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Les mathématiques du professeur Landry

 
     Jean Bernard Landry est un vrai prestidigitateur. Lors du Conseil national du Parti québécois tenu à Gatineau les 7 et 8 septembre dernier, il a réussi, dans un discours de plus d’une heure, à endormir à nouveau les délégués de son Parti et à les mettre en route vers un hypothétique référendum qui serait tenu en 2005. D’un seul bond, la salle s’est levée pour l’applaudir.

     À l’évidence, le slogan Horizon 2005 ne passait pas la rampe. Jean Bernard Landry, l’économiste, a réussi à lui donner une expression nouvelle que les montagnes de Charlevoix n’avait pas pu livrer, quelques semaines auparavant. Les humains sont ainsi structurés. Si on leur parle en termes d’années, cela semble un peu long. Si on leur parle en termes de jours, le temps presse.

     Ainsi, par exemple, si on dit à quelqu’un que la moyenne de la longévité humaine est d’environ 70 ans, il pensera, sans doute, que c’est bien loin dans le temps, et que, s’il faut penser à la mort, par exemple, on aura bien le temps de le faire pendant ces longues années qui viennent. Mais si on dit à quelqu’un que la longévité humaine est d’environ 25,000 jours, tout de suite, l’être humain pense que le temps se fait court et qu’il faut vite se mettre à l’ouvrage, et que s’il veut accomplir une partie du boulot que le temps voudra bien lui permettre de réaliser, il doit commencer à oeuvrer immédiatement. Autre exemple. Si on dit à quelqu’un que le Christ est passé sur terre, il y a deux mille ans, il croira que ça fait bien longtemps et que le Galiléen est entré dans la légende des grands personnages historiques qui ont marqué l’humanité. Mais, si on dit à cette même personne, que le Christ a vécu, il y a à peine 700,000 jours, il aura l’impression qu’il est presque son contemporain. Et qu’hier encore, on parlait de lui dans les conversations courantes.

     Landry a joué à ce subterfuge. Au lieu de dire à ses militants que, possiblement il y aurait un référendum en 2005, il leur a dit, tout bonnement, même en insistant et en répétant deux fois, qu’il y en aurait possiblement un d’ici 1000 jours, s’ils travaillaient bien, s’ils se mettaient tout de suite à la tâche. Ils l’auraient leur référendum, s’ils étaient gentils, s’ils se remettaient à vendre des cartes de membres du P.Q., à organiser des campagnes de financement, à magouiller des conventions, bref, à faire tout ce que font les vieux partis. Il leur a même dit, sans le moindre rire, qu’il était le seul maître à bord de la locomotive qui tire le train électoral et possiblement référendaire et qu’il déciderait, le temps voulu, de le mettre en marche.

     La locomotive partira dans quelques centaines de jours, s’il y a suffisamment de trains accrochés et si les employés ont bien réalisé leur tâche. Le conducteur du train pourra toujours dire, un peu plus tard, que si l’opération n’a pas fonctionné et que si le train n’a pas quitté la gare pour le pays rêvé, c’est à cause des travailleurs d’élections qui n’ont pas fait leur boulot. Le premier ministre semble dire à ses militants qu’il observera sur le quai de la gare pendant plusieurs jours encore, le genre de travail effectué par les proposés aux wagons et que si le train ne part pas ou est retardé, ce ne sera jamais de sa faute, mais la faute de ceux qui n’auront pas accompli leur travail de terrain.

     Le voyage de 1000 jours proposé par le premier ministre a été présenté en deux étapes. Volontairement, sans doute, car une telle randonnée, sans une étape pour se reposer, pourrait paraître insupportable à la majorité des travailleurs de train. Première étape : les élections générales. Comme le mandat du Parti québécois s’achève en novembre (habituellement, au Québec, les élections se tiennent à tous les quatre ans) il était normal que le premier ministre parle du prochain scrutin. De mémoire d’hommes, il semble que ce soit la première fois qu’un premier ministre annonce, plusieurs mois à l’avance, qu’il ne tiendra pas d’élections générales à la fin de son mandat et qu’il précise, du même coup, qu’elles se tiendront quelque 300 jours après l’expiration du mandat confié par l’électorat, il y a plus de quatre ans. Calcul fait, les 300 jours de report de l’élection générale nous conduisent au 3 juillet 2003. Une journée avant la fête de l’Indépendance américaine. On ne pouvait pas mieux calculer.

    Avant donc de mettre en branle la locomotive qui pourrait conduire à l’hypothétique référendum, Landry et son gouvernement espèrent d’abord se faire donner un troisième mandat par les électeurs. L’histoire prouve, cependant, que tous les gouvernements qui ont reporté les élections, parce que les sondages leur étaient défavorables, les ont toutes perdues par la suite. Landry et son équipe éclipseront-ils ces données dans les jours qui viennent ? Les jours qui s’additionnent à partir d’aujourd’hui, (ou qui diminuent, si vous comptez à l’inverse) donneront la réponse.

     Il est possible d’évaluer les différents scénarios. Le premier, et sans doute, le plus probable, c’est que le Parti québécois n’est pas réélu et, qui plus est, est pratiquement rayé ou est totalement rayé de la carte. Le Parti meurt comme est morte la défunte Union nationale de Maurice Duplessis. Dans un tel scénario, le train ne part pas, ne partira jamais et restera à jamais en gare. Les occupants ont tous été remerciés par la population. Le chef, lui-même, regagne ses terres et le combat pour la souveraineté, lié à un parti politique, s’évanouit et disparaît de la carte politique québécoise.

     Le deuxième scénario est plus ou moins prévisible et demeure très audacieux. Le Parti québécois, brisant les traditions, se fait réélire une troisième fois. De quelle façon ? Plusieurs possibilités peuvent se présenter. Le Parti québécois, contre toute attente, renverse la vapeur et les sondages défavorables, reprend le pouvoir majoritairement. Avec combien de sièges ? 65 ? 70? 80? 90? Avec 90 députés élus, le Parti québécois serait bien en selle, et Landry pourrait monter dans sa locomotive et mettre facilement le train en marche vers le référendum qui, de toute évidence, ne pourrait plus être hypothétique. Mais avec une majorité de 2 ou 3 sièges, pourrait-il, à ce moment-là, activer la vapeur et faire retentir l’appel référendaire? J’en doute.

     L’autre possibilité nous mène à l’élection d’un gouvernement péquiste minoritaire. Comme il y a 125 députés à l’Assemblée nationale, le Parti québécois pourrait, légitimement aller chercher environ 60 députés élus, laissant à l’Opposition fragmentée en deux partis politiques, les 65 autres circonscriptions. Un tel scénario conduirait Landry à l’inaction et ne légitimerait pas la mise en marche du train référendaire. Élu avec une minorité des voix et des sièges, le P.Q. serait bien obligé de mettre sur la glace, et cela pour plusieurs années, son hypothétique référendum sur la souveraineté. Et s’il s’avisait de mettre quand même en marche le train référendaire, les deux partis d’opposition se chargeraient sûrement de le faire dérailler au premier tournant, causant du même coup la défaite du gouvernement minoritaire et l’appel à de nouvelles élections. Le gouvernement Landry ne souhaite sans doute pas cette possibilité, mais elle demeure plausible, même si Monsieur le premier ministre s’est bien chargé de la mentionner à ses militants.

     Les propos tenus par Jean Bernard Landry au Conseil national sont donc, à la fois idylliques et hypothétiques. Les militants ont vu le chiffre mille et rien de plus. Mais il est fort possible que les prochains mille jours de vie politique québécoise ne se déroulent pas selon les plans du gouvernement. L’élection perdue, le P.Q., décimé ou rayé de la carte électorale, ne pourra jamais entreprendre la seconde étape des 700 jours qui séparent sa défaite du référendum hypothétique annoncé. L’élection gagnée, mais par la peau des dents, (ce qui demeure dans le domaine du possible), le P.Q. ne pourrait mettre en marche le train référendaire avec un mandat aussi faible, reçu d’une population divisée sur trois fronts.

     Les mathématiques du professeur Landry me désolent comme citoyen. Tout cela sent tellement encore l’électoralisme, la magouille, le temps qu’il faut bien écouler, l’usure du pouvoir, les profits et les avantages que donnent l’exercice de ce même pouvoir, que je n’y vois pas où tout cela pourra bien conduire le peuple québécois. Les gens semblent en avoir assez de tous ces faux calculs, ces rêves qui ne se réalisent jamais, de ces échafaudages compliqués, ces prospectives qui ne conduisent que dans un cul-de-sac! L’indépendance nationale n’a que faire de tous ces scénarios élaborés en catimini. La liberté se prend au grand air, livrée au peuple qui ne fait que la souhaiter. On lui offre encore la mesure de petits politiciens usés, griffés à leur privilèges, sans cesse craintifs et n’osant pas ouvrir les portes qui mènent au large.

     Ah! j’allais oublié. Si jamais le Parti québécois était réélu (ce dont je doute fort!) et qu’il mette en marche le train référendaire, la date du futur référendum devrait être le 12 juillet 2005. J’ai fait le compte, en n’oubliant pas que l’année 2004 compte une journée de plus, puisqu’elle est bissextile. J’imagine que la date sera devancée et que la question référendaire sera posée autour du 24 juin 2005. A ce moment-là, il aura fallu 982 jours pour atteindre la fameuse Terre promise. Sans qu’on soit sûr, une fois de plus, d’y entrer vraiment!

     Le gouvernement sera-t-il réélu ? Si oui, sera-t-il majoritaire ou minoritaire ? S’il est majoritaire, de combien sera sa majorité ? S’il est minoritaire, pourra-t-il enclencher le processus référendaire avec plusieurs wagons en moins. Sans compter que pendant toute cette période, de nouveaux acteurs politiques arriveront sur la scène fédérale et que la grande majorité des députés libéraux fédéraux, sinon la totalité, auront remplacé au Québec les bloquistes qui n’auront plus leur raison d’être, surtout si le gouvernement est battu ou abandonne, à cause de sa minorité gouvernementale, le référendum hypothétique annoncé.

     L’indépendance du Québec, il me semble, ne peut plus passer par la voie d’un parti politique. C’est trop risqué, toujours entaché de conditions sur lesquelles le pouvoir a de moins en moins d’emprise. Il reste la voie d’un mouvement (je pense au RIQ) à recréer de toutes pièces, apolitique, non partisan. Le temps voulu, le nombre d’adhérents aidant, ceux-ci imposeront au gouvernement en place le soin de réaliser ce grand projet collectif.

     Certains veulent essayer encore une fois ce qui a été deux fois notre échec. Je n’ai vraiment pas le goût d’une troisième tentative.

 
     P.S. Certains nouveaux candidats, plus jeunes, souhaitent que l’on fasse le ménage dans la députation actuelle pour rajeunir les préposés aux wagons. Pour donner l’image (encore ça!) d’un parti renouvelé, jeune, dynamique. Le clivage des générations m’exaspèrent au plus haut degré. Tout citoyen peut participer à la vie politique, y compris celui de devenir député. L’âge, le sexe, la couleur de la peau, la religion n’a rien à voir à cela. Je connais des jeunes qui sont déjà bien vieux et des vieux qui sont restés plutôt jeunes et qui ont toujours le coeur jeune. Le temps chronologique ne rend pas les gens vieux. Ce sont les attitudes qui les génèrent. Je vois déjà certains jeunes politiciens qui ont déjà pris les mauvais penchants des vieux politiciens dont ils veulent se débarrasser.

     À force de vouloir éliminer ceux qui pourraient éventuellement nuire à l’ascension de leur carrière politique, ils n’ont pas pu faire autrement, pour y arriver, que de copier la magouille de leurs aînés. En ce sens, ils sont déjà bien plus vieux que leur âge ne les laisse paraître.

 

9 septembre 2002

 

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