Beaucoup de choses dites : peu de choses faites. Vous doutez? Relisez les quatre cent quarante trois pages du document pour vous en convaincre.

 

Ma recommandation sera la suivante : Que les catholiques du diocèse de Rimouski s’engagent à poursuivre ou à commencer une solide éducation de leur foi et, pour ce faire, qu’ils s’engagent à créer une école de la foi, oeuvrant constamment et à différents niveaux sur tout le territoire où leur Église est implantée.

 

Les catholiques s’engagent aussi à financer une telle œuvre et à y mettre toute leur énergie, leur fidélité, leur engagement et leur prière.

 

Nestor Turcotte 2 février 2002, en la Fête de la Purification de Marie.

 

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