René Goupil - Chirurgien

 

      On lui donna aussi le soin de panser les malades et les blessés de l’hôpital, ce qu’il fit avec autant d’adresse, étant bien intelligent en la chirurgie, que d’affection et d’amour regardant continuellement Notre Seigneur en leur personne.

Sillery, 1640-1642

      René Goupil exerce ses talents de chirurgien auprès des Amérindiens à l’hôpital Saint-Joseph, maintenu par les Religieuses hospitalières de Dieppe (Augustines de la miséricorde de Jésus) et subventionné par la duchesse d’Aiguillon, nièce du cardinal Richelieu, à même les revenus de ferme de compagnies de transport comme les Coches et carrosses de Soissons, Orléans, Bourges, Tours et Bordeaux.

     Il est alors question que ces religieuses établissent définitivement leur Hôtel-Dieu à Sillery plutôt qu’à Québec. Ainsi pourraient-elles se trouver tout près des Amérindiens qui se rassemblent en grand nombre à Kamiskoua-Ouangachit (Pointe-aux-Anguilles) pour y pêcher et boucaner l’anguille surtout durant septembre et octobre.

     Ce voyage de plus de cinq kilomètres entre Sillery et Québec est très long et périlleux pour les grands malades dont plusieurs même mouraient en chemin. Ce qui les porta à nous demander instamment que nous [Hospitalières] allassions demeurer avec eux à Sillery.

     Il n’est pas étonnant que des morts puissent survenir lors du transport des malades, les ambulances du temps prenant des raccourcis inattendus devant les aléas de la route.

     Voyons un Sauvage qui traînait sa mère après soi sur la neige. Les chariots & carrosses de ce pays-ci sont des traînes faites d’écorce ou de bois, les chevaux sont des hommes qui les tirent après eux.
     Voyons donc cette pauvre vieille liée sur une d’icelles. Son fils ne la pouvant commodément faire descendre par le sentier ordinaire d’une montagne qui borde la rivière où il allait, la laissa rouler à bas par l’endroit le plus raide, & s’en alla la requérir par un autre chemin.

     Aussi en attendant qu’une décision soit prise quant à l’emplacement définitif de cet Hôtel-Dieu, l’hôpital de Québec avec ses six lits déménage ses quartiers à Sillery dans une petite salle, d’abord installée à la maison du sieur Puiseaux en fin d’août 1640 puis ensuite, le 1er décembre de la même année, au monastère des Hospitalières dont la construction est assez avancée hors palissade.

Sillery
Sillery circa 1650
William Bréault sj, 1989
Aquarelle - Collection privée
- Avec permission de l'artiste

     À ce nouvel endroit, ces Hospitalières auraient ouvert jusqu’à une quinzaine de lits grâce aux meubles nouvellement livrés par le navire du capitaine Cabot.

     Pour distribuer près de quatre cent cinquante médecines et traiter jusqu’à trois cents malades par année à partir d’une salle trop exiguë, les Hospitalières doivent faire preuve d’imagination et d’ingéniosité, surtout lors des périodes d’affluence.

     Comme à la clinique externe, les malades ambulants y vont pour recevoir leurs médecines et pour se faire purger ou saigner. Les Amérindiens ne souffrant aucune liste d’attente, ceux qui se présentent pour rester à l’hôpital sont admis en stat, malades ou non.

     Il faut voir ces pauvres gens venant de la chasse, prendre logis dans la salle de notre Hôpital, & d’y passer plusieurs jours, avec une paix & une intelligence admirable. Leurs lits sont bientôt préparés, nous n’en avons précisément que ce qu’il en faut pour un petit nombre de malades.
     Ils jettent quelques bouts de peaux sur le pavé, & ayant fait leurs prières, ils dorment aussi bien là dessus que sur la plume & sur le duvet.

     Quant aux autres malades, les religieuses vont les soigner à domicile, leur hôpital extra muros.

     L’hygiène et la propreté n’ont pas leurs entrées dans ces cabanes amérindiennes où il y a tellement de fumée, de graisse et de saletés que les religieuses en reviennent toujours toutes salies et que leurs habits ne paraissaient plus blancs.

     Force leur est donc de teindre leurs robe en gris, avec les moyens du pays, pour que n’y paraisse plus trop cette saleté incrustée malgré les lexives répétées. On prit donc de l’écorce de noyer avec du bois d’Inde que l’on mit bouillir ensemble ; cela fit une espèce de teinture toute semblable à la couleur des ramoneux.

      L’activité chirurgicale de René Goupil se résume surtout à saigner et à panser des plaies, dans un milieu très différent de ceux qu'il a connus.

     Il suffit, par exemple, de comparer Sillery (Nouvelle-France) et Angers (France) à la même époque.

Angers 1638
Plan de la ville d'Angers, France, en 1638 d'après Claude Ménard
Musées d'Angers
Reproduction donnée par Dr Xavier Moreau, 2000

     Cette ville possède déjà un grand hôpital où plusieurs salles, spacieuses et bien meublées, peuvent accomoder les malades.

Hôpital Saint Jean
Hospital Sainct Jean
Ville d'Angers en 1638

     Mais René Goupil accepte, dans l'amour et l'humilité, de soigner les Amérindiens au lieu désigné par le supérieur des Jésuites en Nouvelle-France.

     Tel un bon chirurgien d’Europe, il continue à saigner au bras. L’endroit étonne un peu les Amérindiens qui se scarifient eux-mêmes loco dolenti, comme au haut du front pour la céphalée, ne pouvant croire que pour guérir la tête, il faille saigner le bras.

     Quelquefois, malgré les beaux pansements de Goupil, certaines plaies ne guérissent tout simplement pas. Diabète?

     Lazare Petikouchkaouat a été sept mois dans notre hôpital, affligé de plaies très sensibles en plusieurs endroits de son corps, avec une fièvre qui le minait continuellement, & qui le brûlait si fort, qu’il ne pouvait étancher sa soif. Il fut pris d’une faim canine, en sorte qu’il ne pouvait se rassasier, il mangeait incessamment, & plus il mangeait & plus il desséchait.
     Il vint en tel état que les os lui perçaient actuellement la peau. La pourriture se mit & dans ses os & dans sa peau, on eut mis une grosse noix dans quelques-uns de ses os découverts & tout cavés de pourriture. Ses ulcères étaient grands & profonds.
     Il souffrait étrangement mais, avec une patience encore plus étrange, il se faisait lever tous les jours une fois, après un grand cri qu’il jetait par la violence des douleurs qu’on lui faisait en le touchant.
     Il encourageait ceux qui le portaient, puis les remerciait avec beaucoup de douceur.
     Il aimait notamment ce jeune homme qui s’est donné à notre hôpital pour secourir les pauvres malades
[René Goupil]. Aussi faut-il confesser que ce bon jeune homme l’a secouru avec une charité qui ne se peut assez louer. Il appelait ce malade sa consolation.
     Vous savez combien ce malade était puant — je n’ai jamais senti rien de si infect. Cependant son corps resta dans aucune mauvaise odeur après sa mort. Ce qui nous étonna.

     Au printemps 1642, lors d’une visite de nuit à domicile, René Goupil réussit la réanimation d’un choc hémorragique.

     Une troupe de Sauvages s’étaient retirés dans les bois pour faire des canots. Une pauvre femme tombe soudainement dans une si grande faiblesse qu’on la tient pour morte. Les Chrétiens commandèrent aussitôt à deux jeunes hommes de s’embarquer pour aller quérir un Père afin de la baptiser.
     Il fallait voguer plus de trois lieues sur l’eau en pleine nuit. Les jeunes gens rament de toutes leurs forces, ils arrivent à Saint Joseph
[Sillery] et demandent un Père avec empressement.
     Le Père Buteux qui se trouva pour lors en cette résidence, prend avec lui un jeune Chirurgien
[René Goupil], & court après sa proie.
     Il arrive aux Cabanes environ une ou deux heures après minuit, trouve la malade sans pouls. Une grande évacuation de sang lui avait ôté les forces & la parole.
     Le Chirurgien lui donne une potion cordiale, elle revient à soi.
[…]      Le jour cependant s’approche & le Père voyant la malade hors de danger, demande qu’on le reporte à Saint Joseph pour dire la sainte Messe.

     Comme Goupil assurait qu’elle n’en mourrait pas, le Père retarde le baptême de la ressuscitée jusqu’au retour de ces Amérindiens à Sillery et s’embarque avec les Nochers dans une écorce façonnée en gondole, Goupil comptant parmi les nautoniers.

     D’après le dictionnaire de Trévoux, cette potion magique du temps versée par Goupil à sa malade devait probablement contenir les eaux cordiales des fleurs (bleues) de buglosse, bourrache et chicorée. À ces fleurs bleues, la pharmacopée française reconnaît des propriétés plutôt diurétiques et sudorifiques… de nos jours.

     Tout comme les chirurgiens d’aujourd’hui, Goupil n’a rien à voir dans le diagnostic et le traitement des défluxions, maux de poitrine, asmes, rhumes, pleurésies bâtardes, crachements de sang, hydropisies, frénésies, fièvres ardentes, chaudes, pourprées ou pourpreuses: domaine de Robert Giffard, medecin du païs établi à Beauport (Québec, Canada) depuis 1634.

     Seul ce dernier doit subir la concurrence des sorciers soignant par souffleries, sifflements, cris, chants et tambours. Si les malades ainsi traités cessent de manger ou bien ne guérissent pas au jour prédit par le sorcier, on les tue par compassion, pour ne pas les laisser languir inutilement ou... pour donner raison au sorcier.

Aoti chabaya, c’est la façon de faire des Sauvages
— euthanasie à l’amérindienne!

     Évidemment avant de faire venir le sorcier et pour ne pas tomber de fièvre en chaud mal, ils ont intérêt à boire force bouillons de raclures de diverses écorces, espérant ainsi retrouver la santé.

     Pour se maintenir en forme, certains utilisent des massages à l’huile de loup marin... ce qui les rend fort fâcheusement puants à qui n’y est accoutumé. Ils vont aussi à la baignade en été... ce qui leur donne meilleure odeur.

     Mais surtout, ils raffolent des sueries.

     Ils dressent un petit tabernacle fort bas, entouré d’écorces, & tout couvert de leurs robes de peaux. Ils font chauffer cinq ou six cailloux qu’ils mettent dans ce four où ils entrent tout nus. Ils chantent là dedans incessamment, frappant doucement les côtés de ces étuves. Je les vois sortir tout mouillés de leur sueur. Voilà la meilleure de leurs médecines.

     Cette médecine préventive ne va pas sans dangers ; il arrive que certains tombent sur les pierres chaudes et se brûlent une bonne partie du corps.

     Indubitablement, les pansements de telles plaies relèvent de la compétence du chirurgien. Car pour la cure des plaies, les Amérindiens et leurs sorciers ne savent que sucer la blessure & la charmer, y apposant quelques simples au rencontre de la bonne aventure.

     Durant son court séjour en Kanada, Goupil n’aura pas connu d’épidémies dignes de mention. Pas même celle de variole qui, après s’être répandue parmi les Amérindiens, s’est terminée à la fin de février 1640, quelques mois avant son arrivée.

     Comme c’était la petite vérole, qui est une maladie fort sale, et que les Sauvages n’avaient point de linge, ils étaient très infects et cette corruption les avait tous pourris. Il se forma aussi des ulcères sur leur corps en de si grande quantité qu’on ne savait par où les prendre.
     La petite vérole, par où le mal avait commencé, s’est changée dans une autre maladie qui les prenait à la gorge et qui les enlevait en moins de vingt-quatre heures. La mortalité fut si grande que le peu de Sauvages qui restaient s’en allèrent dans les bois et s’éloignèrent de notre hôpital qu’ils avaient en horreur. Ils le nommèrent la maison de mort, et ne voulaient plus y revenir.
     Mais, voyant qu’ils mouraient aussi dans les bois et que la maladie avait fait mourir un grand nombre des Sauvages de Tadoussac, du Saguenay, des Trois-Rivières, des Iroquois, des Hurons, des Outaouais et de toutes les autres nations, ils revinrent de leur prévention et se rassemblèrent à Sillery
de nouveau.

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