|
Accueillir toutes les vérités,
les composer verticalement
et les loger à des niveaux convenables. |
|
|
Simone Weil |
Le mot sagesse,
au sens primitif du terme, signifie une habileté manuelle
dans un art quelconque. Au VIIe siècle avant notre ère,
à Athènes, il est donc normal de parler du musicien
sage, du poète sage, du cordonnier sage, du potier sage. Le
sage est dans l'activité quotidienne des gens. Un peu plus
tard, et cela petit à petit, la sagesse désignera le
savoir en général, avec bien entendu un caractère
d'excellence. "Nous concevons d'abord le sage
comme possédant la connaissance de toutes les choses, dans la
mesure où cela est possible. " (Aristote, La Métaphysique,
liv. A. §2, t.1. p.12, Vrin.)
La sagesse
n'est cependant jamais donnée d'une façon infuse par
une quelconque intervention surnaturelle. Elle fait constamment appel
au dur labeur de la raison et c'est pour cela, que son statut est
toujours précaire. La sagesse ne se trouve nulle part dans la
pensée ou la réflexion d'un seul philosophe. Il n'y a
ici-bas que des mendiants de la sagesse. Il n'y a ici-bas que des
chercheurs de vérité.
Le mot latin sapientia
- qui est tiré lui-même du verbe sapere -
peut nous éclairer encore un peu plus sur le sens du mot
sagesse. Ce petit verbe signifie: avoir le palais délicat,
avoir du goût. Plus largement, sapere signifie être
connaisseur, bien juger en tout domaine. La sagesse est donc un
savoir qui donne du goût à l'existence humaine. La
sagesse est le sel de l'humanité.
L'expérience nous montre que l'homme ne se contente pas d'un
savoir quelconque. Il ne se contente pas de savoir que les choses
existent et comment elles existent. Cette information, bien qu'elle
soit bonne et utile, ne le satisfait jamais. L'homme est un animal
inquiet; il cherche en plus la cause ultime de tous les êtres
et de toutes les choses. Le mot "pourquoi" est
un des mots qui sortent les premiers de la bouche de l'enfant, un de
ceux qu'il répète le plus souvent. La sagesse a
l'ambition de répondre à ce questionnement
supérieur de la raison humaine.
Les sciences
particulières répondent à une partie du
questionnement existentiel. Elles ne s'arrêtent cependant
qu'aux causes prochaines. Elles répondent aux premières
interrogations de toute vie humaine. Or, l'esprit humain est beaucoup
plus exigeant et beaucoup plus curieux. Certaines de ses questions,
ne trouvent pas de réponse dans les sciences
particulières. Il fait donc appel à une autre science
beaucoup plus élevée qui lui permet de pousser plus
loin son investigation, jusqu'à ce qu'il atteigne la cause
suprême, la raison dernière qui explique tout, qui
unifie tout. C'est à ce moment seulement qu'il peut être satisfait.
C'est le
rôle de la sagesse de répondre à ce besoin
supérieur de la raison humaine. Descartes ne craint pas alors
de définir la sagesse comme la connaissance de la
vérité par les premières causes. Il ne fait
que prendre le relais d'Aristote et de Thomas d'Aquin qui la
définit comme la science des premiers principes et des
premières causes.
La sagesse,
selon la plus noble tradition, a-t-elle toujours sa chance dans notre
monde contemporain ? A-t-elle toujours la possibilité de
s'incarner dans le tissu de nos existences quotidiennes ? Est-elle
menacée de toutes parts et n'est-il pas logique de penser
qu'à court ou à moyen terme, elle risque
d'éclater complètement ou tout simplement de se
disloquer ? En d'autres termes, la sagesse ou la philosophie est-elle
dans son déclin, ou a-t-elle toujours un avenir dans ce monde
où la rentabilité, l'efficacité, la technologie
et ses moyens de plus en plus éblouissants, prennent
pratiquement toute la place ?
À
défaut de répondre à ces graves questions, notre
monde semble souffrir d'une "dépression
métaphysique et religieuse qui se traduit par l'adhésion
à des philosophies de l'angoisse et du désespoir".
Il se contente de sagesses de type profane, et rejette les grandes
disciplines philosophiques traditionnelles qui amènent
l'âme à triompher de ce monde et de ses illusions.
La sagesse,
au sens traditionnel du terme, a toujours invité l'homme
à une certaine mesure. On peut affirmer sans trop errer
que le " NE QUID NIMIS " (rien de trop...) des
latins a été un invariant dans toute la tradition de la
sagesse universelle. A chaque fois qu'un excès, quel qu'il
soit, est apparu dans l'histoire et a été
présenté comme recommandable, l'humanité est
tombée dans les pires déchéances.
La sagesse
classique - redisons-le - invite toujours à une certaine
mesure, à une certaine modération. La sagesse est
synonyme de maîtrise de soi. Le sage est celui qui est
parvenu à cette maîtrise personnelle. Elle est le fruit
d'un long travail, et elle exige patience et surtout continuité
de la part de celui qui veut l'acquérir. Celui qui veut
obtenir la sagesse tout de suite, ne l'obtiendra jamais. La notion de
durée est incorporée à la sagesse
traditionnelle. L'instantanéisme, - caractéristique de
notre époque - ne fait donc pas bon ménage avec elle.
En ce sens-là, la sagesse n'a plus sa place dans le monde
actuel. La sagesse est forcément dans son déclin.
De plus,
l'homme moderne, imbu de ses capacités et de ses moyens
technologiques, ne croit plus, ou croit difficilement, à la
nécessité d'une métaphysique. Il n'accepte pas
facilement ce qui dépasse le domaine de l'expérience et
qui sort de la référence à une connaissance
scientifique appliquée. Il a une confiance éperdue en
ses capacités de tout expliquer uniquement par les sciences
expérimentales. Il est redevenu la mesure de toutes choses.
Et pourtant,
cet homme moderne, tellement puissant dans ses moyens et ses
performances de toutes sortes, semble triste, abattu, parfois
désespéré. Il semble qu'une dimension de son
être profond lui échappe. Là-dessus, Chesterton,
romancier satirique anglais, mort en 1936, a une remarque fort
judicieuse. Il affirme que " l'homme moderne est devenu
déraisonnable parce que chez lui la raison est sans racines et
fontionnne à vide. C'est le mystère, dit-il, qui
maintient l'esprit humain en santé. Tant que vous l'avez, vous
êtes en bonne santé humaine. Le jour où le
mystère est détruit, vous tombez dans le morbide."
Or l'état morbide indique toujours un
déséquilibre maladif, un état de
dépravation. Il n'est pas étonnant d'entendre les gens
parler sans cesse "d'un monde malade", d'une
"société malade".
Lorsqu'on
pense que tout peut être expliqué, qu'il n'y a plus rien
à comprendre parce qu'on est capable de tout déchiffrer,
on vient de tuer le coeur de l'être humain. L'homme est
toujours plus grand qu'il n'apparaît. Et ce qui n'apparaît
pas, - et qui est pourtant réellement là - est
beaucoup plus grand que ce qui apparaît. Le nier, c'est
contribuer à rendre l'humanité malade.
Un autre
signe évident du déclin de la philosophie ou de la
sagesse, est la perte progressive du sens commun, ce qui n'est
rien d'autre qu'un ensemble d'opinions ou de croyances admises dans
une société déterminée. Le jour où
ce sens commun cesse d'être dans les institutions, dans les
rapports humains, dans les rapports qui forment et regroupent les
gens, on peut dire qu'une fracture majeure s'est
réalisée dans l'organisation humaine.
Conséquence: le sens commun disparaît et surtout il ne
peut plus être dans l'esprit et dans l'intelligence des
personnes. Et ça, c'est immensément grave !
Il y a donc
un terrain de rencontre qui semble s'être effondré chez
les hommes d'aujourd'hui. Notre monde moderne est donc plus que
jamais cassé comme il ne l'a peut-être jamais
été à aucune époque antérieure.
Les êtres humains ne se parlent presque plus par exemple en
milieu de travail, dans la vie courante, en autobus, dans une salle
d'attente, etc. Où s'ils le font, c'est dans un langage
hermétique qui exclut au départ les personnes qui ne
sont pas initiées, qui rejette a priori la pensée de l'interlocuteur.
Le sens des
mots varie d'une personne à l'autre, par exemple. Chacun
invente son propre vocabulaire. La signification des termes ou des
mots utilisés dans les échanges varie d'une personne
à l'autre. Chacun croit à sa propre explication des
choses et des êtres, et tous les forums qui se multiplient
tournent à vide, parce que chacun utilise sa langue de bois.
Bref, il n'y a plus d'universel qui rejoigne les hommes
largement dispersés. C'est le retour à la tour de
Babel, dont parle les écrits anciens bibliques.
Voilà,
à mon humble avis, le signe éclatant du
crépuscule de notre civilisation. L'universel existe toujours,
mais il s'est déplacé du côté de la
technique. L'universel n'est plus dans le monde spéculatif,
mais il se situe dans l'ordre pratique, technique. Il est
forcément toujours en mouvement, en constante mutation. Les
savants, par exemple, s'entendent universellement comment envoyer un
homme dans l'espace, mais ils ne s'entendent plus universellement sur
ce qu'est cet homme qu'ils envoient si facilement dans l'espace.
L'universel est maintenant dans l'ordre du comment, alors qu'il
devrait se situer toujours dans l'ordre du pourquoi.
Il ne peut y
avoir de vraie sagesse sans une "présence au moins
voilée de l'universel dans l'homme". Il faut travailler
de toutes ses forces à reconstruire ce dénominateur
commun qui doit unir la pensée humaine. Sinon, elle continuera
d'être éclatée, et nos pratiques seront
éparpillées dans toutes les directions, comme elles le
sont présentement.
Il faudrait
être aveugle pour ne pas mesurer le caractère infiniment
tragique de la situation spirituelle du monde présent. Cette désaffection
du sens commun, la perte de la nécessité de
l'universel dans l'homme ont suffisamment causé de
dégâts majeurs dans notre civilisation, l'un des plus
graves étant la perte d'un ordre stable, la recherche
et la poursuite acharnée de la vérité. La
volonté de puissance a remplacé la volonté
d'atteindre une connaissance universelle qui unirait et grandirait
tous les hommes. Les résultats sont palpables: l'homme moderne
n'a plus de consistance. Il n'est plus que l'ombre de lui-même.
20 janvier 1997